LA NUIT DE NOËL
C’était la veille de Noël; il faisait nuit, la neige tombait à gros flocons , le vent soufflait avec force et s’engouffrait dans les ais mal joints d’une cabane de Saint-Gratien , non loin de la vallée de Montmorency ; mais le mauvais temps du dehors n’était rien en comparaison de la
désolation qui régnait dans l’intérieur de cette chétive cabane.
Sur un lit de sangle recouvert d’un seul matelas gisait une femme, jeune encore, mais dont les traits maigres et souffrants paraissaient altérés plutôt par la misère et le chagrin que par l’âge. Il était aisé de voir qu’elle se mourait ; au pied du lit , deux enfants dormaient dans un berceau, et dans un coin de la chambre , au-dessous d’un grand crucifix de bois noir appendu à la muraille, une jeune fille, de douze ans à peu près, priait et pleurait.
Un silence presque solennel semblait peser dans l’air de cette misérable chambre; dans l’intervalle que chaque bouffée de vent imprimait à la porte et à la fenêtre , en les faisant crier sur leurs gonds rouillés , on n’entendait d’autre bruit que celui que faisait la malade en se tournant et se retournant sur sa couche dure , puis le souffle doux et égal des deux enfants; quant
à la jeune fille , retenant sa respiration et ses larmes , on l’aurait prise pour une statue , si ce n’eût été les regards craintifs et suppliants qu’elle jetait tantôt sur sa mère , comme si elle guettait son réveil , et tantôt sur le crucifix , pour implorer le dieu dont il représentait l’image.
Une chandelle de suif brûlant dans un chandelier de cuivre usé, mais brillant comme de l’or , éclairait cette scène lugubre.
Bientôt la malade, qui depuis trois jours avait cessé de parler , se souleva tout à coup sur son séant et prononça distinctement le nom de Fanchette : la jeune fille était déjà prés du lit de sa mère.
— Tu ne t’es pas couchée , enfant? lui ditelle d’une voix faible et presque éteinte.
— Je ne m'endors pas encore, maman , répondit Fanchette , affectant un air tranquille et serein.
— Quelle heure est-il donc ?
— L’horloge de Saint-Gratien vient de sonner huit heures.
— Assieds-toi près de mon lit; j’ai à te parler , Fanchette.
Et la jeune fille s'étant assise sans rien dire , car il y avait dans l’accent de la mourante quelque chose de grave et de religieux , comme le son d’une voix chérie qui se fait entendre pour la dernière fois; la pauvre femme reprît :
— Demain , ma fille , c’est la Noôl ; tu iras au service divin , n’est-ce pas?... tu y mèneras ton frère et ta sœur... n’importe ce qui arriverait... quand môme je serais... La mourante ne dit que ces deux mots : plus mal ; mais il était aisé de voir que sa pensée n’était pas exprimée par cette phrase.— Fanchette la comprit si bien qu’un sanglot lui échappa.
Une larme coula aussi lentement sur la joue
amaigrie de la pauvre femme , et levant les yeux
" U “ Mot üteu! je vous les confie., mon Dieu! n'abandonnez pas mes pauvres enfants! -Et comme elle s'aperçut alors que Fanclmtte pouvait plus retenir ses cris , elle ajouta .
-Dieu est grand, ma fille, respectons les décrets de sa sainte providence! Murmurer est un crime... Celui qui a foi en lui ne scra p® trahi , dit l’Écriture. .. et pendant qu il me assez de force pour parler , écoute-moi.. Fanchette essuya scs yeux , et le sein gonfle mais sans répondre , elle «saya de contera sa douleur pour recueillir les paroles de sa mé e -Pauvre enfant! dit la mourante , passant sa main longue et sèche dans les beaux cheveux noirs de sa fille , - depuis six mois, gardera lade de ta pauvre mère , presque la nourrice de ton frère et de ta sœur ; tu dois être bien guèeî...
Et la pauvre mère regardait avec attendrissement le visage déjà fané de cette jeune enfant , dont les veilles continues et le travail avaient effacé cette fleur de santé et de jeunesse qui , il n’y avait pas bien longtemps encore , colorait ses joues et la distinguait d’entre ses compagnes.
