‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 9 sur 19 · LA COURAGEUSE ENFANT · texte numérisé non relu

LA COURAGEUSE ENFANT

Fondu

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M rllc de Lajolais.

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Un dimanche du mois de juin de l’année 1804, de grand matin, une voiture hermétiquement fermée passait , au grand galop de quatre chevaux , sur la route de Strasbourg à Paris : des gendarmes à cheval l’escortaient , et prouvaient , par leur nombre suffisant et l’active surveillance qu’ils exerçaient , de quelle importance devait être la prise qu’ils avaient faite.

Chaque fois que la voiture , forcée par les inégalités du terrain , ralentissait son pas ou

qu’elle s’arrêtait pour changer de chevaux , on entendait des sanglots ou des prières ferventes s’échapper de son intérieur; mais, en vain un œil curieux aurait-il voulu pénétrer par la fente de la portière, les gendarmes repoussaient brusquement les gens qui s’approchaient de trop près ; ou cette question si simple venaitelle à leur être adressée : — Qui conduisez-vous donc ainsi ? Ils répondaient durement : — Cela ne vous regarde pas , et passaient outre.

Arrivée devant les murs de Bicêtre , la voiture entra dans la cour de la prison : les portes massives, qui s’étaient séparées pour la laisser passer retombèrent lourdement sur leurs gonds, et un gendarme , ouvrant la portière du caresse, invita les prisonniers à descendre.

Deux femmes parurent alors.

Leur costume était riche , bien que souillé de poussière, on voyait qu’on les avait saisies à ; la hâte et sans leur laisser à peine le temps

de se vêtir; elles avaient la tête, le cou et les bras nus; un châle de cachemire de l’Inde, chose très-rare et très-chère alors , jeté à la hâte sur leurs épaules , les enveloppait toutes deux.

De ces deux têtes qui sortaient de ce châle rouge , l’une était couverte de beaux cheveux noirs, et cachait son visage dans son mouchoir ; l’autre était une tête blonde de jeune fille, une tête d’enfant presque ; elle paraissait avoir quatorze ans , au plus. Extrêmement pâle , et au moins aussi inquiète qu’afiligée, cette jeune fille, tout en se serrant contre sa mère , examinait avec effroi ces hautes murailles qui s'élevaient autour d’elle , ce noir bâtiment avec ses fenêtres toutes grillées, et plus que cela encore, ces hommes à figures rébarbatives qui l’entouraient, et qui causaient tout bas, en jetant, sur elles deux, pauvres femmes effrayées, de sinistres regards.

Bientôt un de ces hommes, ayant un énorme

trousseau de clefs à sa ceinture , se détacha du groupe et s’approcha des prisonnières :

— Il faut nous suivre , madame, dit-il à celle qui cachait sa figure dans son mouchoir.

Les deux femmes firent un pas.

— Oh ! pas vous , dit-il à la plus jeune , vous êtes libre.

— Je ne quitte pas ma mère, répondit celleci d’une voix douce, et serrant le châle qui les entourait toutes deux.

— Dam, faut pourtant bien que vous la quittiez , ma petite mère , je n’ai pas ordre de vous enfermer, vous.

— Oh ! ne me séparez pas de ma fille ! s’écria la jeune femme , en serrant convulsivement sa fille sur son sein et tournant vers le geôlier des traits amaigris par la souffrance.

— J’ai des ordres, madame, interrompit brusquement cet homme.

— Il est impossible que vous en ayez d’arra-

cher une fille à sa mère, répliqua la pauvre femme en fondant en larmes.

— Bast , bast ! impossible , murmura le geô* lier ; c’est possible , puisque j’ai des ordres , je vous dis. Suivez-moi , madame; mais' que mademoiselle se retire.

— On me tuera plutôt que de me séparer de ma mère, s’écria la jeune enfant, enveloppant de ses deux bras le cou de la prisonnière.

En ricanant niaisement,- le geôlier posa sa main rude et noire sur ce bras blanc et potelé d’enfant :

Savez-vous , la petite mère , lui dit-il , que nous faisons obéir de force , ici , les gens qui n’obéissent pas de bonne volonté.

—Mais si vous me l’arrachez, où voulez-vous qu’elle aille ? demanda la prisonnière , repoussant avec l’énergie du désespoir le geôlier qui s'interposait entre elles deux.

— Est-ce que ça me regarde, moi? dit Ig

geôlier ; est-ce que je m’en embarrasse? est-ce que vous m’avez demandé conseil pour assassiner l’empereur.

Ma mère est innocente , monsieur, cria la

jeune fille , rouge d indignation.

— Votre mère est innocente, ça se peut, ça ne me regarde pas ; c' est au tribunal à savoir ça. Quant à votre père , la preuve qu’il ne l’est pas, c’est qu’il y a huit jours, lui, et Georges Cadoudal , et les autres , ils ont tous reçu leurs sentences.

Les deux femmes restèrent pâles de saisissement ; aucune d’elles n’eut la force d’ouvrir la bouche pour demander quelle était cette sentence ; hélas! Je ton du geôlier le leur disait assez clairement; le froid qui les saisit leur fit croire qu elles allaient succomber à cette horrible nouvelle.

La voix du geôlier les arracha à l’abattement du désespoir;

— Allons, mesdames, disait-il, radoucissant, autant qu'il pouvait , la dureté de son organe , du courage , et obéissez de bonne grâce ; il faut bien que j’exécute mes ordres , moi : j’ai ordre de mettre au secret la femme du général Lajolais.

— Oh ! ma mère , murmura douloureusement la jeune hile, laissant tomber sa tête sur l’épaule de sa mère. • -

— Ma pauvre -Maria ! dit M“* Lajolais , collant ses lèvres au front pâle de son enfant.

— Mais rien que la femme Lajolais , reprit le concierge à Maria ; vous voyez bien , la petite mère , qu’il faut vous retirer. -

— Voyons, finissons-en donc, dit brusquement un gendarme , nous ne pouvons pas rester ici jusqu’à demain.

— Prenez votre prisonnière , père Chorion , et que nous nous en allions, répliqua un autre.

— Oh ! un moment, encore un moment 1 crié-

rent les deux femmes étroitement serrées l’une contre l’autre.

