LA VEILLÉE DU MORT
Le jour , en pénétrant à travers les vitraux plombés de la petite chaumière de Saint-Gratien , éclaira le plus triste spectacle.
Un mauvais drap de toile grise recouvrait le corps de la veuve Brulard, et lui cachait le visage ; un cierge , envoyé par le docteur, brûlait au pied du lit; contre ce lit, la pauvre
Fanchette, agenouillée, sanglottait en répétant avec désespoir le nom de sa mère. Les deux enfants , assis dans le berceau , regardaient , ébahis, leur sœur , et le lit où ils n’apercevaient plus le visage de leur mère.
— Fanchette, Fanchette, viens nous lever, sœur , je t'en prie ; il fait jour, disaient-ils de temps à autre.
Et Fanchette sans se lever, mais retournant vers eux son visage baigné de larmes , leur disait seulement : — Chut ! mes enfants ; puis elle recommençait ses prières.
— Comment va maman aujourd’hui ? se hasarda à demander Petit-Pierre, d’un an plus âgé que Suzon.
— Maman... répéta Fanchette en redoublant ses pleurs, maman, vous ne la verrez plus...
ni moi non plus... Oh! ma mère, c’est donc fini... mon Dieu !... mon Dieu !...
La journée se passa ainsi. Fanchette ne quitta
sa place qu’à de légers intervalles , soit pour faire manger les enfants qui avaient faim , ou pour leur rendre les petits services dont ils pouvaient avoir besoin ; mais elle ne les leva pas. Ils étaient trop jeunes pour comprendre la perte qu’ils avaient faite ; et peut-être auraientils été jouer dehors... Jouer! pendant que le corps de leur mère gisait encore étendu sur sa couche de douleur ! La jeune fille sentit tout ce qu’il y aurait eu de cruel et d’inconvenant dans l’insouciance de l’enfance dans un jour aussi solennel.
Quant à elle , elle ne prit rien ; ce ne fut ni par réflexion , ni parce que sa douleur était plus forte que la faim, ni parce qu’elle supposa que ce pourrait bien être un sacrilège de manger devant le corps de sa mère ; non , elle n'y pensa pas. Voilà tout ; la perte qu’elle venait de faire absorbait toutes ses facultés et ne lui en laissa qu’une , celle de veiller sur le dépôt
précieux que sa mère lui avait légué en mourant.
Vers le milieu du jour , le curé parut inopinément dans la chaumière ; il était accompagné de plusieurs paysans et paysannes qui venaient pour ensevelir la morte, puis d'un homme portant une bière.
A cette vue , Fanchette poussa un cri de douleur.
— Éloignez ces enfants, dit le curé à une voisine.
Mais lorsque la voisine s’approcha de Fanchette pour l’emmener , la pauvre enfant demanda en grâce de rester.
— Vous avez besoin de vos forces , ma fille , lui dit le prêtre avec bonté.
Et il lui parlait comme il aurait fait à une femme plus âgée; car la raison précoce de cette jeune fille, les soins assidus qu’elle avait donnés à sa mère , son travail pour soutenir les
frais d’une longue maladie, tout cela empêchait qu’on regardât Fanchette comme un enfant.
— Pourquoi les excéder par la vue de ces terribles apprêts? lui dit le curé. Vous voulez voir votre mère jusqu’au dernier moment , dites-vous : votre mère est là haut , enfant , elle vous contemple ; ici , ce n'est que sa dépouille; laissez-nous la rendre à la terre.... Vous avez rempli votre tâche de bonne fille... laissez-nous accomplir notre saint ministère... Allez; suivez la mère Simonne.
— Mais les enfants... dit Fanchette , encore indécise.
— Us dorment, nous ne les réveillerons pas... et puis , jusqu’à votre retour, ma gouvernante veillera sur eux.
