LES ENFANTS DU SEIGNEUR
Le soleil descendait à l’horizon , lorsqu’une petite paysanne vêtue avec propreté , mais pauvrement , s’approcha d’une vieille femme qui filait sa quenouille, assise devant une chaumière, sur les bords du Doubs.
— Bonjour la mère Simonne, dit la petite, en faisant une révérence.
— Eh ! bonjour , Anne liiget , répondit la vieille ; tu es bien loin de chez toi , si tard.
— Mais il n’est pas cinq heures , la mère Simonne.
— Tu as l’air fatiguée, petite ; assieds-toi là, sur ce banc. As-tu faim?... veux-tu goûter?... Je t'aime beaucoup , Anne , parce que tu es bonne , et que chacun , dans le village , fait ton éloge. Encore hier , on m’a dit qu’au risque de t’égarer toi-même, tu avais ramené le vieux aveugle chez lui.
— Qui ne l’aurait fait à ma place , la mère Simonne , répondit la petite avec simplesse ; il est si vieux, le pauvre Thomas; avec ça qu’il n’y voit goHtte.
— C’est bien , Anne , c’est très-bien ce que tu dis là; mais où allais-tu ainsi quand je t'ai appelée?
— Au château , la mère Simonne.
— Ah ! tu vas voir les réjouissances qu'on fait pour l’arrivée de monseigneur !
— Monseigneur est arrivé ? ah ! tant mieux , s'écria Anne en frappant ses petites mains l’une dans l’autre. C’est précisément à lui que j’ai affaire.
La mère Simonne fit un éclat de rire.
— Vraiment! Mais sais-tu qu’il ne te sera pas facile de lui parler aujourd’hui.
— Mon Dieu ! comment alors donc faire? dit Anne tristement.
— C’est donc bien pressé , ce que tu as à lui demander, que tu ne saurais attendre à demain?
— C’est pressé , comme de boire et de manger quand on a faim, mère Simonne... Mais quels sont donc ces deux enfants qui viennent de ce côté ; voyez , voyez , la mère Simonne , comme ils sont bien mis.
— Ce sont mes enfants , Anne , mes nourris-
sons , les enfants de monseigneur. A peine ar-' rivés de la ville , ils viennent voir leur vieille nourrice... Chers enfants, ajouta-t-elle, en tendant les bras à un petit garçon de dix à douze ans, et à une petite fille d’un an plus jeune, venez, venez.
— Nous as-tu fait une galette, nourrice, dit le petit garçon, en lui sautant au cou ?
— Vois donc la belle écharpe que papa m’a apportée , dit la petite, étalant sur les genoux de la nourrice une écharpe de soie, brodée aux deux bouts, et garnie de franges. Hein ! n’estce pas que c’est beau... il y a des perles : elle coûte cent écus, a dit papa.
Anne , qui s’ôtait levée à l’approche des enfants du seigneur, et qui s’était glissée honteuse et confuse derrière la chaise de la nourrice, jeta les yeux sur cette écharpe si riche.
— Cent écus! dit la pauvre tille en elle-même, cent écus ! c’est ce que doit mon père...
Et cette idée de tant de richesse si près de tant de pauvreté, lit rêver cette jeune enfant... Le coude appuyé sur le dossier de la chaise de la nourrice, la tête penchée sur sa main, elle réfléchissait à cet argent qui coûtait tant de sueurs à son père pour le ramasser, et que le père de cette autre petite fille jetait dans un morceau d’étoffe.
— Comme cette petite paysanne a l'air triste, demanda la fille du seigneur ? remarquant pour la première fois la présence d’Anne Biget.
— Elle voudrait parler à ton père, Marie , lui dit sa nourrice.
— A papa; ce n’est pas bien difficile, dit Marie, car il n’est pas loin ; il est derrière ta maison, nourrice : c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’ici.— Papa, papa... Cyprien, appelle donc, toi qui as la voix plus forte que la mienne. — Papa, cria-t-elle à un jeune officier qui s’avançait causant avec un homme âgé , vêtu de
brun. — Papa ! ah ! il m’a entendue : voici qu’il me sourit, et me fait signe qu’il vient. . . N’ayez pas peur , ma petite, répliqua Marie à Anne , qui était toute pâle et toute tremblante... Papa n’est pas méchant : il a l’air sévère ; il a une grosse voix, mais il est bon... bon... vous verrez... — Papa, ajouta-t-elle, s’adressant au jeune officier qui saluait la mère Simonne, et lui demandait des nouvelles de sa santé, — papa, voici un enfant qui veut vous parler... avancez-vous, ma petite amie.
Et prenant Anne Biget par la main, Marie la présenta à son père.
