‹ Six causeries sur l'artChapitre 4 sur 21 · L ART ET L UTILE. L ART ET L AGREABLE · texte numérisé non relu

L ART ET L UTILE. L ART ET L AGREABLE

Je voudrais vous expliquer de mon mieux cette pensée qui fait, en somme, le fond de ce que nous dirons sur la nature de l'art.

L émotion esthétique est, nous l'avons dit, d'une espèce bien particulière : elle ne doit être confondue, comme on l'a fait à tort quelquefois, avec aucun autre des phénomènes qui affectent notre sensibilité.

Mais elle leur prend à tous quelque chose. Elle est, en somme, l'amour du beau qui tait vibrer notre âme, et cet amour se distingue sans doute de tous nos autres amours ; mais depuis les plus simples et les plus vulgaires jusqu'à ceux que nous regardons comme les plus nobles, il leur fait à tous l'emprunt de quelque vive impulsion, de quelque tendance, de quelque mouvement d'âme. C'est l'alliance, c'est le mélange, c'est la combinaison, si j'ose dire, de tous ces éléments de sensibilité qui compose ce que j'appelle l'émotion esthétique.

Ainsi tout d'abord il y a lieu d'établir une distinction entre l'amour du beau et la recherche de l'utile. Il est très certain qu'un beau tableau, qu'une sonate, qu'une statue, ne servent à rien, si l'on s'en tient au point de vue strictement utilitaire, et de fait les gens pratiques s'en passent très bien : que dis-je ? Ils déclarent nui-

IG l'idéal dans le réel

sibles à la société ces inutilités pour lesquelles on dépense en pure perte tant d'argent et de temps ! Les Romains, peuple éminemment pratique, gens omnium iitilitatum rapacissimi, réservaient aux esclaves ces œuvres futiles qui auraient profané les mains et l'esprit d'un citoyen libre. La poésie et les beaux-arts étaient appelés à Rome, au moins jusqu'au siècle d'Auguste, Icviorcs, minores arivs : les arts de rien.

Est-il besoin de remonter jusqu'aux Romains pour trouver des hommes ou des femmes incapables de rien sentira la beauté artistique la pi-us admirable? Passionnés du terre à terre, épris du pot-au-feu, toute leur sensibilité s'est concentrée sur ce qui sert à quelque chose : gens pour qui la grande devise est : les affaires sont les affaires ; gens qui ne sentent rien là ! dont le cœur ne sait pas battre. Ces personnes pratiques ont absolument raison de négliger les beaux-arts pour leur propre compte, puisque assurément elles n'y trouveraient aucun des avantages qu'elles recherchent, ^lais elles auraient tort d'ériger leur état d'esprit en loi générale, et l'œuvre d'art qui est créée avant tout, sans doute pour elle-même et dans un but absolument désintéressé, ne peut pourtant pas être à cause de cela déclarée inutile.

Vous étes-vous demandé quelquefois pourquoi nous trouvons dans la nature tant de

LÉONARD DE VlXCI (I452-l5l9).

La Vierge aux Rochers. (Musée du Louvre.

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