— Pas un moment de plus , dirent plusieurs gendarmes, en s’avançant vers les deux infortunées.

La scène qui s’ensuivit était à faire verser des larmes.

Regardant avec effroi ces hommes qu’elle voyait approcher d'elle , Maria se cramponnait à sa mère , et criait :

— Oh! pitié, pitié! messieurs, ne m’ôtez pas mère ; oü voulez-vous que j’aille , moi , pauvre enfant, toute seule, sans appui; enfermez-moi avec elle dans son cachot ; qui le saura? qui le verra ? Pour l’amour du ciel , messieurs les gendarmes, écoutez-moi.

— Va, ma fille, disait la pauvre mère, repoussant mollement ces bras chéris qui entouraient son cou. — Va, un cachot pour toi! oh l

non , pauvre enfant, tu n’y pourrais respirer.

— Mais toi, toi, tu y seras; je veux y aller, disait Maria avec cette mutinerie qui sied à un enfant gâté , et qui souvent fait sourire les bons parents, toujours prêts à céder à leurs enfants ; mais qui , dans cette occasion , et devant des gens endurcis aux larmes, ressemblait assez à de la folie. Je veux y aller, répétait-elle en sanglotant.

Les gendarmes étaient émus : toutefois , l’un d’eux , essuyant une larme que les accents si jeunes et si désolés de Maria lui arrachaient , s’écria :

— C’est de la bêtise , allons , voyons , finissons-en, saisissant dans ces bras robustes cette jeune enfant, qui s’y débattait vainement, il réussit à la détacher de sa mère.

— Maman, maman, criait-elle, dans le plus affreux désespoir, maman Mais bientôt ses

veines se gonflèrent, sa voix s’affaiblit et elle demeura sans connaissance dans les bras des gendarmes , qui profitèrent de son évanouissement pour la transporter hors de la prison.

Quand M ,le Lajolais revint à elle, et qu’elle ouvrit les yeux , le premier objet qu’elle chercha fut sa mère; ne la voyant plus à ses côtés, elle se leva du banc de pierre oû on l’avait posee, et s’élançant vers la porte de la prison , se cramponnant aux barres de fer qui la garnissait , elle lit retentir l’air de ses cris.

— Maman... maman! criait-elle; rendez-moi ma mère... Oh! mais c’est affreux de séparer un

enfant de sa mère!... Ma pauvre mère, où es-tu, maintenant?

— Mademoiselle , dit une voix douce , derrière elle, mademoiselle, ne criez pas si fort... ou on vous forcerait à aller plus loin.

— N’importe, dit Maria, que le désespoir faisait déraisonner, et dont les petites mains, se meurtrissaient à vouloir ébranler les barres de fer de la porte.

— Je veux ma mère , je la veux , ou je ferai tant de bruit , qu’on me renfermera moi aussi en prison.

— Oui, reprit la voix douce, mais pas avec votre mère.

Comme par enchantement, ce peu de paroles eut l’art de calmer le désespoir de M u * Lajolais. Tournant la tête vers celle qui lui parlait , elle vit une jeune fille de son âge; un vêtement brun et grossier accusait des formes robustes ; un bonnet de velours noir, garni d’une dentelle noire,

encadrait un rond et bon visage , sur lequel de grosses larmes coulaient.

— Est-ce que vous avez du chagrin , vous aussi? lui demanda M Ue Lajolais.

— Non, répondit la jeune fille ; c’est de vous voir pleurer, que je pleure.

— Ah î c’est que je suis si à plaindre ! dit Maria, quittant la porte et se rapprochant de la jeune fille. — Yous avez peut-être vu qu’on

vient de m’arracher des bras de ma mère

Mais ce que vous ne savez pas, ce qui est plus horrible que tout , ce qui me fait mourir d'y penser... , c’est que mon père... , mon pauvre père est peut-être condamné à mort.

Et comme si ce souvenir eût ravivé toutes les douleurs de cette jeune enfant , elle se remit à pleurer et à pousser des cris qui fendaient l’âme.

Sa compagne ne lui répondit pas ; elle semblait attérée par cette nouvelle, bien qu’enfant, elle sentait qu'il n’y avait aucune parole qui

pût calmer de pareilles douleurs , et elle n’en adressa pas ; mais elle regarda Maria avec tant d'intérêt, sa figure ronde et fraîche exprimait si clairement la part qu’elle prenait à son chagrin, que Maria interrompit ses sanglots pour lui dire :

— As-tu ta mère , toi ? ;

La jeune fille fit signe qu’oui.

— Et ton père aussi? - •'

Le même signe se renouvela.

— Et tu n'en es pas séparée? tu peux les voir quand tu veux? tu peux embrasser ta môre, ton père ? Oh ! que tu es heureuse !

Puis , un moment après, elle ajouta , en essuyant ses larmes qui coulaient toujours avec abondance :

— Comment te nommes-tu? ; ’

— Julienne, pour vous servir, répondit la jeune fille.

— Que fait ton père ?

. **- fl est concierge de la prison , dit Julienne*

; -*■ Concierge ! s’écria vivement Maria ; il voit maman, il lui parle , il pourra me donner de ses nouvelles.,... lui dire toutes les larmes que j’ai

versées Oh ! non , il ne faut pas qu’il lui

dise ça ; pauvre mère ! ça lui ferait trop de peine.

v Julienne secoua tristement la tête.

— Personne ne peut voir madame votre mère, ni lui parler, mademoiselle ; elle est au secret.

Dans ce moment, le son d’une cloche s’étant fait entendre , mademoiselle Lajolais tressaillit.

— C’est l’heure du déjeuner pour les prisonniers, dit Julienne, donnant ainsi l’explication de la cloche.

— Et de celui de ma mère aussi ? demanda Maria le cœur serré.

— Oh ! soyez tranquille , mademoiselle , on ne l’oubliera pas.

— Pauvre mère ! dit Maria , pleurant avec

amertume , — elle qui est si délicate ! Où sont ses domestiques, sa table si bien servie, et sa petite Maria à ses côtés pour l’engager à manger?... Oh! mon Dieu! mon Dieu! peut-on autant souffrir !

— Mais vous , mademoiselle , si vous pre-*niez quelque chose? demanda Julienne.

