‹ Six causeries sur l'artChapitre 7 sur 21 · L'ART ET LE YRÂI · texte numérisé non relu

L'ART ET LE YRÂI

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Le troisième élément d'émotion, la troisième part d'amour que nous trouvons dans l'émotion esthétique, dans l'amour du beau artistique, est l'amour du vrai.

Il est de toute évidence que l'art ne doit se confondre ni avec la science qui a pour domaine les faits, ni avec la logique qui est, comme on sait, l'art d'arriver au vrai. Le vrai ne suffit pas pour arriver à l'art. Un art qui serait purement instructif ne serait pas de l'art : ses figures, ses dessins, ses emblèmes, auraient leurs places marquées dans une encyclopédie ; ses moulages, dans une classe de physique, de géométrie, d'anatomie ; un musée, si mal protégé qu'on soit en droit de le supposer contre les invasions barbares, n'en voudrait jamais.

Mais l'art soutient cependant avec le vrai des rapports étroits qu'il est intéressant d'étudier quand on cherche, comme j'essaie de le faire avec vous, ce qu'est l'art et quels éléments concourent à former l'idée exacte qu'il convient de s'en faire. Définir, en particulier, les relations

de l'art avec la nature, serait, s'il était possiJ3le de pousser assez loin l'analyse, la véritable méthode pour arriver à une définition très approchante de l'art, pour projeter une lumière très vive sur cette notion si difficile à dégager.

Nous faisions la dernière fois le rêve tout à fait irréalisable de je ne sais quel palais de fées où l'on aurait réuni tout exprès pour les habitués de ces conférences les plus beaux chefs-d'œuvre des peintres, des sculpteurs, des orfèvres, des décorateurs les plus fameux. C'était, hélas ! un rêve : un tel paradis de l'art n'existe pas. Il faut nous contenter de beaucoup moins. Il n'est pas même permis à la plupart d'entre nous d'être comptés parmi les heureux qui s'en vont à Venise, à Florence, à Rome, goûter dans ces admirables centres artistiques, au contact des grands génies, les plus pures jouissances qu'il soit donné à l'homme de connaître.

Ne nous plaignons pas trop cependant : Paris n'est pas très loin de Chartres, et Paris possède, n'ayons pas peur de le dire (au risque de paraître un peu vieux jeu en goûtant ainsi ce qui est près de nous, ce qui est à nous, ce qui est à la portée de tous), Paris possède une des plus belles collections artistiques du monde, le Louvre. Etes-vous allées quelquefois au Louvre, Mesdames? Je ne veux pas parler, vous m'entendez bien, de ces magasins immenses où vous

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ont conduites souvent vos préoccupations de maîtresses de maison accomplies et de ménagères entendues, quelquefois aussi, excusez mon indiscrétion, la curiosité qu'on dit sommeiller en toute femme pour les modes nouvelles et le passionnant chifVon. Non, il y a un Louvre sous lequel vous êtes passées pour gagner l'autre et que vous ignorez peut-être. C'est dommage, je vous assure ; si vous me croyez, vous voudrez regagner vite le temps perdu. A votre prochain voyage, vous voudrez connaître ce Louvre-là, et vous prendrez aux occupations pratiques ou à la frivolité une heure que vous irez passer dans la galerie d'Apollon, ou hien à la collection Chauchard, ou encore dans les admirahles petites salles de l'Ecole hollandaise. Vous, Messieurs, vous avez vos affaires ! Et les affaires, je crois que nous l'avons dit déjà l'autre fois, mais cela n'a pas changé depuis huit jours; c'est encore vrai aujourd'hui : les affaires, hélas ! sont les afTaires. Elles nous prennent tout entiers, elles nous prennent tout. Elles nous volent notre vie, et bien rares sont les hommes avisés qui savent leur soustraire quelques moments de répit, quelques heures où l'on vive pour soi, rien que pour soi, pour son àme, pour son cœur, pour ses yeux, pour sa pensée d'homme, pour son plaisir, j'entends l'unique, le vrai plaisir de l'homme, celui qu'il goûte quand il est

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mis en contact avec le beau pour lequel il est fait et clans lequel il trouve le repos en même temps que l'activité la plus haute de ses facultés d'homme. Ce repos et cette mise en action de vos énergies intimes, allez, Messieurs, allez, Mesdames, les chercher au Louvre. C'est un des meilleurs endroits qu'on puisse trouver pour cela.

Et que trouverez-vous dans cette visite ? C'est ici que je voulais en venir : Vous trouverez la nature. (( Quoi, me direz-vous, la nature ? Quelle idée ? Est-ce donc dans un musée qu'il faut aller pour la rencontrer ? Ne savons-nous pas que c'est à la. campagne, dans les grands bois, dans une vallée aux prairies ombragées, sur les bords de la mer en face de l'infini où se meuvent les flots, au milieu des montagnes dont les sommets se perdent dans le soleil, dans la solitude et le silence des espaces ? Et cela, c'est pour la nature physique. Et quant à la vérité humaine, ne la trouve-t-on pas dans la Tie ? Qu'est-ce qui peut bien ici remplacer l'observation directe ? La foule qui grouille dans les rues populeuses ne m'olfre-t-elle pas, si je suis curieux de pittoresque, beaucoup plus de lypes intéressants et des types beaucoup plus

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intéressants que tous les tableaux du monde ? L'enfant n'est-il pas mille fois plus beau dans la liberté de ses ébats et de ses jeux sans fin que lorsqu'on le voit emprisonné et comme figé sur une toile entre les quatre montants d'un cadre doré ? La femme qu'on a crue ou qui s'est crue assez belle pour les honneurs de la cimaise, n'est-elle pas la plus belle, quand elle l'est, dans sa réalité vivante ?