— Eh ! bien , soit, monsieur le curé, dit Fanchette en pleurant; mais accordez -moi une grâce , ne me la refusez pas... ce sera une con-
solation pour moi ; je veux accompagner ma mère à sa dernière demeure.
— C’est trop juste, lui dit le curé; je vous le promets.
Et Fanchette se retira, emmenée par la mère Simonne.
Le curé lui tint parole. Quand le triste cortège se mit en marche pour conduire le corps au cimetière du village , Fanchette reparut au milieu des paysans qui portaient le cercueil; elle marchait seule , les yeux fixés sur le drap noir recouvrant un être qui , hier encore , lui parlait et la consolait ; elle pleurait , mais ses larmes avaient ce caractère de résignation qui fait plus de mal à voir que lorsque c’est le désespoir qui les fait couler.
Avant de quitter ce dernier asile , Fanchette s'agenouilla sur la terre oü elle avait vu disparaître tout ce qui restait encore de sa mère; puis ayant acheté d’un paysan qui les vendait
une humble croix de bois peinte en noir , elle la planta de ses mains sur la tombe fraîchement fermée. Après , accompagnée du curé qui lui prodigua non des consolations, mais des conseils sur les nouveaux devoirs que la mort de sa mère lui imposait , elle revint au logis.
Le curé la laissa à la porte. En voyant la jeune paysanne, la gouvernante du curé se retira pour aller préparer le souper de son maître. Il ne faisait pas encore nuit , mais le jour baissait considérablement ; ce moment de la journée a toujours quelque chose de lugubre et de solennel; et Fanchette se sentitglacèe en se retrouvant seule , pour la première fois , dans cette demeure que sa mère venait d’abandonner si récemment.
Les enfants dormaient ; le temps de la veille s’était calmé , et ce silence profond des champs imprima à l’âme triste de la jeune fille comme un effroi, comme une terreur panique : elle eut
presque peur. Néanmoins, secouant cette espèce d’engourdissement qui la saisissait , elle s approcha du berceau où reposaient son frère et sa sœur , les baisa doucement au front pour ne point les réveiller , et puisa dans cette vue des forces qui semblaient l’abandonner.
Elle passa encore une partie de cette nuit en prière , suppliant à mains jointes sa mère , dont elle imaginait que l’âme veillait sur elle , de la protéger, ainsi que son frère et sa sœur ; puis enfin cette jeune fille , pour la première fois depuis six mois , se déshabilla pour se coucher.
Ee lendemain au matin , en se réveillant , sa première pensée fut pour sa mère ; il y avait si peu de temps qu’elle ne la soignait plus qu’elle se leva à la hâte , par instinct , et comme pour la soigner encore ; mais le lit vide de sa mère la rappela a la réalité , et ses larmes recommencèrent â couler.
Alors les enfants se réveillèrent; et , comme Fanchette , leur première parole fut : — Maman.
Fanchette courut à eux, les prit dans ses bras, et , les embrassant tendrement, leur dit :
— C’est moi qui suis votre mère , maintenant , mes chers enfants; vous n’en avez plus d’autre. . . Appelez-moi maman , j’en aurai pour
vous l’amour et les soins aimez-moi bien ,
pour me consoler de la perte de notre pauvre mère , et moi , je vous aimerai aussi pour vous
faire oublier qu’elle vous manque Petit-
Pierre... Suzon... embrassez-moi.
— Et où est donc maman ? demandèrent les enfants.
— Elle est allée là haut rejoindre notre père, répondit Fanchette.
— Et nous ne la verrons plus?
— Plusjamaisî... répondit encore Fanchette, à qui ce souvenir arracha de nouvelles larmes.
Toutefois, calmant un peu sa douleur afin de ne pas trop affliger ces orphelins, trop jeunes pour sentir la perte irréparable d’une mère, elle sécha ses yeux , leva les enfants , et les emmena devant la porte de la chaumière.