— Moi ! oh ! je n’ai pas faim , cria-t-elle d’un accent tellement rempli de vérité , que Julienne répondit :

— Je le crois, mademoiselle ; tout de même , si vous mangiez seulement une cuillerée de soupe?

— Manger ! répéta Maria en redoublant ses pleurs, — manger, quand ma mère est au cachot, quand peut-être je ne verrai jamais plus mon père! oh! non... non...

— Si vous ne mangez pas , vous mourrez , mademoiselle.

— Et tu crois que je vivrai , môme en mangeant!...

La garde montante , qui venait pour relever la garde de la veille , interrompit les jeunes filles.

Quelques officiers sortirent du poste pour recevoir les nouveaux venus; on échangea le mot d’ordre ; un nouveau factionnaire remplaça l’ancien ; et cela fait , quelques jeunes officiers s'accostèrent.

— Quelles nouvelles? se dirent-ils.

— Une étonnante ! L’empereur a fait grâce à Polignac, répondit celui à qui on s’était adressé.

— Bast ! conte-nous ça , dit le premier.

— C'est un roman , mon cher, répondit le second officier; tu sais, toi, que j’étais hier de garde à Saint-Cloud ; appuyé contre les jalousies du petit salon vert, je m’amusais à regarder la jeune et belle princesse Louis qui

arrosait les fleurs des jardinières de sa mère . lorsque l’empereur entra sans se faire annoncer.

— Que faites-vous là, Hortense?lui dit-il.

— Surprise à l’improviste , M“* Louis rougit ; puis , montrant son arrosoir encore plein d’eau , elle répondit:

— Vous le voyez bien , sire.

— Et que fait-on chez Joséphine? demanda encore l’empereur.

— On y pleure , dit la princesse , essuyant elle-même une larme.

— On y pleure , répéta l’empereur; et , sans se donner le temps de demander pourquoi ., il s’élança chez l’impératrice.

Intrigué au dernier point, comme tu peux le penser, je me glissai dans le château, et me mêlant à d’autres personnes, j'arrivai une seconde après Bonaparte à la porte de la chambre à coucher de l’impératrice. Une femme était aux

pieds de l’empereur : c’était M m * de Polignac ;

l’empereur la regardait attentivement : toutes les autres dames , et Joséphine elle-même, joignaient leurs mains en demandant grâce.

Affectant un air de froideur que sa voix démentait , Napoléon dit à M me de Polignac :

— Je suis étonné , madame, de trouver monsieur votre mari mêlé dans une si odieuse affaire; a-t-il donc oublié totalement que nous avons été camarades à l’École-Militaire?

Je ne pus bien entendre ce que répondit la dame : d’abord , parce qu’elle pleurait à chaudes larmes, et que les sanglots lui couvraient la voi»; mais je crois qu’elle voulait persuader à l’empereur que son mari n'avait jamais eu l’idée de participer à ce crime , et puis , bien que ses phrases n’avaient aucune suite , l’accent de la douleur prêtait une grande force a tout ce qu’elle disait.

Visiblement ému, l’empereur la prit par le bras pour la faire relever, et lui dit ;

— Assez assez....# Comme, du reste, cé

n’était qu’à ma vie que votre mari en voulait, je puis lui pardonner... Allez , madame, et diteslui que c’est moi, son ancien camarade, qu’il a voulu assassiner* moi , qui lui fais grâce de la vie.

— C’est superbe , dirent tous les autres officiers, c’est très-beau de Tcmpereur.

— Allons boire à sa santé , messieurs, s'écria l’un d’eux.

— Adopté , répondit-on en chœur.

Et, se prenant par le bras, ils s’éloignèrent.

Maria n’avait pas perdu un mot de leur conversation ; ils n’étaient pins là qu’elle avait l’air de les écouter encore.

— Julienne, dit-elle en se tournant soudainement vers la fille du geôlier, qui la considérait toujours en silence, tout à l’heure tu m’as offert de la soupe...

— Et vous acceptez , s’écria la jeune fille en sautant de joie.

— Oui , et un morceau de pain aussi.

— Et de la viande , et tout mon dîner, ma chère demoiselle, dit Julienne en frappant ù la porte de la prison , qui s’ouvrit pour elle.

Un moment après, elle revint tenant d’une main une écuellc de soupe fumante, et de l’autre un verre de vin.

Trop occupée d’un projet qui lui roulait dans la tête, Maria remercia à peine Julienne, elle prit le potage, le mangea , prit le verre , but le vin ; et comme Julienne lui offrait encore un plat de viande et un morceau de pain , Maria prit seulement le pain , qu’elle enveloppa dans son mouchoir.

— Je ne sais comment reconnaître ce service, dit Maria cherchant à ses oreilles des pendants qu’elle portait ordinairement et qu’elle n'avait

eu ni la pensée ni le temps de prendre en quittant Strasbourg.

— Ce service., mademoiselle, dit Julienne en rougissant; donner à manger à ceux qui ont laim, est-ce dope leur rendre un service?

— Tu as raison , ou du moins tu devrais avoir raison , répondit M ne de Lajolais, qui avait découvert un simple anneau d’or à son doigt et qui essayait de le glisser au doigt de Julienne. Au reste, ce n'est point ta soupe ni ton pain que je voudrais te payer, Julienne, ce sont tes larmes, tes soins, tes douces paroles. Oh ! que ça fait du bien , quand on souffre , de rencontrer une âme qui vous plaigne... C’est mon premier chagrin, Julienne, vois-tu?... je ne savais pas ce que c’était il y a quelques jours, je croyais qu’on ne pleurait que quand on vous faisait du mal... et maintenant... maintenant je sais qu’une peine au cœur est ce qu’il y a de plus sensible au monde ; aussi , je ne verrais plus pleurer per-

sonne sans faire comme toi , Julienne , sans essayer de les consoler... et on me bénira comme je te bénis, bonne petite... Mais, prends donc cette bague , prends-la pour l’amour de moi , je t’en prie...

A ce moment une voix , une grosse voix qui fit pâlir et chanceler Maria sur ses jambes, car c’était la voix du concierge, appela Julienne.

— J’y vais, mon père, répondit Julienne ; et , refusant toujours la bague, elle voulut se retirer.

