‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 15 sur 19 · UNE SÉANCE A L’ACADÉMIE · texte numérisé non relu

UNE SÉANCE A L’ACADÉMIE

— Fanchette, ma sœur, un beau carrosse qui passe par ici ; viens donc voir, disait, ce même jour du mois d’août, Suzon, à Fanchette, occupée à étendre du linge dans un petit grenier formé dans la soupente.

— C’est sans doute pour demander son chemin, répondit Fanchette sans se déranger,—

Appelle Petit-Pierre, et dis— lui de le leur enseigner.

— Petit-Pierre est devant la porte, dit Suzon... le carosse s’arrête... un monsieur met la tête à la portière... il parle à Petit-Pierre... le monsieur descend... Tiens! M. le curé est avec lui... il descend aussi, puis le bon docteur... ils viennent tous de ce côté... Descends, descends vite, Fanehette; je parie que c’est de l’ouvrage qu’on nous apporte.

Elle n’avait pas plutôt fini sa phrase, que les trois personnages, conduits par Petit-Pierre, entrèrent dans la cabane.

— Bonjour, Suzon , lui dit M. le curé ; où est ta sœur? mon enfant.

— Elle va descendre , monsieur le curé , répondit Suzon, accompagnant sa phrase d’une petite révérence... en attendant, donnez-vous la peine de vous asseoir, messieurs; et la jeune

fille avança des chaises en bois blanc , garnies en paille , mais d'une propreté remarquable.

Le docteur et le curé s’assirent; celui des trois personnages, inconnu à Suzon , resta debout , parcourant la chambre des yeux. Toutefois, il était aisé de voir que la curiosité seule n animait pas son regard , on y lisait comme un doux attendrissement.

— Quand je vous le disais! lui dirent le curé et le docteur.

A ce moment parut Fanchette, grande, forte, le visage resplendissant de santé et de ce parfait contentement que procure une conscience pure ; elle s’avança poliment vers les trois visiteurs et leur demanda ce qu’elle pouvait faire pour leur service.

— Nous suivre, mademoiselle, répondit l'inconnu.

— Oserais-je vous demander où , monsieur?

répliqua Fanchette ayec étonnement.

— Ne t’en inquiète pas, mon enfant, répondit le docteur, qui , l’ayant vue naître, avait conservé l’habitude de la tutoyer. — Seulement, va t’habiller... et toi aussi , Suzon... et toi aussi, Petit-Pierre; faites-vous beaux, nous vous emmenons à Paris.

— A Paris ! répétèrent Suzon et Petit-Pierre en regardant leur sœur aînée.

— Puisque M. le docteur et M. le curé le désirent, c’est à nous à obéir, répondit Fanchette , et faisant un signe à ses enfants, ils s’élancèrent tous trois sur l'échelle qui menait à la soupente, et disparurent.

Un silence, qui n’avait rien de triste, régnait entre les trois visiteurs , la joie la plus vive se peignait sur les beaux traits du docteur et sur ceux plus humbles du prêtre; l’inconnu seul paraissait tranquille.

Fanchette, son frère et sa sœur ne tardèrent pas à reparaître. Une robe d'indienne grossière.

mais bien faite , un tablier de soie, un petit ' bonnet blanc, bien chaussée, un fichu neuf sur le cou, tel était le costume des deux sœurs, dont la propreté et l’arrangement faisaient le premier charme ; Petit-Pierre se grandissait sous sa veste de gros drap bleu des dimanches; et son pantalon de coutil à raie.

— Partons, dit l’inconnu , et le cocher ayant ouvert le carrosse, il présenta sa main à Fanchette pour l’inviter à y entrer.

Fanchette devint plus rouge que le feu; mais le docteur ayant dit : — Allons donc , mon enfant ! — elle s’élança par-dessus le marchepied et s’assit roide et droite sur la banquette de devant ; Suzon et son frère se mirent près d'elle , les trois messieurs se placèrent au fond , et le carrosse partit au galop.

Ce premier choc , occasionné par le balancement des ressorts, fit éprouver un sentiment de frayeur aux trois orphelins, qui n’avaient jamais

de leur vie monté dans aucune voiture ; mais le respect dû au curé et à ses compagnons les empêchèrent de le faire éclater. Le carrosse roulait toujours avec la rapidité de l’éclair.

Le fracas des roues sur le pavé du village de Saint-Gratien attira tous les habitants sur les portes.

— Tiens ! voilà M. le curé en carrosse ; où va-t-il donc ? se demandaient ceux qui n’apercevaient encore que le pasteur. — Et le docteur est avec lui , s’écria un autre ; et soudain une exclamation unanime se répandit et vola pour ainsi dire de bouche en bouche.