Elle était assise sur un escabeau , tenant Suzon devant elle , et ayant appendu à son bras Petit - Pierre , qui lui répétait: Tues noire maman , donc ? lorsqu’une jeune dame , montée sur un âne que tenait par la bride un petit garçon , s’arrêta devant la chaumière.
Fanchette reconnut de suite la fille du docteur , et se leva.
— Pauvres enfants ! dit la jeune femme, s’asseyant sur la chaise que lui céda Fanchette , et prenant sur ses genoux la petite Suzon qui lui tendait les bras ; mon père m’a raconté vos chagrins.
Puis , avec un geste doux et amical , faisant
mettre Fanchette devant elle , sur un escabeau de bois , elle ajouta :
— J’ai pensé à toi, Fanchette, à ta petite famille , et , ce matin avant le jour , j’ai parcouru , à ton intention , tous les alentours de Saint-Gratien. Tu es fort aimée dans le pays, ma petite , et avant que je n’aie parlé , chacun s’était empressé de me faire son offrande. — Tiens , reprit la fille du docteur , en sortant d’un petit panier en osier , qu’elle avait posé à terre , une bourse pleine d’argent qu’elle présenta à Fanchette.
Sans la prendre , celle-ci se recula étonnée.
— A moi , madame? dit-elle.
— Oui, ma fille... mais prends donc.
— A moi ! répéta encore Fanchette , dont les joues se couvrirent d’une vive rougeur... Vous êtes bien bonne , madame... en vérité... je ne sais comment reconnaître tant de bontés. . . mais ma mère m’a toujours dit de ne point recevoir
d’argent que je ne l’aie gagné... et je n’ai pas gagné celai-ci , madame.
— Ta mère n’est plus, enfant ; tant qu’elle a vécu , elle pouvait pourvoir à vos besoins , maintenant... il faut bien qu J on y songe pour elle.
— Mais je n’ai besoin de rien , madame , répondit Fanchette, avec une modestie sans fierté, j’ai encore un peu d’argent pour faire aller mon petit ménage. Mes parents, bien que trèsmalheureux , n’ont jamais mendié, et tant que j'aurai de la santé et des bras, j’espère n’avoir pas besoin d’aumône pour vaquer aux soins de ma chère petite famille... Puis, voyant la dame interdite et émue, elle craignit de l’avoir fâchée, et ajouta : — 11 y a tant de pauvres ici , ma bonne dame, que vous pourrez mieux placer votre argent... Moi , ce que je vous demande , et encore si vous voulez bien avoir cette bonté, c’est de yous intéresser en ma faveur auprès de
vos connaissances , pour qu’on ne me laisse pas manquer d’ouvrage.
— Charmante et noble enfant, répondit la fille du docteur, en essuyant une larme d’attendrissement , non , je n’insisterai pas pour te faire accepter cet argent : tu veux le gagner, tu le gagneras, ma fille... Adieu... ménage ta santé , et compte toujours sur l’amitié de toutes celles qui ont un cœur. Disant ces mots , la jeune dame embrassa tendrement Fanchette et les enfants , remonta sur son âne , et disparut.
Fanchette ravaudait des bas et cousait fort bien. Vous devinez sans doute , mesdemoiselles, que toutes les personnes de Saint-Gratien , d’Enghien , de Montmorency et des environs , qui s’étaient empressées de fournir à la quête de la fille du docteur , s’empressèrent bien plus vite , quand on leur rapporta l’argent , d'envoyer de l’ouvrage à la charmante orpheline ; vous devinez encore qu’on ne le lui marchan-
dait pas , et qu’on aurait voulu même ajouter à ce qu’elle demandait: mais impossible : on n’osait pas le lui proposer.