— Tu me refuses, Julienne, dit Maria si tristement que Julienne revint sur ses pas.

— Ce n’est pas pour vous faire de la peine , mademoiselle, mais je nose, en vérité... je n’ose.

— J’ai bien pris ton pain , moi, ta soupe, ton vin...

— C'est bien différent, ça se mange, ça.

— Et ça , ça se garde comme un souvenir de la pauvre fille qui ne t’oubliera jamais.

— Oh ! si c’est ainsi... donnez, mademoiselle, c’est différent.

Puis, la voix du concierge s'étant fait entendre une seconde fois, Julienne s’enfuit en jetant avec un geste d’enfantillage charmant, un baiser d'adieu à M ,u Lajolais.

La porte de la prison se referma sur Julienne ; à ce bruit , le cœur de Maria se serra tout à fait ; jusque-là la présence de cette enfant, ses larmes, sa voix caressante, tout l’avait soutenue; mais quand elle ne la vit plus, qu’elle se vit seule dans cette rue déserte, seule au monde , elle faillit encore une fois perdre connaissance.

Toutefois une idée que la conversation des officiers avait fait naître en elle, un projet qu’il fallait mettre à exécution , ranima son courage ; elle essaya de faire quelques pas dans la rue , mais bientôt elle s’arrêta ; son cœur battait avec tant de violence , ses jambes tremblaient teUe-

ment qu’il lui devenait impossible d’avaneer... puis elle avait peur... bien peur...

C'était la première fois que la pauvre enfant se trouvait sans appui , sans le bras de sa mère î sans personne au monde autour d’elle, seule, enfin !

Une garde nombreuse et choisie veillait à la grille du château de Saint-Cloud, il pouvait être six heures du soir ; des carrosses qui entraient dans l’avenue et s’y succédaient, des cavaliers à cheval, et un nombre infini d’allants et de venants, tout prouvait que l'empereur habitait ce lieu de plaisance.

Contre la grille du parc , entre les deux guérites des factionnaires, plusieurs soldats récemment revenus d’Egypte causaient en fumant.

— Encore donc des conspirations, disait l’a»; en battant son briquet pour rallumer sa pipe qui s’était éteinte.

— Bast ! elles lui portent bonheur les conspirations, à notre empereur, répondit son voisin en lâchant une bouffée de fumée à celui qui parlait de bonheur.

— Joli bonheur, ma foi ! reprit le premier ; toujours craindre pour sa vie.... au champ de bataille... je ne dis pas... c’est son état... mais chez lui , dans sa maison... ça passe la consigne.

— Tout de même, quand Bruzaud dit que ça porte bonheur à Bonaparte, il n’a pas tort, répliqua un troisième soldat en se mêlant à la conversation des deux premiers. La conspiration de la machine infernale l’a fait consul à vie, celle-ci , qu’on juge maintenant , l’a fait empereur des Français... C’est un fort joli grade, par ma foi !

— Qu’est-ce donc que celle-ci , demanda un

quatrième soldat eu se rapprochant du groupe.

— Il est bon là le conscrit , dit celui qu’on avait appelé Bruzaud;— et d’où viens-tu donc? du Congo?

— Je ne sais pas si l’Egypte en français veut dire Congo , mais j’arrive de ce pays de sable où ce qu’il pousse des pyramides, répondit le conscrit, d’un air ironique et niais à la fois.

— Alors, tu n’es pas tenu de savoir ce qui s’est passé ici en ton absence, reprit Bruzaud, et je vais, en bon camarade, te l'apprendre.— Tu sauras donc que les nommés Pichegru, Georges Cadoudal et Moreau , — ce dernier, c’est dommage, parce que c’était un brave ; je me souviendrai toujours, à Hohenlinden... — Mais on dit que c’est la jalousie contre son ancien camarade d’armes qui l'a conduit là. — Donc , ces trois individus imaginèrent de faire un débarquement d’Anglais sur les côtes de France ; et pendant que l’un d’eux se glisserait jusqu’à

Bonaparte et l’assassinerait, les autres se rendraient maîtres de la capitale et des provinces... le pis de tout ça c’est que tous les partis, royalistes et républicains, qui s’étaient réunis pour faire le coup, se seraient ensuite battus pour so disputer le gâteau , et ça aurait fait une guerre civile.

— C’est bien heureux qu'elle ait été découverte à temps, dit Sans-Souci.

— Et quand je pense que l’empereur a déjà fait grâce à deux des chefs, dit Bruzaud , à Polignac et à Rivière.

— Tiens, Rivière ! je ne savais pas celui-ci , dit son voisin ; ce sera encore un tour de Joséphine.

— Oui , c'est elle qui a sollicité son mari ; elle s’était chargée, envers la tante et la sœur de M. de Rivière, de leur faciliter un libre accès auprès de l’empereur, bien que la veille celui-ci le lui ait formellement défendu ; mais ayant ap-

iva

pris que ces deux daines devaient se tenir aux aguets quand il irait à la chapelle, il promit leur grâce. J’étais là, et je lui ai entendu répéter plusieurs fois, l’air content tout juste : — Les misérables! vouloir m’assassiner! quelle lâcheté !...

Un soupir ayant , à ce mot , été poussé près de Bruzaud, il se retourna, et, à son grand étonnement, il vit tout près d’eux une jeune tille tout en larmes.

— Que voulez-vous, la jolie enfant? lui dit-il.

— La route qui conduit au château de Saint- Cloud, répondit cette jeune fille, d’un air si modeste, si timide, d’un ton si doux, que pas un de ces soldats ne pensa à lui adresser une plaisanterie.

— Vous y ôtes, mademoiselle, lui dirent-ils.

— Oh ! mon Dieu , merci ! dit l’inconnue comme accablée d’une grande fatigue ; et ditesmoi, messieurs, peut-on parler à l’empereur?

— Certes, ce n’est pas défendu, mademoiselle, dit le plus vieux de la troupe, dont une grande balafre ornait le front , tout le monde peut lui parler ; mais pour mieux savoir son goût et sa convenance, il faut vous adresser au concierge. Entrez dans la cour, la petite mère , traversez là, à droite; vous voyez une porte vitrée, frappez là, on vous répondra... Allez et séchez vos larmes, croyez-moi... Ça fait mal tout de même, de voir une jeune et jolie fille pleurer, ajouta le balafré , en regardant l’inconnue le remercier seulement du regard , et s'acheminer tremblante et indécise vers l’endroit désigné.