Pauvre Anne ! Elle avait dans sa petite tête concerté un discours, qui devait, selon elle, émouvoir le seigneur... elle avait arrangé tout cela en marchant ; elle devait commencer par ces mots : — Monseigneur , prenez pitié de nous !... Et quand elle fut en face du seigneur, elle ne sut que dire : elle avait oublié même le
premier mot de son discours ; elle ne put qufe rester rouge, et les yeux baissés devantM. de***.
Mais lui, à peine l’eût-il envisagée, qu’il s’écria : — Eh ! mais c’est la petite aux gâteaux !... — et que me veux-tu>, ma chère enfant? reprit-il en riant de l’embarras d’Anne; sonl-ce de nouveaux gâteaux pour achever de remplir les mains de ceux qui t’imploraient ce matin?
— Oh! monseigneur... articula la fille du fermier avec peine : — c’est bien autre chose...
— Eh bien ! quoi , mon enfant ? parle , ne crains rien ; tu es une bonne petite : je t’ai vue faire ce matin une action que je donnerais une partie de mon sang pour avoir vue faire par Marie... — Je t’ai cherchée après, et je ne t’ai plus trouvée... Allons donc, relève ta tête, regarde-moi , et parle... Si la chose que tu veux est en mon pouvoir, je te jure ici de ne pas la refuser à celle qui, ce matin, s’est privée de son
déjeuner pour le donner à de pauvres prisonniers...
— Entendant ces paroles, Anne tomba à deux genoux, et levant les bras au ciel, elle s’écria :
— Oh ! mon père ! oh ! ma mère î vous ne pleurerez donc plus... — puis, sans quitter sa position, elle reprit: Monseigneur... mon père vous doit cent écus... il ne peut pas vous les payer, à cause delà grêle, à cause de la pluie...
— Bast, bast, bast!... interrompit l’homme brun qui accompagnait M. de *** , si monseigneur voulait écouter tous ses fermiers, la pluie, la grêle, ou le soleil les empêcheraient tous de payer.
— Chut! M. Dubois... chut! reprit le seigueur froidement... Si cette petite m’assure que son père ne peut pas payer, cela doit être. Les parents, capables d’élever un enfant comme celle-là, ne peuvent être que de braves gens... Relève-toi, mon enfant , et retourne chez tes
parents: dis-leur qu’ils ne se tourmentent pas..» que j’irai demain les voir... Tiens, et en attendant, voilà pour remplacer les gâteaux, dont tu t’es privée ce matin...
M. de *** mit dans les petites mains d’Anne une bourse pleine de gros écus de six livres : la jeune enfant croyait rêver !...
— A moi, à moi!... dit-elle , ouvrant ses
grands yeux noirs.
Et M. de *** ayant renouvelé le signe qu’oui, Anne se donna à peine le temps de saluer, de remercier, et se mit à courir à perdre haleine vers Thoratse.
Elle n’arrêta sa course qu’en entrant dans la chaumière... alors, jetant la bourse à sa mère, elle cria: —Tiens, prends... monseigneur viendra ici demain... Et elle resta si longtemps sans respirer, que ses parents crurent qu’elle allait étouffer...
Un déluge de larmes la soulagea ensuite...
alors elle put raconter ce qu’elle avait fait , et recevoir la plus douce récompense de sa conduite par le contentement qu’elle vit répandu sur le visage de ses parents.
Anne Biget, mesdemoiselles, ne devint point une femme célèbre par ses sciences et ses talents, mais elle le devint par sa bienfaisance et ses vertus : et cette célébrité vaut mieux que l’autre, croyez-moi. Quand vint le moment de se choisir un état? sa forte santé, l’habitude du travail, et une vie pieuse, la firent recevoir sœur converse au couvent de la Visitation, fondé par M m * la baronne de Chantal, sous le nom de sœur Marthe. Les saintes filles de cette maison s’adonnaient également aux pratiques de la dévotion monastique, comme à la vie extérieure.
Dès son entrée au couvent, l’archevêque de Besançon, M. Durfort lui avait permis de visiter les prisonniers : et quand la révolution dé-
truisittous les ordres des religieuses, sœur Marthe leur consacra tous ses soins.
Après la révolution, sœur Marthe, propriétaire d’une petite maison , continua de vivre à Besançon; comme ancienne religieuse, elle avait une pension de 333 fr., et avec d’aussi modiques ressources sa maison était devenue un lieu de refuge pour les vieillards, les enfants, et les malades de la classe indigente. Elle ne se nourrissait que du pain le pjps grossier et du lait, pour pouvoir faire plus de bien.
