L'ART ET L'UTILE
L'ART ET L'AGRÉARLE
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V L'ART ET L'AGRÉARLE
L'Art, au moins quant à la définition qu'il convient de lui donner, quant aux idées générales auxquelles il doit se rattacher, relève de la philosophie. C'est vraiment dommage, je vous assure ; et ce n'est pas le long et fastidieux pèlerinage que je me suis imposé à votre intention, à travers je ne sais combien de chapitres ou d'essais traitant soi-disant de l'esthétique qui me réconciliera avec cette prétention de la philosophie à régenter les choses de l'art. Elle a pour domaine l'idée pure, la recherche du vrai, la science des principes et les principes des sciences, en un mot tout ce qui est étranger à l'art, tout ce qui en éloigne, tout ce qui le combat, tout ce qui le détruit. L'art est unei chose ailée, et la lourdeur de la science pèse r trop pour lui ; il est poésie, et la précision des i définitions qui veulent tout tenir en un mot lui ' répugne ; il se prend et s'attache d'une part à la nature qu'il choisit pour inspiratrice, d'autre part à l'idéal, but éternel et suprême de ses
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eHorts ; mais les raisonnements abstraits de la métaphysique le font fuir.
Pour ne pas le faire fuir, entrons, si vous le voulez bien, avec précaution dans le temple mystérieux de l'art : nous y verrons ensemble mille belles choses et toutes sortes de merveilles; mais il ne faudra pas trop tirer les rideaux ni demander une lumière trop crue : je veux dire que je n'essaierai pas de vous donner et que vous n'exigerez pas de moi les précisions ni les clartés définitives que l'on recherche dans le domaine de la science ou de la pensée pure.
C'est ainsi, pour vous prévenir tout d'abord, et peut-être au risque de vous ôter une illusion, que nous ne définirons pas l'art. J'espère que le résultat de nos causeries sera de vous conduire à une notion plus claire et plus complète de ce qu'il est, mais nous n'en donnerons pas la définition. Il y en a pourtant des centaines: aucune n'est absolument satisfaisante, et le seraient-elles qu'elles ne nous intéresseraient pas plus pour cela ; elles offriraient peut-être un trait de lumière à notre esprit ; mais le cœur, la noble faculté qui connait en dernier ressort de la beauté artistique, qui la i>oùte, qui en vit, qui s'en inspire, qui en tressaille, qui l'aime enfin, qu'est-ce que cela peut bien lui faire qu'on vienne lui dire brutalement et froidement en quoi cette beauté consiste, quel est son
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genre prochain et sa différence spécifique ?
D'un autre côté, nous devons parler de l'art ; il faut donc bien en dire quelque chose, et puisque nous ne pouvons pas faire ces conférences dans les conditions qu'il faudrait, nous devrons bien nous résoudre à philosopher un peu et à mettre malgré nous quelque pédantisme dans un sujet où la libre fantaisie devrait seule avoir tous les droits.
Je dis que nous ne sommes pas ici dans les conditions souhaitables. Si nous pouvions, comme au temps des fées, nous voir transportés dans quelque palais magique où l'on aurait réuni toutes les splendeurs de l'architecture, où les chefs-d'œuvre des sculpteurs et des peintres les plus fameux seraient exposés, non pas comme ils sont dans nos musées, à la manière de pauvres prisonniers de guerre (c'est le cas pour un grand nombre) qu'on exhibe à la curiosité de la foule, ou de marchandises qu'on amasse dans un étalage, mais chacun bien à sa place, dans la lumière, dans le cadre, avec l'ameublement que chaque artiste aurait choisi lui-même pour mettre bien en valeur son oeuvre. Les arts décoratifs seraient aussi représentés dans ce palais de la chimère : tout ce que nos admirables ciseleurs du xvn*^ et du xvni*^ siècle ont créé de chefsd'œuvre, les pendules, les candélabres, les
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appliques, les statuettes, les menus objets de toutes sortes ; puis, pour la céramique, les faïences, les vases de tout genre, de tout style, de toute grandeur : tout y serait.
Ce n'est qu'un rêve, je le sais, que j'esquisse devant vous : nulle part on ne trouverait réalisée une merveille semblable. On y serait si bien pourtant, non pas peut-être pour parler de l'art (nous avons déjà dit à propos de la musique que, moins on en parle et plus on en fait, mieux cela vaut j, mais pour le goûter, pour nous en pénétrer ; et aussi pour approcber aussi près que possible de la notion qu'il convient de s'en faire, si l'on veut à toute force, comme nous l'essayons aujourd'hui, saisir ce qu'il y a de commun dans tous ces arts si variés; ce qui, malgré tant de formes différentes, se retrouve en tous ; ce qui les distingue de tous les autres procédés, de toutes les œuvres sorties aussi de l'activité humaine, mais qui ne sont pas de l'art, en un mot ce qui est l'idée d'art. I Ce quelque chose qui constitue, à mon sens, H l'art et le distingue de tout ce qui n'est pas lui, I c'est l'émotion esthétique. L'artiste qui bâtit, qui sculpte, qui peint, qui compose, a ressenti lui-même cette émotion ; et celui qui contemple son œuvre, qui l'admire, qui la reproduit, qui la chante, éprouve à son tour quelque chose de cette émotion esthétique.