— Monsieur, dit-elle la voix basse et timide, à un gros homme en habit bleu et parements rouges, qui se tenait devant la porte du château je voudrais parler à l’empereur.

— Avez-vous une lettre d’audience , mademoiselle?

— Non, monsieur.

— Alors, je suis bien fâché, mademoiselle, mais vous ne pouvez pas lui parler.

— Et comment faire , monsieur, pour avoir une lettre d’audience, lui demanda-t-elle le cœur gros et retenant ses larmes prêtes à couler.

Mais sans l’écouter, le gros homme lui avait déjà tourné le dos. Néanmoins, un moment après, s’apercevant qu’elle était encore là r il lui dit :

— Allez-vous-en , mademoiselle , il est défendu de séjourner dans la cour.

— Mais il faut que je voie l’empereur, que je lui parle , répéta la pauvre enfant en sanglotant ; ne me renvoyez pas, monsieur, je vous en supplie.

Bast , si je laissais ici tous ceux qui veulent voir l'empereur et lui parler, la cour serait encombrée de gens... Voyors, retirez-vous, mademoiselle.

— Oh! monsieur, par pitié!

Nous avons des ordres, mademoiselle, nous sommes obligés de les exécuter; retirez-vous donc, vous dis-je, ou je me verrais obligé de vous faire chasser.

— Chasser! répéta Maria; et elle allait peutêtre obéir, car tout son courage faiblissait devant la honte d’être chassée, lorsqu’elle vit passer un huissier de service. Courant à lui , elle s’écria :

— Monsieur, monsieur, accordez -moi une grâce ; oh ! par pitié , écoutez-moi !

Ces accents si purs, cette voix qui semblait exprimer toutes les souffrances de l’àme de cette jeune fille, émurent cet homme.

— Que puis-je faire pour vous, mademoiselle? lui dit-il.

— Me faire parler à l’empereur, monsieur ; oh ! ne me refusez pas , ajouta-t-elle avec anxiété.

— L’empereur est parti depuis ce matin pour

la chasse, mademoiselle , il ne reviendra que ce soir tard ; mais que lui voulez-vous ?

— Ce que je lui veux, mon Dieu ! et la pauvre enfant s'étonnait... comme si dans l’altération de ses traits on n’eût pas dû lire ce qu’elle désirait , comme si chacune de ses larmes ne décélait pas ses angoisses et ses douleurs... Ce que je lui veux! reprit- elle, un moment après, et dans le plus déplorable abandon : mais la grâce de mon père, monsieur, du général Lajolais, condamné à mort par l’empereur.

— Pauvre demoiselle ! dit l’huissier d’un accent si plaintif , que M Ue Lajolais reprit avec l’abandon le plus naïf:

— Vous voyez bien que vous ne pouvez me

refuser de me laisser parler à l’empereur.

— Il n’y est pas, vous ai-je dit.

— Ou au moins à l’impératrice , ou à M"' Louis, car elle se rappelait les éloges

qu’on donnait à la bonté de cette jeune princesse.

— Suivez-moi , lui dit enfin l’huissier ému au dernier point.

la

M 11 ' Lajolais se pressait sur les pas de son conducteur ; on aurait dit qu’elle craignait de ne pas arriver à temps , ou qu'elle avait peur que l’huissier ne se dédît de la protection qu’il lui accordait. Ses petits pieds touchaient à peine la terre ; l’air de fatigue répandu sur toute sa personne avait disparu comme par enchantement : pauvre petite, c’était l’espoir qui l’avait ranimée ainsi ; le moindre échec l'aurait anéautie bien plus vite encore.

L’huissier s’arrêta à l’entrée d’un petit salon

tendu en vert ; et indiquant à Maria une trèsjeune femme qui tournait le dos à la porte d’entrée, occupée qu’elle était à considérer des fleurs rares plantées dans des jardinières , il lui dit à l’oreille :

— C’est la princesse Hortense : adressezvous à elle ; sa bonté est infinie, allez.

Puis il se retira.

Maria resta debout à la même place ; son cœur battait à lui ôter la respiration. Oh !

comme elle craignait un accueil froid, hautain, une réponse évasive, un mot dur ; comme elle tremblait, la pauvre enfant ! Hélas ! elle sentait qu’elle était au terme de ses forces, et que, si une voix douce ne l’encourageait un peu, elle était perdue; car la vie de son père, c’était la sienne : tantôt une chaleur dévorante, tantôt un froid glacial la saisissaient au moment où elle essayait d’ouvrir la bouche pour avertir la princesse de sa présence.

Celle-ci avait toujours le dos tourné à la porte. On ne pouvait voir que ses beaux cheveux blonds relevés à la grecque , que sa taille souple et gracieuse.

Un moment après, voyant que la princesse ne faisait pas attention à elle, Maria se hasarda à dire :

— Madame...

Àu son de cette voix basse et tremblante, la princesse se retourna ; la vue d’une jeune fille tout en larmes la surprit au dernier point.

— Que voulez- vous? lui demanda-t-elle avec cet air de bonté, qui lui gagnait tous les cœurs... mais la jeune fille ne répondant pas, elle ajouta : — Qui êtes-vous ?

— M n * Lajolais , dit Maria avec un sanglot convulsif. /

La figure charmante de M m * Louis se couvrit subitement d’une vive compassion.

- J - Pauvre jeune fille ! Et que puis-je faire pour vous ?

— Me faire parler à l’empereur, madame.

— Impossible ! ma pauvre enfant , dit la princesse, cherchant à adoucir, par l’inflexion de sa voix, l’amertume d’un refus.

— Oh! ne dites pas impossible, madame, s’écria Maria, qui pensait que là était la planche de salut de son père ; ne dites pas ça.... Si yous saviez tout ce que j’ai souffert pour parvenir jusqu’à vous, vous auriez pitié de moi, vous ne me diriez pas impossible...

— Il est si en colère contre tous les auteurs de cette conspiration , reprit M ,ne Louis.