L'orpheline de Saint-Gratien prouva bientôt ce que peuvent l’ordre et l'économie unis au courage. Levée à quatre heures du matin, la diligente fille se mettait à l’ouvrage ; à sept heures en été et à huit heures en hiver , elle réveillait les enfants, les levait , les lavait , les habillait , les embrassait , et leur donnait à déjeuner ; elle déjeunait aussi, puis elle apprêtait la nourriture pour le reste, de la journée , rangeait son ménage , oü l’ordre et la propreté se faisaient remarquer. Yers midi , si le temps était beau et sec , elle menait les enfants dans les bois environnants , et pendant qu’ils couraient , ramassant du bois mort, de la mousse , des feuilles sèches pour alimenter son feu , elle s’asseyait à terre , et se mettait à ravauder des bas ou à confectionner tout autre ouvrage de cou-
Uire ; s’il faisait mauvais temps , les enfants jouaient près d’elle dans la chaumière.
De retour de cette espèce de promenade , exercice aussi salutaire pour elle que pour les enfants , elle travaillait encore jusqu’à la nuit tombante , puis elle couchait les enfants. Il s’en fallait encore de beaucoup , mes jeunes amies , que l’intéressante orpheline crût avoir fini sa tâche : elle ne se couchait qu’après avoir brossé , lavé et racommodé les effets un peu mûrs de Petit-Pierre et de Suzon. On eût dit la mère la plus tendre et la plus dévouée ; ce n’était que tous ces soins remplis, que Fanchette allait enfin se livrer au repos.
À mesure que Petit-Pierre et Suzon grandissaient , les besoins devenaient plus multipliés , plus difficiles à satisfaire ; il est vrai aussi que Fanchette grandissait et se renforçait ; mais son zèle croissait avec les besoins de sa petite famille. Ils étaient bien pauvres ces trois or-
phelins, certes la misère était grande chez eux : un morceau de pain sec faisait leur déjeuner , une soupe au lait ou aux légumes complétait leur dîner , il en restait quelquefois pour souper , mais rarement. On ne mangeait de la viande qu’aux fêtes carillonnées. Et cependant , jamais on ne les vit malpropres et déguenillés ; les pièces qu’on adaptait aux vêtements étaient toujours de la même couleur et de la môme étoffe que le vêtement; cependant, l’été, ils allaient tous trois nu-pieds.
Puis vint le moment où il fallut mettre Petit-Pierre et Suzon à l’école. Eh! bien, mesdemoiselles, Fanchette, par son ordre et son travail , trouva encore les moyens de subvenir à cette dépense ; et elle ne négligeait pas pour cela , croyez-le bien, les exercices de la religion. Tous les dimanches elle conduisait elle-même les enfants à la messe , de là sur la tombe de sa mère, oïl elle leur faisait promettre de lui obéir, et où
elle leur promettait, à son tour, de les aimer, de les chérir toujours.
L’époque de la première communion arriva pour Petit-Pierre ; il fut habillé de neuf ce jour là , des pieds jusqu’à la tête ; Fanchette était aussi flère que lui de son beau costume. Hélas ! que d’heures de veillées de plus pour avoir pu amasser l’argent nécessaire à l’acheter !
L’année d’ensuite , vint le tour de Suzon ; appelée à remplir les mêmes devoirs , elle n’en fut pas moins bien mise ; mais il faut tout dire , Suzon , élevée par la plus tendre des sœurs , et accoutumée de bonne heure à l’ouvrage , avait elle-même confectionné sa robe blanche et brodé son voile de mousseline.
Nos trois orphelins vivaient donc heureux , bien que pauvres , et contents , bien que travaillant toujours. Fanchette venait d'atteindre sa dix-neuvième année , Petit-Pierre avait quatorze ans , et Suzon entrait dans sa treizième
année, lorsque le 25 août 1822 , de très-grand matin, un brillant équipage traversa rapidement le village de Saint-Gratien ; il gravit avec peine une petite côte boisée, et, au grand étonnement des habitants qui se rendaient à leurs travaux , il prit le sentier qui conduisait à la chaumière de Fanchette.