LART ET L UTILE. L ART ET L AGREABLE
choses superflues, tant d'êtres, tant de vies, tant de beautés qui semblent, en somme, surajoutées à ce qui était strictement nécessaire pour la nourriture, le vêtement, la conservation de 1 homme qui a été constitué par Dieu l'habitant et l'usufruitier de cette nature. Regardez donc au bord du chemin, quand vous vous promenez par les bois ; regardez à vos pieds ces innombrables fleurettes qui s'épanouissent jo3'eusement sur ou sous la mousse : à quoi donc peuvent-elles servir, sinon à la seule beauté de notre demeure terrestre, sinon à nous faire fête quand nous passons ? C'est la fête des yeux, c'est la fête du cœur, c'est la joie de vivre qui s'épanouit en elles : l'iris jaune au bord de la rivière, l'églantine sur la lisière des bois, le nénuphar endormi sur l'eau sombre de Tétang, l'anémone frileuse tremblant au vent des hauts sommets ; ces fleurs ont une âme qu'il faut comprendre ; il faut savoir entrer en sympathie avec elles, s'intéresser à leurs timidités, à leurs coquetteries, à leurs langueurs, à leurs nostalgies...
Les fleurs n'ont-elles pas cent fois consolé lès douleurs humaines ? N'avez-vous pas vu qu'elles réjouissent ceux qui pleurent, qu'elles guérissent ceux qui souffrent, qu'elles parlent des absents, qu'elles gardent même dans leurs pétales desséchés le souvenir de ceux qui ne sont plus? Est-
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ce donc rien que tout cela ? Oui, vous servez à ((uelque chose, petites fleurs : plus vous semblez inutiles, et plus mon cœur comprend pourquoi vous êtes faites ; c'est l'amour de Dieu (jui vous a créées ; le même amour qui a fait mon cœur si grand querien ne le saurait remplir a fait la nature si belle quetouten elle, si je saisla comprendre, peut me porter vers Lui. Rien, dans toute cette splendeur du monde créé, rien n'est inutile : etsiparmi tant de richesses nous croyons reconnaître un luxe superflu, laissons échapper de nos âmes un cri de reconnaissance pour notre Dieu qui n'a pas voulu compter, qui s'est montré prodigue de ses dons et a répandu sur loutes les choses qu'il a créées pour nous un rayon de son éternelle beauté.
Eh bien ! pas plus que le beau épars dans la nature, l'art, qui est la beauté réalisée par l'activité humaine, n'est inutile. Tout d'abord, il y a des œuvres d'art qui sont faites dans un but directement pratique. L'Architecture fut un art à l'origine tout utilitaire. Même maintenant, pour qu'un édifice nous plaise, il faut qu'il nous paraisse accommodé à son but, qu'il justifie pour nous l'arrangement de ses parties ; une maison ornementée avec beaucoup d'élégance, mais où rien ne semblerait fait pour la commodité de l'habitation, où les fenêtres seraient petites, les portes étroites, les escaliers trop raides, nous
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choquerait comme un non-sens esthétique ; au contraire, toute ori>anisation départies par rapport à une fin constitue un ordre, une harmonie, et depuis longtemps avec raison on a uni la beauté et l'ordre.
Dans les arts décoratifs, le beau est intimement lié à l'utile, et il est diiïicile, il peut même paraître subtil quelquefois de vouloir séparer ces deux éléments. Direz-vous qu'un meuble de Riesener, qu'une pendule de Bon lie, qu'un vase de Sèvres, sont moins utiles qu'un vase, qu'une pendule, qu'un meuble vulgaire parce qu'ils sont plus beaux ? Où donc, je vous le demande, se trouve l'utile et où se trouve l'art dans chacun de ces objets ? Jusqu'où va le domaine de l'un et où commencent les frontières de l'autre ? La logique, je le veux bien, admet la distinction des deux idées : mais laissons la logique, je vousprie, et restons dans la vie, dans le réel, c'est-à-dire au fond dans le bon sens.
Le bon sens nous dit qyie fMans les objets d art qui sont créés pour une fin pratique déterminée on ne saurait sans les détruire séparer le beau de l'utile. S'il en était autrement, on pourrait très bien retirer à un cartel Louis XV tous ces ornements inutiles , [dont l'orfèvre la recouvert. En somme, pourquoi fait-on un cartel ? pour y regarder l'heure, n'est-ce pas? Et pour remplir ce but, que faut-il?