— Oh ! mon Dieu !... Et pourtant, non, je ne puis croire mon père coupable... car alors tout mon courage m’abandonnerait. — Et Maria se laissant conduire, par la princesse , près d’un canapé, s’y laissa tomber comme anéantie par la fatigue ; Hortense prit sa main , la

serra avec amitié, et s’assit près d’elle. Enhardie par ce témoignage d’intérét , la jeune fille reprit: — Imaginez-vous, madame, notre douleur à nous deux maman , quand nous apprîmes la conspiration, et que mon père y était impliqué... Non, vous ne pouvez en avoir une idée... puis lorsqu’il a été condamné à mort!... je ne sais pas comment je ne suis pas morte moi-même à cette affreuse nouvelle... je crois que ma pauvre maman à consoler était la seule chose qui me soutenait... Enfin, un jour... oh ! quelle horrible journée ! nous venions de nous lever, maman achevait de m'habiller, lorsqu’un grand bruit se fait entendre dans l’hôtel ; soudain notre porte est enfoncée, notre chambre se remplit d’hommes armés , et l’un deux s’adressant à maman, lui dit : — Il faut nous suivre, madame. — Et sans écouter un seul mot, sans nous laisser le temps de prendre un chapeau, de mettre des gants, on nous fait descen-

dre, entrer dans une voiture ; la voiture part, elle ne s’arrête que dans une prison... Ma pauvre et chère mère ! nous étions ensemble au moins ; c’était une consolation , ajouta Maria pleurant toujours à chaudes larmes. — Mais on veut nous séparer. — Oh ! plutôt la mort ' et malgré mes cris, mes larmes, mes prières, on m’arrache des bras de ma mère : on l’enferme, elle ; moi, on me jette ù la porte, évanouie. C’est pour le coup que j’ai cru mourir, madame; puis, quand je suis revenue à moi, que je me suis vue seule, seule au monde, sans secours, sans protecteurs, moi, pauvre enfant, si faible, si peureuse... vous pouvez le croire, madame , j’avais le cœur froid comme de la glace, et des nuages devant les yeux. — J’ai cru un moment que je faisais un rêve affreux... Mais non, c’était vrai, bien vrai... Alors j’ai pensé à Dieu, et je l’ai prié... pour un moment j’ai cessé de l'implorer pour mon père ;

je ne lui ai plus demandé qu’une grâce, celle de me donner la force et le courage de parvenir jusqu’à vous , ou jusqu’à l'impératrice. 11 me semblait que lorsque je vous aurais vues, l’une ou l’autre, mon père serait sauvé... et maintenant vous me dites : impossible ! Oh !

tout est donc fini ! Mon Dieu !...

— Eh bien!... nous verrons... dit la princesse, qui ne pouvait retenir ses larmes au récit touchant et simple des douleurs de cette jeune enfant. Mais calmez- vous... Depuis quand avez-vous quitté votre mère ?

— Depuis ce matin...

— Et sans doute vous n’avez rien pris ?

— Pardonnez-moi, madame ; une cuillerée de soupe, que la fille du concierge de la prison m’a donnée ; elle m’avait aussi donné un morceau de pain... je ne sais plus ce que j’en ai fait.

— Mais vous devez avoir faim, mademoi-

selle?... et puis, si vous avez marché jusqu’ici, vous devez aussi être bien fatiguée?

— Ah! je n’ai ni faim, ni froid, ni fatigue, madame ; je ne sens qu’une chose, c’est que ma mère est au cachot , c’est que mon père est condamné à mort.

L’accent de M 1U Lajolais, en disant ces mots, était si plaintif, que la princesse Hortense se leva en disant : — Attendez-moi là ; je vais chez ma mère , et nous aviserons ensemble aux moyens de vous faire parler à l’empereur.

— Pourquoi parler à l’empereur? demanda une voix douce qui fit retourner la tête aux deux jeunes personnes.

— Maman, c’est M lle Lajolais, s’écria Horlense, courant à l’impératrice, et l’amenant devant Maria qui s’était levée aussi.

— La fille de celui qui a voulu assassiner Bonaparte! dit Joséphine presque malgré elle.

Maria cacha son visage dans ses mains.

— En est -elle responsable! maman, dit Hortcnse, passant son bras autour du cou de limpérat! ice , et l’embrassant tendrement: — Si vous saviez combien elle est à plaindre, tout ce qu’elle a souffert !

— Oh ! Dieu seul le sait, dit Maria avec un accent de conviction si profonde, que l’impératrice la considéra attentivement.

— Qui vous a accompagné ici, mademoiselle?

lui demanda Joséphine.

— Personne , maman , se hâta de dire Hortense ; elle y est venue seule.

— Si jeune et seule ! dit l’impératrice , se rapprochant avec intérêt de Maria.

— Oui, seule, dit Maria avec une explosion de douleur ! — Et si je ne vous intéresse pas , madame, si je n’obtiens de vous de voir l'empereur, si je n’attendris pas l’empereur, je serai bientôt et pour toujours seule au monde !...

— Certes , je ne vous abandonnerai pas , dirent à la fois l’impératrice et sa fille.

— Je le crois , vous êtes bonnes toutes deux, mesdames , vous aurez de la pitié pour moi ; mais l’amour d’une mère! qui me le rendra, ô mon Dieu !

— Maman, dit Hortense à sa mère, tu lui feras parler à l’empereur , n’est-ce pas?

— Je suis désolée , ma chère enfant, répondit Joséphine , mais Bonaparte m’a tellement ordonné de lui épargner ces scènes , qu’en vérité je crains... et puis... il est à la chasse, tu le sais... il faudrait que cette jeune fille revint.

— Et quand ?...

— Demain , après demain. Je voudrais au moins avoir le temps de prévenir Bonaparte de cette nouvelle demande en grâce.

— Mais d’ici là , maman , son père sera peutêtre exécuté.

L’impératrice réfléchit un moment ; elle hé-

sftait ; puis, voyant l’anxiété se répandre si vive sur le visage pâle et expressif de M lle Lajolais>, elle dit à sa fille :

— Il faut la garder ici avec toi... la cacher à tous les yeux, car, si Bonaparte en était instruit, tout pourrait manquer... et demain... demain, nous verrons ce qui nous restera à faire.

