‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 11 sur 19 · LES PLEURS · texte numérisé non relu

LES PLEURS

Toute la cabane était sens dessus dessous ; les meubles au milieu de la chambre , les hardes en paquets sur la table , la vaisselle de terre entassée en pile ; et Biget , Biget , qui ne quittait pas le lit depuis six mois , était levé , assis, pâle et mourant sur une chaise. La fermière comptait de l’argent sur ses genoux , et , de

temps à autre , s’interrompait pour essuyer ses larmes qui lui obscurcissaient la vue.

— Àh ! mon Dieu ! maman , que veut dire tout ça? dit Anne , en mettant le pied sur le seuil de la cabane.

— Hélas î répondit la pauvre mère , cela veut dire que nous sommes ruinés , perdus , et que nous n’avons plus qu’à aller mendier notre pain.

Anne fut si saisie de cette réponse , qu’elle en oublia et ses gâteaux et les prisonniers. Jetant son panier dans un coin de la chambre , elle courut à sa mère en pleurant.

— Ne vous désolez pas , maman , je suis aimée au pays ; je trouverai de l’ouvrage , et je travaillerai pour vous.

— Pauvre enfant ! dit la mère , regardant avec attendrissement le corps faible et délicat de sa fille.

— Ne faites pas attention à la petitesse de mes bras , reprit Anne , qui avait compris le

coup d’œil de la fermière ; le courage donne des forces, mère... Mais expliquez-moi , maman, comment ça est venu tout d’un coup.

— Ah ! pauvres enfants , je voulais vous le cacher ; mais voici le moment de tout vous dire. — Nous ne pouvons pas payer à monseigneur de Yarenne l’argent que nous lui devons ; tout ce que nous possédons n’y suffit pas. Son intendant nous a déclaré sa volonté ce matin : il faut quitter la ferme.

— Et comment se fait-il , maman , que ce soit à vous , qui êtes pauvre , à donner de l’argent à monseigneur, qui est riche? il me semble que ce serait plutôt à lui à vous en donner, '

— Mais nous ne lui donnons que ce que nous lui devons , ma fille'. Les terres appartiennent à monseigneur , nous les affermons , nous les faisons travailler..,

— Et elles vous rapportent du blé, du foin.

du vin , des pommes. Je comprends , maman ; alors , c’est juste, il faut payer monseigneur.

— Oui ; mais cette année les pluies ont pourri le blé et le foin , la grêle a dévasté les vignes et le verger ; joint à cela , la maladie de ton père...

— Au lieu de conter ça à oet enfant , interrompit le fermier avec humeur, tu ferais mieux de faire le dîner , Catherine.

— Le dîner est fait et mangé , mon ami , répondit sa femme avec douceur ; ne t’ai-je pas donné ta soupe tout à l'heure ?

— Mais toi , mais ces enfants?

— Oh ! ni eux ni moi n'avons besoin de rien. Ma sœur m’a envoyé des gâteaux; Anne en a porté une provision à ses frères et sœurs à l’éeole : ça leur servira de dîner.

La pauvre Anne se sentit toute froide à ces paroles, elle en pâlit môme si visiblement , que son père , qui la regardait, s’écria :

— Je parie qu’Anne n’a pas déjeuné , et qu’à son ordinaire , elle a donné son déjeuner à quelques pauvres.

— Oh ! si je n’avais donné que le mien ! dit Anne en fondant en larmes. Maman, papa....

ne vous fâchez pas.

— Quoi ! qu’as-tu fait encore? dit la fermière se levant en colère.

— Hélas ! dit Anne , en tombant à genoux devant sa mère , j’étais allée porter les gâteaux à mes frères et sœurs ; voilà que sur la route j’ai trouvé des prisonniers : ils se mouraient de faim... Maman , dit l’enfant avec force, dans le catéchisme que nous fait réciter M. le curé , il y a que Jésus-Christ s’est découvert pour couvrir ses frères ; il y a : Donnez à manger à ceux qui ont faim , donnez à boire à ceux qui ont soif.

— Oui , vilaine enfant , dit la mère en colère de ce que sa fille allait peut-être souffrir de la

faim ; mais il n'y a pas de donner plus qu’on a,

— Dieu nous le rendra , dit Anne la voix suppliante.

— Et en attendant, il faudra que toi et tes frères vous vous passiez de dîner.

— Dieu donne à dîner aux petits oiseaux ; ils ne nous abandonnera pas , maman , reprit Anne d’un accent si persuasif envers la divinité , et si soumis envers sa mère, que M“ c Biget, un peu adoucie , répliqua :

— J’ai encore à vous en donner aujourd’hui, mais demain!...

— Demain... répéta la jeune enfant ; pourvu que vous ne me grondiez pas , chère maman , je ne pense pas à demain.

— Mais j’y pense pour vous , moi, dit la fermière.

— Et Dieu peut-être y pensera aussi , chère maman , dit Anne en se relevant.

— Tu ferais une bonne religieuse , dit la fer-

mière , rallumant son feu pour faire le dîner de ses enfants ; il est dommage que je ne sois pas assez riche pour te faire entrer à la Visitation.

— On y reçoit des filles pauvres comme des riches , répondit Anne.

Puis, comme la charmante petite mangeait sa soupe , elle remarqua que sa mère préparait des écuelles pour tous les autres enfants , excepté pour elle.

— Et vous , ma chère maman.

— Moi ! je n’ai pas le cœur à manger , répondit la fermière en soupirant.

Ces mots rendirent Anne rêveuse. Après avoir fini sa soupe elle se leva.

— Maman , dit-elle , voulez-vous me permettre de sortir jusqu’à la nuit.

— Et où iras-tu ?

— Ne me le demandez pas , maman , je vous en prie.

— Laisse-la aller oCielle veut , dit le fermier

à sa femme ; il y a quelques pauvres dans le village à aller voir ou soigner... Va, ma fille , va , ajouta Biget , en s’adressant à sa fille , sois toujours pieuse et bonne ; et , comme tu le dis , le bien qu’on fait n’est jamais perdu... Seulement , quand tu as donné ton déjeuner , viens en demander un second.

— Alors oû serait le mérite? dit Anne, embrassant tendrement son père.

Ensuite, au grand étonnement de ses parents, elle s’approcha d’un miroir , arrangea sa chevelure sous son béguin de toile blanche, rajusta son fichu , puis passa entre la ruelle des deux lits , s’agenouilla devant un bénitier de faïence bleue , prononça quelques mots que ses parents n’entendirent pas , mais qui devaient être une prière à Dieu , puis elle se releva et sortit. -

— Oû va-t-elle donc? dit la mère, la regardant aller.

— Bast ! dit le père , jouer avec quelques en-

fants , peut-être , ou lire le catéchisme auprès de la vieille Suzon.

Mais Anne avait passé devant toutes les chaumières de Thoraise sans y entrer ; elle y avait dit adieu à tous les enfants qui jouaient sans s’arrêter avec eux , et quelqu’un lui ayant demandé où elle allait ainsi , si sérieuse et si vite, elle avait répondu : Au château!

Page 1