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Un mouvement d'horlogerie, un cadran, un crochet pour le suspendre au mur et un clou pour le soutenir. Ah ! vous croyez qu'il ne faul que cela? Eh bieniessayez donc de placer votre cartel ainsi mutilé dans une chambre quelconque, dans un salon de l'époque pour laquelle il avait été fait, par laquelle, bien plus, il avait été inspiré. Où le mettrez-vous ? Laquelle des grandes dames de ce siècle au goût si délicat, si fin, rhonneur de l'art français, consentira à déparer ses appartements en y exposant une horreur pareille. Si soucieuse que vous la supposiez de bien connaître l'heure pour ne manquer ni une réception à la cour, ni une réunion mondaine, ni une fête à Versailles, ni une conversation littéraire, elle préférerait cent fois ne rien connaître du temps que de garder chez elle ce schéma, cette ombre, cette idée de pendule, débris désormais inutile, bon à reléguer parmi les choses mortes. Non, la beauté du cartel encore une fois n'est pas inutile : sans doute elle ne lui sert pas directement et par elle-même à sa fin première qui est de mesurer le temps : mais elle le place dans son milieu, dans son époque ; elle lui donne une figure, un caractère, une personnalité, un âge, presque une vie. Et vous voudriez que tout cela ne servît de rien ? Allons plus loin, si vous le voulez bien, et demandons-nous s'il est vrai que pour les autres
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arts, la sculpture, la peinture, la musique, qui ne sont, semble-t-il au premier abord, que de belles inutilités, dont les créations ne paraissent répondre à aucun des besoins de l'humanité s'il est vrai que pour ceux-là aussi la distinction du beau et de l'utile soit absolue. Pour moi, je ne le crois pas.
Si je considère, en effet, l'art dans son ensemble, je me demande ce que serait l'humanité si l'on retranchait de son histoire des noms comme ceux de Phidias, Praxitèle, Fra Angelico, Michel- Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, Rubens,Fragonard, Delacroix, Flandrin, Meissonier, Millet. Ce que serait l'humanité sans les artistes? C'est bien simple : pour s en faire une idée, il faudrait remonter jusqu'à l'homme des cavernes ou bien faire un voyage chez les anthropophages du centre de l'Afrique ou des îles océaniennes ; et encore il faudrait continuer plus haut dans l'histoire et s'en aller plus loin dans le monde, car les découvertes géologiques qui ont mis à jour les documents les plus anciens de l'activité humaine nous révèlent déjà des manifestations primitives sans doute et grossières, mais certaines cependant de l'art. On a retrouvé dans des grottes, évidemment de" l'âge quaternaire, des images représentant approximativement des arbres, des animaux, des hommes. Et, pour ce qui est des sauvages, nous savons qu'ils ne sont
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pas étrangers à toute préoccupation artistique : ils aiment la parure; ils décorent leurs armures ; ils ornent leurs tombeaux ; ils sculptent des images de leurs divinités et leur élèvent des temples. Si donc on retranchait les artistes et l'art de l'histoire humaine, c'est l'humanité elle-même qu'il faudrait supprimer.
Pourquoi cela, sinon parce que l'art répond à un besoin intime de sa nature et qu'il lui est non pas seulement utile, mais nécessaire ? L'homme qui crée une cruvre d'art quelle qu'elle soit, et non pas lui seulement, mais aussi celui qui la goûte et quil'admire, obéit à un instinct déposé en lui dès les origines comme un germe fécond par le Créateur, Ce besoin est assurément très mj'stérieux, et en faire l'analyse exacte ne serait paschose facile.
Il se ramène à ce qu'un certain nombre de penseurs appellent l'activité de jeu. Ces penseurs supposent que chaque homme garde en réserve, en plus de Tactivité qu'il déploie pour des fins utilitaires, un certain surplus d'énergie qui demande à se dépenser au dehors. La nature ne nous a pas mesuré la quantité exacte de puissance nécessaire à notre propre conservation ; elle a mis en nous de surabondantes richesses ; nous avons trop de force potentielle dans nos muscles, trop de sensibilité dans notre système nerveux, trop d'images dans not^e mé-
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moire et dans notre imagination, trop de clartés dans notre esprit, trop d'élan dans nos cœurs, pour nos besoins de tous les jours. Et par conséquent aussi dans l'humanité prise en bloc il y a trop de tout cela pour ses utilités strictement pratiques. C'est ce qui reste, après qu'on a pourvu à la nourriture, à la conservation, à l'habitation, à toutes les commodités de la vie individuelle et à tous les besoins de la vie sociale ; c'est ce qui reste qui va avoir pour débouché l'activité artistique : et le mot est bien trouvé : ce sera une « activité de jeu w.On agira pour agir, sans autre but que l'action elle-même, et sans doute ce sera un but désintéressé ; ce ne sera pas, je le veux bien, une fin utile, mais oserez-vous dire que ce sera tout à fait inutile, puisque sans cette action pour l'action il y aurait un excès d'activité qui serait sûrement pour les personnes et pour la société la source d une foule de dangers de toutes sortes dans l'ordre même physique aussi bien que dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre moral ; absolument, si vous voulez me permettre cette comparaison empruntée à l'industrie moderne, comme lorsqu'une source d'électricité est trop abondante pour la for^je qu'elle doit mettre en mouvement ou pour la lumière qu'elle doit produire, cetteélectricité s'amasse dansles accumulateurs, et il arrive fatalement un moment où elle doit se décharger en pure perte sous peine
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(le provoquer les pires catastrophes ? Est-ce vraiment en pure perte qu'elle se dépense ainsi? Non assurément, et il n'est pas un industriel qui préférerait voir sauter sa machine plutôt que de perdre une force inutile.
