LART DK L UTILE. L ART KT L AGREABLE
énonçanl celle remarque qu'on trouve exprimée d'une façon absolue et tranchante dans tous les traités d'esthétique. Il convient en effet de montrer quelque défiance à l'endroit des théories reçues sans contrôle et des caté-<^ ^c/wu^, gories toutes faites. C'est pourquoi je dis que ru^m,, n l'odorat, le goiit, le toucher ne semblent pas oi W<4w « par eux-mêmes » percevoir le beau. En^^;^^ effet, est-ce que vous croyez que notre sensibilité soit ainsi séparable en cinq parts dont on puisse aussi facilement mettre trois d'un côté et deux de 1 autre, sans que les trois premières trouvent quelque moyen de rejoindre les deux autres en dépit de toutes les divisions et de toutes les subtilités d'une psychologie faite d'avance ?
On ne peut pas dire assurément, comme le fait remarquer Cousin, « une belle odeur, une belle saveur)). Mais quand nous regardons une belle peinture, est-ce que nous pouvons nous en tenir strictement aux sensations de la vue? Non ; pendant que nosyeux regardent, notre mémoire est assaillie d'une foule de souvenirs et d'impressions dont le plus grand nombre sont étrangers au seul sens de la vue et nous viennent précisément d'anciennes excitations de ces trois sens auxquels on refuse toute puissance esthétique. A l'image d'un. gazon bien vert est associée l'idéed'une certaine mollesse sous lespieds :
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le plaisir que nos membres éprouveraient à s'y étendre augmente celui que l'œil ressent à le regarder. Le bleu du ciel lui-même, si impalpable qu'il soit, acquiert parfois une apparence de velouté qui ajoute à son charme en lui prêtant une douceur indéfinissable. Voici pour le toucher. Et le goût, crojez-vous qu'il reste indifférent et ne prend pas sa part d'impression esthétique lorsque nous admirons par exemple une nature morte de Chardin ? Ce sont de belles poires, des pêches appétissantes, des raisins dorés et, les montrant du doigt, comme font les enfants qui ne voient que le dessert en se mettant à table, nous disons malgré nous : « On en mangerait. » Et, nonpas par métaphore, vous entendez bien, mais en toute vérité, l'eau nous monte à la bouche, signe évident que le goût est bien intéressé à notre contemplation de la beauté artistique.
Et cette vieille bouteille, regardez-la bien attentivement et voyez en vous-mêmes quelles sensations diverses elle fait naître. « Regardons-le, dit quelque part M . Robert de la Sizeranne (1) (un éminent critique d'art dont je me permets de vous conseiller en passant la lecture), regardons-le, le tlacon de l'ancienne France, fermé et cacheté comme un message du passé
(1) Le Miroir de ht vie, II, p. 128.
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aux générations futures... Ce n'est pas le maigre flacon de verre clair, sans mystère, sans àme, au long col qui aujourd'hui, secoué dans les filets des wagons ou des limousines, porte indifféremment tous nos pâles breuvages, correct et géométrique, exactement semblable à des millions d'autres sortis du môme moule, sans un trait individuel, sans un souvenir. Ici c'est la vieille bouteille française, pansue, mal coiffée, la bague mise de travers, toujours une épaule plus haute que l'autre, dissymétrique à plaisir, laite d'une pâte trouble, épaisse, à peine translucide et qui ne livre pas d'abord son secret. Vénérable, et comique, avec sa petite collerette portant son nom et son âge, fière de sa vieillesse, fière de son terroir, cachant aux cavités ombreuses de son cristal la vertu des soleils éteints et des comètes disparues, elle annonce aux hommes ce qui ne se fait pas en un jour et ce qui ne se fait pas n'importe où, mais ce qui demande la collaboration des années et dun coin déterre choisi. L'ouvre-t-on, voici que remonte des profondeurs du passé le parfum subtil et pénétrant des automnes. Voici que jaillit devant les yeux le rayon qui fit mûrir les grappes et que tinte aux oreilles le chant des vendangeurs endormis maintenant au pied des coteaux, qui ont cueilli pour nous ce talisman des anciens jours. ))
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Mais, je vous le demande, d'où viennent toutes ces sensations qui nous* assaillent en foule ? Pourquoi une simple bouteille peut-elle être pour nous l'évocatrice de tant d'idées ? Est-ce précisémenl par la sensation visuelle qu'elle produit sur nous ? Non, c'est à cause du nectar qu'elle renferme et que nous nous figurons goûter. Si, malgré toute l'habileté que le peintre a mise à nous la représenter, si nous savions qu'il nous trompe et que sous ce verre, sous cette poussière des caves, so\is ces toiles d'araignées, c'est de l'eau de Vichy ou de Saint-Galmier qu'on a renfermée, soyez sûrs que toute la vision enchanteresse s'évanouirait du coup ; et avouez par conséquent ([u'une bonne part de l'émotion esthétique que nous éprouvons ici doit être attribuée au sens du goût qui collabore, si j'ose dire, avec la vue dans la contemplation du chef-d'œuvre de Chardin, et avouez aussi que si l'art ne se confond pas avec l'agréable, avec le plaisir, tout de même le plaisir y est bien pour quelque chose.
