‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 10 sur 19 · LES HOMMES ROUGES · texte numérisé non relu

LES HOMMES ROUGES

— Songez que si vous n’avez payé demain...

je vous donne jusqu’à demain soir... les cent écus d'arrérages de votre ferme, je vous chasse ; j’ai déjà des fermiers tout prêts, et plus solvables que vous.

Disant ces mots, un homme habillé de brun sortit brusquement d’une chaumière du joli vi-

lage de Thoraise, situé sur les rives du Doubs, à peu de distance de Besançon.

— Monsieur l’intendant ! lui dit une femme en le suivant et en joignant les mains... ayez pitié de mon pauvre homme qui a été malade tout l’été, et qui l’est encore...

— Pitié ! je ne demande pas mieux, madame Biget, répondit l’intendant ; mais je ne suis pas le maître. Monseigneur est absent... il arrive,m’a-t-on dit, aujourd’hui ou demain ; il faut que mes comptes soient en règle ; je n’ai pas envie de me faire chasser pour vous faire plaisir, madame Biget. Ainsi arrangez-vous comme vous pourrez.

— Mon Dieu ! fit la pauvre fermière, en levant les mains et les yeux au ciel : je n’ai plus espoir qu’en vous ; je mets en votre sainte bonté toute ma confiance... ne m’abandonnez pas, mon Dieu !

La fermière rentra à la chaumière , et l'in-

tendant dépassa la haie d’églantiers qui servait d’enclos à un petit jardin. Pendant un moment on distingua encore les pans de son habit brun à larges boutons de métal, sur le chemin qui, conduisait au château , dont on apercevait le# tourelles sur la côte opposée.

— Anne, Anne! crie la fermière, ouvrant le tiroir d’une grande table en bois blanc, placée au milieu de l’unique pièce de leur chaumière, pièce qui servait de chambre à coucher, de grange pour la volaille, de cuisine et de salle à manger, et y prenant un morceau de pain tout coupé : — tu n’as pas déjeuné, ma fille, ditelle à une jeune enfant, âgée de neuf à dix ans : tiens , mange, je n’ai ni beurre ni confiture à te donner aujourd’hui, pauvre petite !

— Eh ! bien, maman, qu’importe? dit la petite , prenant son pain sec ; je n’en serai pas plus malade pour cela , ni moins gaie, je vous

assure... Mais vous paraissez bien triste, vous maman?...

— Ca ne te regarde pas, enfant! répondit la mère Biget, ne voulant pas , sans doute, attrister son enfant du récit de ses peines... — Dépéche-toi à déjeuner ; ta tante , celle qui est cuisinière à Besançon, nous a envoyé ce matin, par le père Gervais, quelques gâteaux : je désire que tu les portes à tes frères et sœurs à l’école... Tu peux en prendre un, si tu veux.

— Merci , maman ; et puisque vous le permettez, j’en prendrai un , mais je ne le mangerai qu’en compagnie de mes frères et sœurs : ainsi, si vous voulez les mettre tous ensemble, et mon pain avec, je partirai tout de suite.

Ainsi dit , ainsi fait ; et un moment après, Anne, un panier au bras, descendait gaîment la côte qui menait à la grande route.

Le soleil jetait ses rayons sur le chemin que . l’enfant parcourait. On était au mois d’octo-

bre 1757, et soudain du côté de la ville de Besançon, une grande poussière s’éleva... Elle approchait en tourbillonnant, et à mesure qu’elle approchait, on distinguait d’abord quelques officiers à cheval, avec le costume de royal-dragon ; puis derrière ces officiers une troupe innombrable d’hommes à pied, tous vêtus de rouge : on aurait dit des soldats, mais sans armes.