— Fatiguée , répéta Fanchette , embrassant avec effusion la main de sa mère , quelle fit glisser de sa tète à sa bouche , — oh ! ma mère, est-on fatiguée quand on soigne sa mère !
— Bonne petite!... comme tu ressembles a ton père !... à mon pauvre Brulard... en tout... aussi bonne fille qu’il a été bon fils... car , lui aussi , il a soigné sa pauvre vieille mère... jusqu’à l’heure de sa mort... il a adouci ses derniers instants, comme tu adoucis les miens... Pauvre Pierre !... Je l’épousai alors... nous vécûmes six ans heureux!.... Six ans!.... Mon Dieu , je te remercie de ces six années de bon-
heur!... Sans doute, nous fîmes alors quelques fautes qui nous attirèrent ta colère. . . qu’elle s’appesantisse et retombe sur moi , ô mon Dieu !
mais pitié et grâce pour mes enfants !
L’onction avec laquelle la veuve Brûla rd prononça ces paroles l’ayant épuisée , elle resta un moment sans parler. Fanchctte , inquiète , se pencha vers elle.
— Mère , lui dit-elle , une cuillerée de ta potion , veux-tu?
Et comme la malade fit un signe affirmatif , Fanchette courut à une fiole , en versa le contenu dans une cuiller d’étain , et , revenant au chevet du lit , du bras qu'elle avait de libre , elle aida sa mère à se soulever sur son séant ; de l’autre elle lui fit avaler sa potion.
Dieu sans doute fit que ce breuvage releva les forces de la mourante , car elle continua d’une voix plus ferme , plus nette.
— La pluie et la grêle détruisirent nos ré-
coltcs ; nous allions tomber dans la plus horrible misère... Un jour... je m’en souviens, tu avais cinq ans, Fanchette, tu jouais près de moi, je nourrissais Petit-Pierre et j’étais enceinte de Suzon , Brulard entra dans cette chambre... ses traits étaient pâles, altérés; il jeta une bourse sur mes genoux.
— Femme , dit-il , voici de la part de l’empereur.
— Et que lui as- tu vendu en échange? lui demandai-je.
— Peu de chose , reprit-il , un corps et deux bras inutiles sur une terre frappée du fléau céleste... Je pars demain pour rejoindre l'armée qui est à Erfurth...
C’était le 2 septembre 1808... Le 7 juillet 1809 , je lus son nom sur la liste des morts de la bataille de Wagram...
La mourante s’arrêta une seconde fois, comme
vaincue par sa faiblesse , ou par un souvenir si douloureux.
— Depuis... je n’ai plus fait que souffrir !... Encore, si la santé m’était restée !.. mais, non... je reçus le coup mortel en lisant cette liste fatale... je n’ai jamais pu m’en relever... le chagrin et le travail ont échauffé mon sang... Je me meurs , Fanchette... je voudrais en vain te le dissimuler , pauvre enfant ! il faut que je te le dise... ne pleure pas... J’ai une mission à te confier... une mission sainte et noble... à toi, qui n’as pas douze ans , à toi , qui es toi-même un enfant , qui ne devrais connaître de la vie que les rires et la joie ; à toi , Fanchette , je lègue ton frère et ta sœur.*, sers-leur de mère... mon enfant,., apprends-leur à prier Dieu... Dis à ton frère d'être honnête homme... enseigne la sagesse à ta sœur... soyez tous trois probes , vertueux... et quand je ne serai plus... venez prier quelquefois sur ma tombe.
Ici la pauvre mère fut obligée de s’arrêter ;
un silence M r r .>nd succéda à cette voix montrante; il il - interrompu que par les soupirs
convulsi d<‘ d pauvre Fanr-hette, qui sentait
s’en aller son Aine avec celle de sa mère, et qui,
le visage caché dans les couvertures du lit ,
cherchait à étouffer ses cris et ses sanglots.
— Fanchette , Fanchelte , murmura bientôt la malade... où es-tu?... ma fille... La lumière est-elle éteinte , je ne te vois plus?
Fanchette oublia sa douleur pour aller rammer la chandelle , dont la clarté effectivement faiblissait... mais quand elle revint près du lit de sa mère , elle fut effrayée de la fixité de ses yeux et de la roideur de toute sa personne.