C'est bien autrement vrai encore pour les deux sens proprement artistiques, la vue et l'ouïe. Je n'arrive pas à comprendre pour ma part comment une œuvre d'artpeut être belle sans plaire à nos yeux ; comment une musique peut être proclamée belle qui n'offre pas le moindre charme à nos oreilles. Il y a cependant des gens
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qui prétendent cela, et non seulement il y a des critiques ou des philosopiies qui l'enseignent, ce qui serait, à tout prendre, excusable, car la plupart des premiers n'entendent rien à l'art; et les seconds lui tournent presque tous le dos ; mais aussi quelques peintres et quelques musiciens ont tenté l'essai véritablement audacieux, et resté d'ailleurs, fort heureusement, sans aucun succès, de présenter des œuvres d'un art consommé croyaient-ils, desquelles on avait par avance rayé tout ce qui peut plaire aux sens. Des tableaux qui sont un amas des couleurs les plus criardes jetées sur la toile dans un tel désordre qu'on ne saurait dire si c'est le tableau qui a servi de palette ou la palette qui pourrait servir de tableau ; des statues qu'on ne sait de quel côté regarder pour leur trouver figure humaine, et qui semblent quelque bloc de marbre au sortir de la carrière ; des objets d'art où le ridicule le dispute au galimatias, où, sous prétexte d'art moderne, les lignes les plus invraisemblables se contrarient dans tous les sens, avec la seule règle, semble-t-il, de choquer les yeux ; des compositions musicales où les sons se suivent rauques et durs, jurantensemble comme des cris de chats en colère, présentant des harmonies comme celles qu on perçoit sur un champ de foire quand on s'arrête entre un manège de chevaux de bois, un orchestre de cirque et
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l'orgue à tambours du cinématographe. Et voilà ce qu'on prétend nous imposer comme de l'art ! « Les plaisantes gens ! » aurait dit Molière ; comme si la première des règles n'était pas de plaire ! Et si on me demandait de dire après lui quelle est la seconde règle de l'art, je répondrais : c'est encore plaire ; et la troisième, toujours plaire. Plaire aux veux par le dessin, par la couleur, par la grâce, par le mouvement ; plaire à l'esprit par la netteté, la précision, l'idée ; plaire à l'imagination et à la mémoire parla richesse des images évoquées ; plaire au cœur par la profondeur, la délicatesse, la chaleur du sentiment : plaire à tout l'homme enfin, parce que c'est à l'homme tout entier que l'art s'adresse, parce que c'est l'homme tout entier qu'il doit captiver et ravir au-dessus de lui-même dans l'enchantement de tout son être, dans l'extase, dans la surélévation de toutes ses facultés ; plaire enfin et surtout, parce que l'art ne doit pas rester le privilège d'un petit nombre d'initiés, de ceux qui peuventpeut-être,aprèsunelongue éducation, se faire un goût factice et chercher les difficultés, les excentricités, la bizarrerie, l'effort. L'art doit être accessible à tousparquelque chose, et c'est par l'agrément des formes, par la beauté de l'exécution, par la poésie des sujets, en un mot par le plaisir, qu'il trouvera le chemin de toutes les âmes humaines.
Jules Dupré (1811-1889). — Le Matin. (Musée du Louvre.)