Le 23 mars 1805, un incendie dévasta la moitié d’un petit hameau, près de Besançon. Sœur Marthe se rendit la première sur les lieux ; son activité était infatigable : ses paroles comme ses actions redoublaient l’ardeur des travailleurs. Une chaumière habitée par une femme, nourrice de deux enfants, Catherine Simon, devint si spontanément la proie des flammes , qu’on croyait impossible de leur porter aucun secours,
malgré les prières et les larmes de pauvre sœur Marthe. Ses menaces mêmes ne purent décider personne à hasarder sa vie pour celle de ces infortunés: elle offrit jusqu’à sa croix d’or, la pauvre fille , et ce fut en Yain... Alors ne calculant que son courage , elle n’hésita plus... On la vit s’élancer, elle, vieille femme et cassée, au milieu des débris enflammés! Mais il est une providence pour les cœurs généreux : elle parvint à arracher aux flammes la pauvre femme et les deux enfants !...
Une autre fois, en 1807, allant recueillir des plantes sur les bords du Doubs , elle entend un bruit sourd , comme celui d’un corps qui tomberait à l’eau ; c’était un jeune enfant de neuf ans , Adrien Ledieu, fils d’un pauvre berger; la bonne vieille , sans savoir nager, se précipita après l’enfant , et parvint à le sauver.
Je n’en finirais pas , mesdemoiselles, si je voulais raconter toutes les bonnes œuvres de sœur
Marthe : on en ferait des livres entiers. En 1800, six cents prisonniers espagnols furent amenés à Besançon; bien qu’âgée de soixante-deux ans , il semblait que la charité eût doublé ses forces ; elle inventa , elle créa des ressources pour prodiguer à ces malheureux étrangers les soins les plus touchants. Le général , qui commandait la place , lui dit un jour :
— Vous allez être bien affligée, sœur Marthe, vos bons amis les Espagnols vont quitter Besançon.
— Oui , répondit sœur Marthe , mais on amènera des Anglais; et ils deviendront aussi mes bons amis , puisqu’ils seront malheureux.
Les hasards de la guerre réunissaient à Besançon des prisonniers et des blessés de toutes les contrées de l'Europe ; et on a pu savoir, par des voyageurs, en quelle vénération était , dans toutes ces contrées , le nom de la paysanne de Thoraise , de sœur Marthe ; elle avait sauvé et
renvoyé guéris un grand nombre d’enfants du Midi et du Nord, aux familles qui les pleuraient déjà sur les bords du Tage , de l’Oder et du Volga.
Mais ce fut dans les déplorables années de 1813 et de 1814 que la charité courageuse de sœur Marthe fut mise à de nouvelles épreuves ; la France était envahie et désolée par les fléaux de la guerre. Sœur Marthe bravait tous les dangers des champs de bataille pour aller secourir, sans distinction , tous les blessés français ou ennemis : on la vit souvent les aller recueillir jusque sous le feu des canons ; après les actions les plus meurtrières , on la retrouvait encore dans les ambulances et dans les hôpitaux : aussi ce fut dans une de ces ambulances, en 1814 , que, rencontrée par le duc de Reggio, sœur Marthe reçut de ce guerrier illustre cet éloge si complet : Je vous connaissais depuis longtemps, sœur Marthe; quand mes soldats
étaient blessés, ils s'écriaient tous : Oü est notre sœur Marthe?
Elle reçut un jour, peu de temps après, la plus douce récompense pour un cœur aussi noble que le sien.
Elle obtint la grâce d’un pauvre conscrit déserteur, déjà conduit sur la place pour être fusillé.
Cela vaut mieux que des couronnes et de la gloire, mesdemoiselles; qu’en pensez- vous?
Et, toutefois, il plut, à sœur Marthe, des couronnes et des médailles ; en 1801 , la société d’Agriculture de Besançon lui offrit une médaille d’argent avec cette inscription : Hommage à la vertu ; en 1815, le ministre de la guerre lui fit remettre une croix ; l’empereur de Russie et le roi de Prusse lui envoyèrent , cette même année , une médaille d’or. Ce dernier monarque fit écrire , par un de ses ministres , le prince de Hardenberg , une lettre de
remercîments pour les soins que sœur Marthe avait donnés aux prisonniers et aux blessés des armées prussiennes ; cette lettre était accompagnée d’une offrande de oent pièces d’or. L’empereur d’Autriche lui accorda la médaille du mérite civil ; le roi d’Espagne lui fit aussi remettre une décoration.
A sa rentrée en France , Louis XVIII voulut la voir, et lui fit l'accueil le plus honorable.
La famine de l’an 1817, qui suivit de près, les dons que sœur Marthe avait reçus des puissances étrangères, comme de la générosité française, épuisa tous ces dons; elle trouva le moyen de faire distribuer gratuitement aux pauvres deux mille soupes par jour.
Quand le retour de l’abondance eut mis un terme aux souffrances du peuple, quand la paix eut remplacé la guerre , la paysane de Thoraise rentra dans l’obscurité. Restée seule avec ses bonnes œuvres, sœur Marthe , rendit paisible-
ment sa belle âme à Dieu , le 29 mars 1824, âgée de soixante-seize ans.
De toutes les gloires de ce monde, mesdemoiselles , c’est celle de sœur Marthe que j’envie le plus.
ZiZS
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