Conformément aux désirs de sa mère et aux siens, M me Louis emmena M n * Lajolais dans son appartement particulier ; elle l’y tint cachée toute la journée et toute la nuit. La princesse lui porta elle-même ses repas , l'engageant à manger ; mais la pauvre fille avait le gosier si serré , que rien ne pouvait y passer... La nuit , la princesse l’entendit soupirer tout le temps ; et quand elle se leva , bien qu’elle lui eût fait préparer un lit dans sa même chambre , elle remarqua qu’elle ne s’était pas couchée.

La princesse lui en fit un reproche, et M u * La-

jolais lui montra une petite place du parquet où elle s’était agenouillée toute la nuit , et lui dit:

— Je ne voulais prier Dieu qu’un moment ; mais l'idée que le jour qui allait se lever était peut-être le dernier de la vie de mon père, me retenait collée à cette place... Oh! que Dieu prête à ma voix des accents pour attendrir l’empereur!...

La princesse Louis détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses beaux yeux bleus.

— Attendez- moi ici, dit-elle, après une pause ; je vais chez ma mère savoir si elle a prévenu Bonaparte.

— Et moi , je vais encore prier Dieu , répondit Maria , en se remettant à genoux.

La galerie que devait traverser l'empereur pour se rendre au conseil , est une vaste pièce longue , éclairée par des croisées parallèles , les unes ayant vue sur la cour d’entrée , les autres sur les jardins. Neuf heures venaient de sonner, et peu à peu les deux côtés de cette galerie se remplirent de monde , de curieux , de solliciteurs , des officiers de service , des gens de la maison. Parmi tout ce monde , deux femmes se faisaient remarquer ; la première , par sa

beauté , sa toilette , et l’air gracieux avec lequel elle accueillait les saluts respectueux de tous ceux qui passaient prés d’elle ; et la seconde , par son extrême jeunesse , la pâleur qui donnait à sa beauté un caractère extraordinaire, et ses beaux cheveux blonds tombant en boucles nombreuses sur ses épaules nues.

— Allons , du courage ! disait la première à la seconde ; du courage !

— J’en ai , répondait la seconde. Et le son de sa voix démentait scs paroles.

— Je ne vous quitterai pas , disait encore la première. Puis , pour donner plus de poids à ses paroles , sa main allait chercher la main de la jeune fille , et la serrait avec amitié.

Le regard le plus expressif et le plus triste répondait à cette faveur ; et incontinent les beaux yeux*de l’enfant se retournaient vers la porte par ou devait paraître l’empereur. Toute cette âme jeune, aimante, exaltée, semblait

avoir passé dans ses yeux ; tout le reste de son corps paraissait inanimé.

Deux heures se passèrent ainsi ; deux heures d'attente, de peines , d'angoisses , et, pendant ces deux heures , ni l’une ni l’autre de ces femmes n’avait bougé.

La plus jeune, tenant ses yeux attachés sur cette porte fermée, attendait qu’elle s’ouvrît pour respirer , pour vivre ; l’autre ne détournait pas les yeux de dessus sa compagne. Le plus profond silence régnait dans cette galerie; on n’entendait que la respiration plus ou moins agitée de tout ce monde , qui attendait aussi.

Enfin onze heures sonnent , les deux battants de la porte s’ouvrent , et un huissier annonce : L’empereur.

Plusieurs personnes paraissent à*la fois.

— Lequel? demande Maria dans la plus vive anxiété.

— Le seul qui ait son chapeau sur la tête , lui répond vivement Hortense.

La jeune fille n’en écoute pas davantage ; ne voyant plus qu’un seul être dans toute cette foule qui l’environnait , elle sort des rangs , s’élance aux pieds de celui qu’on lui a désigné , s’écrie : Grâce ! grâce ! et joint les mains avec force en les levant vers le ciel.

A ces cris , à cette action imprévue , l’empereur s’arrête en fronçant les sourcils.

— Encore!., s’écrie-t-il d’un ton d’impatience; j’avais pourtant dit que je ne voulais plus de ces scènes-là !

Et, croisant ses bras sur sa poitrine, il voulut passer outre.

— Sire! cria la jeune fille, à laquelle la position de son père donnait une énergie au-dessus de son âge, je vous en conjure, écoutez-moi!... au nom de votre mère , sire , écoutez-moi ! au nom de votre père , accordez-moi la grâce du

mien !... C’est mon père, sire ; il aura été entraîné, séduit; pardonnez-lui!... Oh ! sire, vous tenez la vie de mon père , la mienne dans vos mains... Ayez pitié d’une malheureuse enfant qui vous demande la vie de son père... Sire ! sire! grâce... pitié... pardon.

— Laissez-moi , mademoiselle , dit l’empereur , la repoussant assez rudement.

Mais, sans se laisser intimider (il y allait d’une existence trop chère), M 11 * Lajolais , se traînant sur les dalles de marbre de la galerie , criait avec angoisse :

— Oh ! pitié , pitié , sire!... grâce!... pour mon père ! Oh ! jetez au moins un regard sur moi, sire!

Il y avait quelque chose de si déchirant dans cette voix d'enfant demandant la vie de son père, que l'empereur s’arrêta malgré lui, et regarda celle qui l’implorait avec tant d’instance.

M 1U Lajolais était fort bien , mais , dans ce

moment , sa beauté tenait de l’ange. Blanche comme un cygne, la douleur donnait à ses traits un caractère énergique et passionné ; ses beaux cheveux blonds ruisselaient sur ses épaules nues ; ses petites mains , crispées par la fièvre , avaient fini par saisir une des mains de l'empereur , et lui communiquaient leur chaleur brûlante... Agenouillée, le visage baigné de larmes , levant ses yeux grands et bleus vers celui duquel elle semblait attendre la vie ou la mort. Elle ne pouvait plus ni parler, ni pleurer, ni respirer.

— N’ètes-vous pas M .»* Lajolais? lui demanda l’empereur.

Sans répondre , Maria pressa la main de l'empereur avec plus de force.

Il reprit avec sévérité : - Savez-vous que c est la seconde fois que votre père se rend

coupable d’un crime envers l’état , mademoiselle ?