Laissons de côté pour le moment la question de savoir si la nature est plus ou moins belle dans l'art qu'elle n'est en elle-même. Toujours est-il qu'elle est tout entière dans l'art. C'est elle qu'on y trouve partout et toujours. C'est elle qu'on y cherche aussi, et elle toute seule. C'est elle qui s'épanouit, qui vit, qui se meut dans l'art ; elle, qui lui donne tout : son àme, ses souvenirs, ses amours, ses voluptés, ses souffrances, seshéroïsmes, son histoire toujours recommencée, jusqu'à la mort même où elle s'abîme. Entrons plutôt au Louvre et vous verrez.

Vous aimez la belle nature, dites-vous ; quand vous voyagez, vous ne laissez pas échapper un coin curieux : les beaux paysages vous transportent ; rien ne plaît tant à vos yeux que les mille couleurs qui se jouent dans la plaine sous les chauds rayons du soleil. Comme M'"'' de Se vigne, vous aimez les arbres :

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VOUS seriez prête comme elle à discuter sur les nuauces de vert dont se parent leurs feuilles aux heures différentes du jour, bien qu'il y ait là peut-être à mon sens un rien de préciosité. Je ne voudrais pas trop vous parler du matin à la campagne ou dans les bois, de peur de vous déconcerter un peu ; mais le soir vous est bien connu et vous en avez plus d'une fois goûté le charme pénétrant. Il va au Louvre je n'ose vous dire le chiffre exact, mais c'est certainement plusieurs centaines de pa\sages. L'Ecole française moderne y est représentée par je ne sais combien de chefs-d'œuvre. Il suffit de citer des noms comme ceux de Millet, de Rousseau, de Jules Dupré, de Daubigny, de Troyx)n, de Decamps, que sais-je encore ? de Corot, le plus grand de tous, pour vous donner une idée de la place qu'occupe la représentation de la nature physique dans lesarts plastiques.

Dans la sculpture, je le sais, dont le domaine semble plutôt réservé à l'image humaine, sa pari est beaucoup moins grande : la sculpture, n'ayant point à son service, ou très ])eu, lillusion de la perspective, ne peut présenter à nos regards une partie assez étendue de l'espace pour que ce soit vraiment un paysage ; les groupes les plus considérables de la statuaire tiendraient dans quelques pieds carrés. Pour un paysage, il faut sinon toujours l'immensité de l'horizon, au moins la

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place de plusieurs arbres, d'une chaumière, d'une cour de ferme, d'un étang ; la peinture, qui n'a d'autres limites que celles de l'horizon, a l'ambition de reproduire toute la nature. Elle est comme une nature en double. Où trouver une contrée, un coin qui ait échappé à sa religieuse et toujours avide curiosité ? Pour ce qui est de la France notamment, je crois qu'on pourrait illustrer une géographie pittoresque avec des reproductions des tableaux de maîtres tirés de nos musées publics ou des collections particulières, et ce ne serait point assurément une géographie banale.

Voulez-vous me permettre de vous donner une liste de quelques tableaux dont j'ai fait le relevé soit au Louvre, soit au Luxembourg (^ceux-ci naturellement d'une valeur bien moindre en général : il ne s'agit pas ici, du reste, de la valeur, mais seulement du sujet traité), liste qui ne sera pas trop fastidieuse, je l'espère, malgré sa longueur, car elle évoque rien qu'à la lire je ne sais combien d'images riantes : elle va vous donner peut-être la même humeur voyageuse que je me suis sentie quand je l'ai dressée pour vous. On comprend ainsi quel beau voyage artistique il y aurait à faire dans notre admirable pays, si l'on savait voyager, si l'on savait voir. Vous comprendrez surtout que l'art est une seconde nature, qu'il est une véritable reprise de la nature,

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comme si 1 homme, en la copiant sous tousses aspects, voulait en faire pour ainsi dire une nouvelle création et devenir ainsi en quelque manière lui-même l'auteur de ce qu'il admire dans l'œuvre du Divin Artiste.

Voici donc mon petit musée géographique sans autre ordre que le hasard de la promenade où j'en ai recueilli les pièces. J'ai trouvé au Louvre plusieurs paysages de la Beauce, du Gàtinais ou de Normandie : les Glaneuses, l Angélus, r Eglise de Gréville, de Millet ; puis les Vendanges en Bourgogne, deDaubigny ; de Daubigny encore : Coin de Normandie, les Graves de Villerville ; de Rousseau: Sortie de forêt à Fontainebleau, lé Vieux Dormoir du Bas-Bréau à Fontainebleau^ le Marais dans les Landes, la Plaine des Pyrénées, les Bords de la Loire ; de Corot : la Route dWrras, le Chemin de Sèvres ; de Jules Dupré : les Landes, un Pâturage de Normandie ; les Pyrénées, de Diaz de la Pena ; VEiang de Ville-dAvray, de Cabat ; Environs de Paris, de Fiers ; de Paul Huet : Coucher de soleil à Seine- Port.

Et au Luxembourg (je vous épargne les noms d'auteurs) : la Montée du Petit-Saint-Bernard, Port d'Alger au crépuscule, la Marne près de Saint- Aulde, le Port de Bordecuix, Crue sur le Loir, un Soir dans lOise, Terrains de culture en Flandre, Terrasses de Laghouat, Vue d'Avignon

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