Anne s’était arrêtée pour voir défiler ce cortège ; un moment après, elle se vit environnée d’une foule de curieux : c’était Manon revenant de la ville, où elle était allée vendre son lait ; c’était Pierrot, le meunier, avec son âne chargé de sacs de farine, c’étaient plusieurs blanchisseuses allant à la rivière du Doubs laver leur linge, qu'on voyait entassé dans de grandes corbeilles sur leur tête ; et puis quelques laboureurs la pelle sur le dos, elle cabaretierSimplice qui avait laissé sa boutique de garde à sa femme

Javotte; celle-ci, à son tour, l’avait confiée à son valet Rigobert , qui s’était enfui aussi pour voir passer les hommes rouges : ce qui faisait que le cabaret se gardait tout seul ; et puis des enfants de deux sexes, de toutes les couleurs et de toutes les grandeurs.

Tous ces gens faisaient un tintamare affreux.

— Tiens, qu’est-ce que c’est donc que ça?

se demandaient les paysans les uns aux autres. — Sont-ils blonds et pâles, ces hommes rouges, de quel pays donc que ça vient?

Et comme alors le capitaine fit faire une halte à sa troupe, les paysans se mêlèrent aux soldats français et aux hommes rouges.

— Tiens, c’est le cousin Marcellin, dit le cabaretier, frappant sur le dos d'un cheval, monté par un royal-dragon : tu en es donc revenu de la guerre ?

— Sain et sauf, comme tu le vois, cousin Simplice, répondit le cavalier.

^ — Ah çô ! et qu’est-ce que c’est que toutes ces écrevisses qui vous suivent ?

— Ah! dame, mon vieux , c’est qu’il faisait chaud d’où nous revenons, dit le royal-dragon. Il est vrai de dire que nous avons combattu sous les ordres du maréchal d’Estrée, un bon capitaine, faut voir ! et que l’ennemi avait à sa tête le duc de Cumberlan, le fils du roi d’Angleterre, excusez du peu! Eh! bien, mon cousin, malgré ça, nous vous avons enfoncé les Anglais à Hastenbeck... d’une fameuse façon , allez : ceux que nous n’avons pas tués, nous les avons faits prisonniers ; ceux que nous n’avons pas faits prisonniers , ma foi , ils se sont enfuis. Ah ! c’était beau tout de même ! et notre bon roi Louis XV doit être content de nous.

— Ce sont des prisonniers, ces gens- là? demandèrent plusieurs paysans, qui s’étaient approchés de Marcellin pour écouter son récit.

— Comme vous dites, les braves gens, répon-

dit Marcellin... Mais dis donc, cousin Simplice, vends-tu toujours de quoi rafraîchir les gosiers altérés des gens du roi ?

— Et que je ne le fais pas payer aux parents, répondit Simplice, en riant.,

— A ce prix-là, cousin , je suis ton frère, si tu veux, dit Marcellin, mettant pied à terre, passant la bride de son cheval sous son bras, et offrant le bras qu’il avait de libre au cabaretier.

— Mais tu me raconteras la campagne, dit le cabaretier, se faisant faire place dans la foule. Tu sais combien j’aime les récits de guerre, et surtout ne sois pas avare de paroles.

— Pourvu que tu les arroses; sois tranquille, mes paroles arrosées de vin poussent comme l’herbe à la pluie.

Les deux cousins s’éloignèrent, et Anne qui s’était arrêtée pour écouter leur conversation, voulait aussi continuer sa route. Pour cela , il fallait traverser le grand chemin, et passer au

milieu des prisonniers. Comme elle essayait de se frayer un passage, un soupir lui fit tourner la tête , et elle aperçut un de ces hommes étendu sur l’herbe, et si pâle, si pâle, que la jeune enfant s’élança vers lui, et lui dit:

— Bonne gens, qu’avez-vous?

Celui auquel Anne s’adressait ne répondit pas, mais son camarade qui savait un peu de français répondit :

— Comme nous, il se meurt de faim, ma petite.

— Il se meurt de faim! répéta Anne toute saisie ; et son premier mouvement fut d’ouvrir son panier et d’oflrir au prisonnier les gâteaux qu’il renfermait: une réflexion l’arrêta.

— Ils ne m'appartiennent pas, se dit-elle.