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Je viens de parler de la poésie : c'est elle,i n'en doutez pas, qui donne à une œuvre d'art son charme souverain. Voici une figure hu-| iKaine, voici un paysage, voici une nature mô^'te : nous avons compris le sujet du tableau ; nous avons examiné et reconnu tous les détails de l'objet représenté. Est-ce là tout '^ L'œuvre n'a-t-elle rien de plus à nous dire ? Rien de plus, si elle représente platement un objet vulgaire. Mais, si elle a été conçue et exécutée par un artiste qui avait à quelque degré le don de poésie, elle éveillera en nous des impressions, des sentiments, des images, qui lui donneront un surcroit de charme. Elle nous parlera de mille choses qui ne peuvent être représentées,n'étant pas visibles, mais exprimées seulement; et c'est de trouver dans notre propre fond tous ces trésors cachés, c'est de faire nous-mêmes cette poésie, c'est de collaborer ainsi en quelque manière à la création conçue par l'artiste, c'est tout cela qui nous ravit et qui nous plaît.
Il est certains spectacles, certains objets qui sont si intimement mêlés à notre vie, dans lesquels nous avons tant mis de nous-mêmes qu'il suffit de nous en présenter l'image pour évoquer dans notre esprit tout un cortège de sensations, de sentiments, de rêveries, de souvenirs ; ils sont pour ainsi dire saturés d'une poésie toute prête à jaillir; ils sont vivants, ils parlent, ils
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pensent, ils sentent. L'artiste doublé d'un poète sait rendre toutes ces nuances d'express jon~~Tjui sont dans les choses : leur réveil dans la frair cheur de la brume matinale, leur angoisse à l'approche de l'orage, leur timide et charmant sourire après l'ondée quand du ciel encore chargé un premier rayon de soleil descend sur les champs mouillés, ou leur regret du jour, et cette dernière lueur qui par-dessus la plaine assombrie va se poser sur les sommets lointains et s'y attarde comme un long regard d'adieu. Allez au Louvre, et, dans un coin- de rincomparal)le collection Thomy Thiéry, cherchez le Matin et le Soir de Jules Dupré ; laissezvous prendre à l'indicible charme de ces poèmes admirables ; et dans l'extase où cette contemplation vous retiendra longtemps, mille fois plus convaincante que tous les raisonnements du monde, concluez avec moi que si l'art n'est pas l'agréable, pourtant l'agrément, le charme, le plaisir infini qu'on goûte à regarder un chef-d'œuvre, entrent pour une très grande part dans l'émotion de beauté artistique qu'il éveille en nous.
C'est si vrai que je veux insister davantage et revenir sur un mot que j'ai dit en passant et qui a, j'y pense maintenant, plus d'importance que je ne lui en avais attribué d'abord. Comprendre une œuvre d'art, c'est, avons-nous dit,
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collaborer en quelque manière à sa création, et c'est là qu'est peut-être, en somme, la source .du plaisir délicat qu'elle nous offre.
Nous avons dit une fois, parlant de la lecture, qu'elle est une conversation établie entre nous et l'écrivain que nous lisons, plus que cela, qu'elle est une véritable participation de notre esprit et de notre cœur à la pensée créatrice de l'écrivain.
C'est la même société qui s'établit entre l'artiste et nous quand nous admirons un cbefd'œuvre de la peinture, de la sculpture, de la gravure, de l'art décoratif.
L'artiste s'est mis tout entier dans son œuvre ; nous l'y retrouvons sûrement ; si nous l'avons vu déjà, s'il ne nous est pas inconnu, tout de suite nous le reconnaîtrons entre mille. Personne ne lui ressemble. Il ne ressemble à personne, et il y a pour les connaisseurs ce que les peintres appellent dans leur argot « la patte », c'est-à-dire la manière propre de chaque peintre qui n'est pas, qui ne peut pas être celle d'un autre. On dit (( un Raphaël », a un Rembrandt )), « un Corot », et quand on parle ainsi on entend désigner quelque chose de bien particulier, d'un caractère bien net, qu'on ne peut nas confondre avec un Teniers, un Fragonard, un \\'^atteau. Si on me présente une femme d'aspect gracieux et doux au visage modeste, aux
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formes idéales, assise dans un paysage où tout est grâce et joliesse et joie et vie, et tout près d'elle deux enfants aux membres dodus et potelés, le tout d'un dessin impeccable, sans une ligne en dehors, le tout bien en couleur, sans rien qui attire ou qui repousse l'œil, je dis : C'est un Raphaël, et je reconnais aussitôt le maître des maîtres. Si les contours du paysage se perdent dans le vague ; sila brume passe pardessus les feuilles et semble tout envelopper ; si la lumière envahit l'ombre et reste, dans la lutte qu'elles se livrent, toujours victorieuse, je dis : C'est un Corot, et la toile ne serait-elle pas signée que rien ne saurait m'empècher de voir le nom dans l'œuvre.