— Ma mère!... ma mère!... cria la malheureuse enfant.
Et n’en obtenant pas de réponse , voyant la respiration de sa mère s’embarrasser de plus .en plus , Fanchette crut qu’elle allait mourir , et
cette idée la remplit de terreur ; néanmoins , la courageuse enfant ne perdit pas la tête : — il fallait un médecin ; et sans calculer l’heure avancée de la nuit, sans voir le temps affreux qu’il faisait , elle s’élança hôrs de la chaumière ; puis, sans bonnet, sans souliers, ne sentant, ni la neige qui tombait sur sa tête , ni la glace qui craquait sous ses pieds, insensible à l’âpreté d’un froid de douze degrés , elle franchit avec la rapidité d’une flèche lancée, la distance qui séparait sa chaumière de la demeure du docteur.
11 était dix heures quand elle frappa à la porte ; le docteur allait se mettre au lit : déshabillé , en robe de chambre , il n’avait plus qu’à ôter ses bas quand Fanchette parut devant ses yeux.
— Ma mère se meurt ! Ce fut tout ce que put dire la pauvre enfant ; et en effet cette phrase
était suffisante pour motiver l’importunité de sa visite.
Depuis longtemps le docteur , vieillard respectable , avait partagé sa clientelle entre son fils et son gendre. Toutefois, ne gardant pour lui que les pauvres de sa commune, il connaissait la maladie de la veuve Brulard : il savait qu’elle avait atteint le dernier terme de ses souffrances, et bien qu’il fût positivement persuadé de l’inutilité de sa visite , il ne s’en rhabilla pas moins pour se rendre chez elle.
— Approche-toi du feu, dit-il à Fanchette, dont les dents claquaient de froid, et qui grelottait de tous ses membres; chauffe-toi, — je serai bientôt prêt , et nous partirons ensemble.
— Oh ! monsieur le docteur , excusez , dit Fanchette , mais peut-être , dans ce moment , ma pauvre mère a-t-elle besoin de moi... Elle est seule... et se meurt, monsieur.
— Mais tu es glacée , toi , lui dit le docteur
en loi prenant sa petite main , qui ressemblait à un morceau de marbre.
— Moi! ditFaDchette, dégageant ses mains , au contraire, j’étouffe , monsieur... Vous excusez , n’est-ce pas? ajouta-t-elle d’une voix suppliante , et en gagnant la porte.
Puis , profitant du silence du docteur qui cherchait ses bottes , la jeune enfant s’esquiva adroitement, et revint en toute hâte au logis.
Le même silence régnait dans la chaumière.
Fanchette s'élança vers le lit ; les yeux de sa mère étaient fermés, sa respiration lente et douce , sa main avait perdu de sa roideur, seulement elle était molle , humide et froide , Fanchette la prit entre les deux siennes pour la réchauffer.
Le docteur la trouva ainsi.
— Chut ! elle dort , dit-elle en apercevant le docteur. Ah! vous l'avez réveillée !...
Effectivement, au moment où celui-ci s’ap-
prochait du lit, la mourante ouvrit les yeux , les porta sur Fanchette , de là vers le berceau où les deux autres enfants dormaient , et un soupir léger, bien léger, s'exhala de sa poitrine.
Le docteur vit que c’était le dernier; pour Fanchette , elle doutait encore.
— Maman... dit-elle, avec une précaution presque maternelle , maman , c’est le docteur... que te sens-tu?... dis-le lui... Il a quitté son lit pour venir te voir... Maman!.. réponds-moi!..
Mais voyant l’immobilité de sa mère , à laquelle sa voix n’avait plus le pouvoir de l'arracher , sentant la main tremblante du docteur qui essayait de l’éloigner du lit, elle poussa un cri terrible , et se cramponna plus fortement à sa inére.
— Ma mère ! cria-t-elle avec désespoir , oh ! mon Dieu, n’ai-je plus de mère!...
Et à ces cris les deux enfants s’étant réveil-
lés et l’ayant appelée , Fanchctle sc retourna vers eux , et , avec un accent que rien ne peut rendre , elle leur cria :
— Vous êtes orphelins î
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