Néanmoins, comme elle pouvait disposer d’un gâteau et de son morceau de pain , elle les prit tous les deux sans hésiter, et les présenta nu malheureux, qui se jeta sur ces aliments, et

se mit à les dévorer de l’air d’un homme mort de faim...

Au même instant plusieurs autres prisonniers tendirent leurs mains vers la jeune enfant; ils paraissaient si malheureux, leurs regards étaient si tristes, si suppliants, que les larmes en vinrent aux yeux de la pauvre petite.

— Non, se dit-elle, tout haut, je n’ai pas la force de les refuser.

— Mon Dieu! si mes frères et mes sœurs voyaient leur misère, ils leur donneraient bien ces gâteaux... tant pis... ils se fâcheront s’ils veulent , maman me battra peut-être , mais n’importe ! je ne puis pas voir souffrir ces pauvres gens... ça fait tant de mal la faim ! je sais ce que c’est, moi...

Et avec une bonté sans exemple, cette enfant, qui n’avait pas déjeuné elle-même, et qui, depuis un moment, sentait la faim l'aiguillonner, ouvrit une seconde fois sa corbeille, et avec une

grâce qui ne venait que de sa bonté et de son action si touchante, leur offrit les gâteaux qu’elle contenait.

— Prenez, prenez, leur dit-elle.

Et elle était ravissante à voir cette enfant, entourée d’hommes lui tendant une main large et forte : et elle, de sa petite main mignonne, distribuant ses provisions.

— Je n’en ai plus, dit-elle enfin, avec un accent de tristesse si profond à ceux qui n’avaient rien reçu, que le capitaine français qui commandait le détachement, et qui depuis un moment la considérait en silence, s’approcha d’elle.

— C’est joli, lui dit-il, affectant un ton sévère, de donner son déjeuner à des ennemis...

— Cà des ennemis, répondit Anne ; ce sont des malheureux, monsieur l’officier...

— Oui, mais des Anglais ! et les Anglais sont les ennemis de la France...

— Ah! dame, monsieur, je vous demande bien pardon, dit Anne avec une grande naïveté, mais ils souffraient...

Emu de cette réponse si simple, si expressive, et qui peignait si bien la beauté de l’âme de cette enfant, l'officier lui prit la main.

— Et toi , as-tu déjeuné, mon enfant ?

— Non, monsieur.

— Alors tu dois avoir faim?

— Oh ! ce n’est pas la première fois, je sais ce que c’est...

— Eh ! quoi, ta mère te laisserait-elle manquer de quelque chose ?

— Ma mère ! oh ! non, monsieur l’olficier...

ma mère ne déjeune jamais que tous ses enfants n’aient leur déjeuner : et certes, si je manque quelquefois, ce n’est pas sa faute...

— Et laquelle donc, mon enfant?

— La mienne, monsieur l’officier : mais que

voulez-vous, il y a des gens si malheureux au village...

— Et tu te passes de ton déjeuner pour le leur donner?

— Il le faut bien , monsieur; peut-on manger, quand il y a près de vous des gens qui meurent de faim. ..

— Mais, pauvre petite, reprit l’officier attendri, si tu distribues ainsi tous tes repas...

— Oh ! maman y met bon ordre, monsieur, dit la petite en riant ; je suis obligée de dîner devant elle.

Sur ces entrefaites, un officier d’ordonnance s’étant approché du capitaine pour lui demander quelques ordres, Anne Biget s’éloigna ; et ne voulant pas aller à l’école sans rien porter à ses frères et sœurs, elle reprit la route de la chaumière, mais son panier vide, et toute tremblante d’être grondée ; car, que répondre à sa mère qui lui demandera compte des gâteaux ?

— Hélas ! la vérité , se dit-elle tout en marchant, et il m’arrivera ce que Dieu voudra.

Toutefois, la vue de la porte de la chaumière entr’ouverte , et la voix de sa mère qu'elle entendit au loin , lui donnèrent le frisson.

Page 1