Voilà donc la part de l'artiste : il met dans son ouvrage sa technique, sa pensée, sa vision des choses, son âme. Et nous prenons maintenant tout cela ; nous nous en emparons : nous le faisons nôtre. L'émotion qu'il a ressentie, nous l'éprouvons nous-mêmes ; plus ou moins sans doute, suivant la puissance du sentiment artistique qui est en nous, mais toujours en quelque manière.
Raphaël, ce n'est plus lui, puisqu'il n'est plus, puisque, hélas ! le temps détruit même tous les jours son œuvre. Raphaël, c'est moi, c'est vous, c'est nous tous qui gardons vivante sa toile, qui rallumons en la contemplant le rayon de vie
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qu'il y a déposé et qui serait mort sans nous. Que serait /a V/mye à /rt chaise, que serait la Belle Jardinière, la Vierge au Chardonneret, si personne n'était là pour les contempler ? Rien qu'un peu d'étoffe barbouillée d'ingrédients chimiques.
Mais il y a plus : même si le maître vivait encore, même si nous étions admis à l'honneur de pénétrer dans son atelier pour assister à la création de son chef d'œuvre, même alors il ne pourrait passe passer de notre aide et de notre collaborations il faut que nous soyons avec lui les artisans de son travail : sa technique suppose à tout instant notre intervention.
Et ne croyez pas que je veuille ici vous payer de mots et pousser la subtilité jusqu'au défi. Rien n'est plus simple, au contraire, ni plus vrai. Le spectateurest de moitié dans l'exécution de l'œuvre. De fait un spectateur est toujours là quand elle se crée : c'est l'artiste lui-même ; il va et vient en tous sens devant son tableau : il s'approche, il s'éloigne, il se penche, il tourne le dos à la lumière, il se met à contre-jour : il cherche, en un mot, à se rendre compte par luimême de tous les effets produits ; de même que nous devons nous incarner en quelque sorte danslapersonnalité de l'auteur pour biengoùter son œuvre, il faut que lui, de son côté, tâche de se faire une âme de spectateur.
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C'est qu'en effet il y a dans un tableau, dans une statue, beaucoup plus de ce qu'on y doit mettre parla pensée que de ce qu'on y a mis en réalité. Il y a des vides; il y a des sons-entendus, et qui doit remplir ces vides, qui doit comprendre aussitôt ces sous-entendus, sinon le second ouvrier de l'ouvrage artistique, le spectateur ?
Qu'est-ce par exemple que cette statue ? C'est une jeune fille. Elle doit être blonde, avec de grands yeux bleus rêveurs ; son attitude est souple, un peu alanguie ; sa toilette est simple et claire. A vrai dire, il n'y a là ni jeune fille, ni cheveux blonds, ni prunelles bleues, ni souplesse, ni toilette. Il n'y a qu'un bloc de marbre blanc dur, taillé en forme féminine sans doute, mais si difïérent de la femme réelle ! Si vous faites disparaître ainsi, par un rappel à la réalité, tout ce que votre imagination avait ajouté à l'œuvre ; si vous essayez de vous figurer une jeune fille qui serait telle qu'est vraiment ce marbre avec ce ton de chair, cette couleur de cheveux, mais ce serait plus laid (ju'un cadavre, ce serait quelque chose d'horrible ! Et pourtant ce (jui vous apparaît est charmant. C'est donc que dans ce marbre vous apercevez autre chose que ce que vos yeux vous montrent positivement : vous ne voyez de l'objet qui est devant vous que ce qu'il faut en voir ; vous y
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ajoute/ ce qui n'y est pas et qu'on doit y voir pourtant : vous comblez les vides ; vous suppléez aux sous-entendus ; vous vous mettez dans l'illusion : vous collaborez au travail du sculpteur qui du reste avait compté sur vous pour cela.