— Je le sais , répondit M IIe Cajolais , avec la plus grande ingénuité; mais la première fois il était innocent , sire.

— Mais , cette fois , il ne l'est pas , répliqua Bonaparte.

— Aussi , c'est sa grâce que je vous demande, sire, reprit Maria, sa grâce... ou je me tuerai devant vous.

Ce n’était pas tant ce qu’elle disait , que l’angoisse qui se lisait dans son regard , que cette expression sinistre qui passa sur ce visage charmant et le couvrit d’une pâleur mortelle , que ces jolies mains mignonnes et douces que l'empereur sentait frissonner dans la sienne. Ne pouvant plus maîtriser son émotion, il se baissa vers elle en lui disant :

— Eh ! bien , oui , mademoiselle , oui , je vous l’accorde. Mais relevez-vous.

Et , lui jetant un sourire d’encouragement

et de bonté, il dégagea ses mains tenues toujours avec force, et s’éloigna vivement.

Le saisissement de la joie fut plus dangereux pour M llc Lajolais que la douleur. La pauvre enfant tomba lourdement et sans connaissance sur le marbre de la galerie.

Grâce aux soins de l’impératrice, de la princesse Hortense et de leurs dames, M lle Lajolais reprit bientôt connaissance. — Mon père, mon père! murmura -t -elle , aussitôt qu’elle put parler... mon père... Oh ! que je sois la première à lui annoncer sa grâce.

Et se levant, elle voulut s’échapper des bras qui la retenaient ; mais trop faible pour tant d'émotions diverses, elle y retomba sans force.

— Rien ne presse maintenant, mademoiselle, dit une des dames ; prenez un peu de repos et de nourriture, vous irez une heure plus tard.

— Une heure plus tard , se récria Maria !

vous voulez que je retarde d’une heure l’annonce de la vie à un homme condamné à mort , surtout quand cet homme est mon père. — Oh ! madame , ajouta-t-elle , se tournant vers l’impératrice, laissez-moi partir,... de grâce ; songez que c’est mon père: qu’il a sa grâce, et qu’il ne le sait pas encore.

— Soit, mon enfant, lui répondit l’excellente Joséphine ; mais vous ne pouvez aller seule à sa prison.

— Je suis bien venue seule à votre château, répondit-elle vivement.

— Que votre majesté nous permette d’accompagner M lle Lajolais, demandèrent à la fois plusieurs officiers et aides de camp de l’empereur, que l’action, pourtant bien naturelle

de M"“ Lajolais, avait remplis d'admiration.

M. de Lavalette me rendra ce service, dit

l’impératrice , souriant gracieusement à l’un d’eux ; ainsi que monsieur (désignant un aide de camp de service). — Vous vous servirez d'une de mes voitures;... allez, messieurs, je vous confie M Ue Lajolais.

Bien qu’épuisée de fatigue , de besoin et d’émotion, Maria refusa de prendre et nourriture , et repos. Elle voulut elle-même voir atteler les chevaux, presser le gens, et ne se tint en place, que lorsqu’elle et ses conducteurs furent installés sur les coussins de la voiture.

Alors la voiture partit au galop de six bons chevaux; elle franchit avec une rapidité incroyable la distance qui séparait Saint-Cloud de la prison. Pendant tout le trajet, Maria, droite et roide, tenait ses yeux fixés sur le chemin qu’elle avait encore à parcourir ; son regard semblait vouloir dévorer la distance ; sa poi-

trine haletait, comme si c’était elle, et non les chevaux qui traînassent le carrosse : et elle était pâle, si pâle, que deux ou trois fois ses compagnons lui adressèrent la parole , mais inutilement, elle ne les entendait pas.

Quand la voiture s’arrêta, elle s’élança pardessus le marche-pied, avant que M. de Lavalette ait eu le temps de lui offrir la main pour descendre : et ne pouvant articuler que ce mot, vite, vite! elle parcourait les longs corridors de la prison, précédant le geôlier et ses guides, et répétant toujours, vite, vite ! Arrivée à la porte du cachot, il fallut bien qu’elle attendît que le geôlier en eût ouvert la serrure, et tiré deux énormes verroux ; mais à peine la porte eut-elle cédé , que, se précipitant dans l’intérieur, elle alla tomber dans les bras de son père, en criant : — Papa. . . l’empereur. . . la vie . . . grà. . .Elle ne put achever : sa voix se perdait en longs cris, chaque parole commencée finissait par un sanglot.

Le général Lajolais crut un instant qu’on venait le chercher pour le conduire à la mort, et que sa fille ayant trompé la vigilance des gardiens, avait tout bravé pour lui faire ses adieux.

Mais M. de La Valette le détrompa bientôt :

voyant que Maria vaincue par l’émotion ne pouvait articuler un son, il prit la parole :

— L’empereur vous accorde votre grâce , général, lui dit-il, et vous la devez au courage et à la tendresse de votre fille.

Puis, avec une émotion dont il ne pouvait se défendre, il raconta au général Lajolais tout ce que sa fille avait fait pour lui.

Oh ! combien elle était heureuse cette jeune fille ! comme ce moment compensait et bien au delà tout ce qu’elle avait souffert jusqu’alors : souffert! avait-elle réellement souffert? elle ne s’en souvenait plus. Toutes ses souffrances s’étaient effacées devant son père qui la serrait avec transport dans ses bras, qui couvrait son

visage de baisers et de larmes, et qui l’appelait, elle, sa fille, son sauveur, sa providence.

Le premier transport un peu calmé , on songea à M me Lajolais. Mais la bonne et excellente princesse Hortense, qui vit encore bénie et aimée de ceux qui la connaissent, ne l’avait point oubliée. Encore par l’intercession de sa mère, aussi bonne qu'elle, elle avait obtenu la grâce et la liberté de M me Lajolais condamnée à être déportée.

Elle dut avoir un bien beau moment, M Ue Lajolais, celui où par son courage et sa persévérance, elle se trouva enfin réunie à son père et à sa mère! Il faut avoir souffert soi-même, il faut avoir été séparé des auteurs de ses jours, et avoir tremblé pour leur vie, pour comprendre tout ce que ce moment de réunion avait de saint, de délicieux, d’ineffable ; Dieu seul peut en procurer de pareil à ses élus.

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