— EtFanchette qui va en carrosse, et Suzon, et Petit-Pierre ! Bon Jésus ! qu’est-ce que ça veut dire ? — Bonjour, Fanchette ! lui jetait-on sur son passage ; mais la jeune fille ne répondit rien , non par fierté ni par orgueil de se voir ainsi dans un bel équipage traîné par des chevaux jeunes et fringants, et en compagnie de

M. le curé, du docteur et d’un beau monsieur qui avait un ruban rouge à la boutonnière ; non certes, je vous le répète; bien au contraire, elle était honteuse de ce luxe, elle, pauvre fille des champs , qui ravaudait du matin au soir, elle baissait les yeux; elle n’osait regarder ni ses honorables conducteurs, ni ses compagnes quelle craignait d’humilier par cet excès de faveur qu’elle n’avait ni ambitionné, ni désiré, et qui la rendait si confuse quelle n’en éprouvait aucun contentement.

Toujours roulant, le carrosse traversa Saint- Denis, puis une partie de Paris, puis le Pont- Neuf ; puis, longeant les quais, il vint s’arrêter devant un beau monument situé en face du Pont des Arts.

Les trois messieurs descendirent , Fanchette, son frère et sa sœur en firent autant, et tous six pénétrèrent dans l’enceinte de ce bâtiment.

C’était une salle ronde éclairée par le haut ,

avec des sièges disposés tout à l’entour ; trois ouvertures pratiquées aux trois extrémités s’ouvraient sur autant de galeries; la quatrième extrémité se trouvait remplie par une balustrade formant une demi-lune, dans laquelle étaient disposés trois fauteuils, ayant devant eux un bureau.

Le docteur et le curé introduisirent les trois orphelins dans cette enceinte , et les firent placer sur un banc à droite de cette demi-lune, puis deux portes s’ouvrirent , et des messieurs en habits verts brodés en argent, prirent place, les uns à droite, les autres à gauche , d’autres en face de cette demi-lune.

Quand Fanchette osa lever les yeux, elle ne fut pas peu étonnée de voir devant elle , sur le fauteuil du président, le monsieur qui était venu la chercher à la chaumière.

Alors la séance commença : le président se leva , et l'assemblée ayant fait silence , il ra-

conta l’histoire de Fanchette , mais beaucoup mieux que je ne l’ai fait ici, mesdemoiselles, car il avait l’éloquence qui me manque, et l’attendrissement qu’il éprouvait lui- même, donnait à sa voix un effet magnétique.

En entendant son nom retentir dans cette enceinte , en recevant des louanges sur une action que jusqu’à ce jour , la simple fille des champs avait cru si naturelle, elle s’imagina qu’elle rêvait, qu’un songe troublait ses sens ; mais quand le président termina son discours , en disant : que le prix de vertu extraordinaire de dix mille francs, fondé par feu le baron de Monthyon , en faveur du Français pauvre qui aurait fait l’action la plus vertueuse, était adjugé à mademoiselle Fanchette Brùlard, et qu’à travers le voile qui s’étendait sur ses yeux , elle vit le respectable pasteur de Saint- Gra tien prendre une couronne des mains du président, et venir la lui offrir, à elle ! elle comprit enfin que

c’était d’elle qu’il s’agissait; elle se leva, elle voulut essayer de parler, mais cet hommage public était trop éclatant, trop inespéré, pour l’Ame candide de cette enfant , elle ne put résister à son émotion et tomba évanouie.

On la transporta dans une salle de l’Institut ; son évanouissement la déroba aux acclamations qu'avaitexcitées ce récit si simple et si touchant. Elle ne revint à elle que baignée des larmes de son frère et de sa sœur , qui la pressaient avec transports dans leurs bras.

Cette même année, mesdemoiselles, l’Etat dota Fanchette, et la maria à un brave militaire, à un honnête homme , qui la rend aussi heureuse qu’elle le mérite ; elle est mère aujourd’hui , aussi bonne mère qu’elle a été bonne fille , qu’elle a été bonne sœur; Suzon a juré de ne jamais la quitter.

Quant à Petit-Pierre, entré fort jeune à l’armée , il a fait la campagne d'Alger , d’oû il est

revenu ayec la croix d’honneur , et le grade de sous-officier.

Fanchetle , voyant sa famille si heureuse, ses premiers enfans légués par sa mère , tourner si bien , est , je vous assure , bien plus heureuse qu’eux tous; oh! que sont ses peines passées, maintenant, et cesjournées si longues et si dures pour la jeune orpheline de douze ans? Elle remercie Dieu tous les jours , du courage qu’il lui a inspiré.

Ainsi ces trois êtres , que le sort semblait avoir condamnés à la misère, à l’infortune, par un entier dévouement de l’un d’eux, sont heureux tous les trois. Voilà ce que peuvent l’amour de Dieu , un cœur bien placé , et un travail assidu.

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