Donc, si l'art n'est pas l'utile, il est utile. Grâce à lui, l'artiste exerce toute cette surabondance de puissances intellectuelles, imaginatives, sentimentales, qui s'agitent enluiet débordent de son àme; il ne peut échapper, quoiqu'il fasse, à l'enthousiasme qui le transporte ; l'œuvre d'art ne naît pas par hasard; il faut qu'elle naisse ; elle répond à un besoin ; à un besoin social aussi, et l'art a un rôle éminemment social, car si nous ne sommes pas tous artistes, tous, nous avons besoin de l'art à quelque degré pour épuiser et dépenser l'excès de puissance et d'énergie de nos facultés réceptives.
L'artiste crée pour le seul besoin de créer. Nous, nous voulons voir pour voir et entendre pour entendre, rien que pour mettre en jeu nos facultés de voir et d'entendre. Voir pour nous conduire, pour nous guider dans la recherche de 1 utile, ce n'est pas assez pour nous. Nous voulons voir parce que c'est beau ; la nature sans doute est belle ou nous la faisons telle ; mais elle ne nous suffit pas encore : les paysages qu'elle offre à nos regards sont utiles en quelque manière, et cela nous gène :
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les beaux arbres donnent de l'ombre et des fruits ; les fleurs ont des parfums enivrants ; le fleuve qui coule à nos pieds si majestueux est un chemin qui marche ; il transporte les bateaux dont nous apercevons là-bas le panache de fumée noire ; il sert au commerce, et cela nous gêne aussi. Nous avons besoin que l'objet de notre admiration puisse être considéré rien que pour lui-même, seulement pour satisfaire la vue. Et alors, pour être bien sûrs d'y arriver, nous allons chercher dans la peinture et dans la statuaire, où sûrement elle ne sert plus à rien de pratique, cette nature qui nous semble plus belle ainsi parce qu'elle est cette fois pour nos 3'eux tout seuls, pour nos yeux qui demandent avidement de la voir ainsi.
A ce point de vue, je n'hésite pas à dire, transporté peut-être par la force de mon sujet, mais aussi, je crois, par sa vérité et par la conviction que j'ai du grand rôle que l'art joue et doit jouer dans notre vie, je n'hésite pas à dire qu'un paysage de Corot, pour prendre un exemple, est plus utile à satisfaire mon besoin et mes tendances esthétiques que le même paysage, s'il existe quelque part dans la réalité de la nature, n'est utile à la satisfaction des utilités pratiques; car, en somme, ce paysage, je puis le retrouver autre part à peu près dans les mêmes conditions pour l'avantage exté-
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rieur et matériel qu'il me procure, tandis que le Corot répond d'une manière absolue et peuton dire presque unique au besoin idéal que j'ai de voir pour voir et d'admirer pour admirer une nature plus belle que celle qui me porte, (|ui m'abrite, qui me nourrit.
Donc le beau et l'utile, tout en étant distincts, ne doivent pas être séparés aussi nettement qu'on le fait quelquefois, et l'émotion esthétique contient un peu de l'émotion ressentie dans la satisfaction d'un besoin.
J'aborde une seconde distinction que l'on fait souvent et qui ne me paraît pas plus absolue, quoiqu'elle soit vraie en partie : c'est la distinction de l'art et du plaisir.
Que le beau artistique ne se confonde pas avec lagréable, avec le plaisir, c'est une chose 1res certaine. « Que de choses sont agréables .sans être belles w ! dit Socrate à Hippias dans un dialogue de Platon. L'agréable au premier abord .semble être d'ordre matériel : c'est ce qui nous procure une sensation déplaisir. Or de nos cinq sens susceptibles d'éprouver cette satisfaction quand ils sont mis en exercice, trois, le goût, l'odorat et le toucher, ne scmblenl pas par ciixmcmes percevoir le beau. Vous voyez cependant ((uc je mets quelque hésitation en vous