Pareil eflet se produit quand vous regardez un tableau. Ici même, l'illusion est peut-être plus saisissante encore. Le tableau ne nous montre, en réalité, que des images déformées, aplaties, projetées toutes sur une même surface. Mais ce n'est «pas ainsi qu'elles vous apparaissent. Vous savez bien que ces figures peintes sur la toile ne sont que de simples représentations, et ce que vous vous efforcez d'y voir, c'est l'objet même qu'elles représentent, tel ([u'il vous apparaîtrait dans la nature. Alors, de véritables suggestions s'opèrent ; les figures, prenant un étrange relief, semblent se détacher de la toile ; les fonds se reculent : les lignes fuient dans de nouvelles directions ; un losange devientun carré, une ellipse se change en cercle, un triangle devient une allée aux trottoirs parallèles. Les nuances se modifient sous l'infiuence de l'interprétation. Cette traînée de violet cru ne nous semblera plus qu'à peine bleuâtre, quand nous aurons compris quelle représente une ombre portée ; ici, où nous croyons voir un si joli ton de chair, nous pou-
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vous nous assurer, en y regardant de plus près, qu'il nV a qu'un brun assez lourd. C'est ainsi qu'avec ses couleurs maies et opaques le peintre arrivera à nous rendre le lustre de la soie, le fini de la dentelle, l'éclat de l'acier, la transparence du cristal, la limpidité de l'eau, les nuages légers et lumineux qui passent dans l'azur du ciel. Comment pourrions-nous voir tout cela dans un tableau, si nous le regardions d'un œil froid et positif? Entre la figure peinte en réalité sur la toile et la chose représentée, il y aurait un moude. Pour l'idée et la composition de l'œuvre, l'artiste veut être de convention avec nous autant que pour la partie technique et en quelque sorte matérielle. Voyez le beau Meissonier'de la collection Chaucliard, tSVi. Napoléon à cheval s'avance suivi de ses maréchaux silencieux qui se couvrent de leurs manteaux contre les rigueurs de la saison. Lui, seul sans manteau, songe ; il est tout à son génie ; on sent qu'il porte en lui la destinée de la France. En contemplant ce visage pâle sur lequel .on devine, malgré le malheur, tant de vastes projets, ce regard perdu dans l'espace, comme l'empereurnous songeons^ nous voyons l'épopée nationale finir dans un indicible deuil et dans un dernier rayon de gloire. Nous voyons la France envahie, lEmpire qui croule, Waterloo, Sainte-Hélène : rien de tout cela n'est peint par Meissonierqui est pour-
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tant, vous le savez, rexacliliide même ; on ne voit pas le rêve douloureux dessiné dans le ciel ; mais il y est, et c'est nous qu'il a chargés de compléter son œuvre, car c'est dans notre àme et non sur la toile qu'il l'a voulu peindre, le rêve qu'évoque ce seul chiffre placé sous le tableau: l8Ui.
Ainsi, poésie, charme des yeux, plaisir de l'àme, joie du cœur, joie de l'esprit, l'art nous apporte tout cela, ou il doit, s'il ne veut se mentir à lui-même, nous être cause de toutes ces joies. N'est-ce pas assez pour que nous l'aimions, pour que nous lui donnions une place, une large place dans notre vie. Par lui s'ouvre un coin du ciel sur cette terre où nous passons en nous trainant. Il est la halte et le repos ; il est le rayon qui console : il est le sourire dans les larmes; il est l'aurore du plein jour qui viendra, il est l'annonce de l'éternelle extase qui nous possédera quand face à face nous serons les spectateurs enivrés de l'éternelle beauté.
Je ne veux pas m'étendre davantage : le charme que j'aurais à vous parler encore ne m'empêche pas de penser à l'inquiétude qae vous auriez de voir l'heure s'avancer. Nous continuerons, si vous le voulez bien, à notre prochaine conférence le développement de notre sujet, qui serait vraiment bien incomplet, présenté ainsi, puisque nous n'avons étudié que
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deux des senliiiients qui entrent dans léniotion esthétique. Ceux qu'il nous reste à anah'ser n'offriront pas, je l'espère, moins d'intérêt.