LA PETITE POETE
— Voyons... prenons l’air trés-sévére... la voix basse... et grave... fronçons les sourcils, ça doit faire beaucoup plus d’effet... Ma poupée va me représenter la petite de Bremond... Je commence !... — Vousavez très-mal récité votre leçon, et je suis très-mécontente de vous, mademoiselle. — Vous ne faites nulle attention à ce
que je vous dis... On dirait presque, et cela, ce serait le comble de l’insubordination, — or» dirait presque, dis-je, que vous vous moquez de moi... Non, il ne faut pas leur dire cela, à ces petites filles, ça leur en ferait venir l’idée; comme à moi, quand maman me défend de faire des vers... Il me semble que je n’en ai jamais tant d’envie qu’alors... Recommençons... Si cela continue, je le dirai à votre maman... Oh ! non, il ne faut pas que je promette une chose que je ne tiendrais pas... ça les ferait gronder, ces pauvres enfants... il vaut mieux lesprendroparles sentiments... La phrase de ma mère à moi, celle qui me fait tant d’effet... Vous me faites de la peine, mademoiselle... Oui... c'est mieux, ça... J’imagine quelle pleure... alors je l’embrasse. . . je la console. . . Mon Dieu! . . que c’est difficile de faire l’institutrice !...
— Surtout à treize ans , interrompit une voix qui fit retourner promptement vers la
porte la tête brune et spirituelle d’une jeune fille qui, debout devant une glace, forçait depuis un moment , sa figure enfantine et douce à prendre un air rébarbatif.
— Ah ! c’est vous, me. ,an , répondit-elle, reprenant sa première attitude... vous faites bien d’arriver, vous me direz si, enfin, j’ai réussi à me donner l’air vraiment imposant. . . ■
— Et quel est ton but, en faisant toutes ces grimaces !...
— Grimace ! le plus beau froncement de sourcil qu’on ait jamais pu inventer,.. Du temps des dieux de la fable , Jupiter m'envierait ce froncement de sourcil-là...
— Je n’en doute nullement, ma chère Élisa , seulement je serais curieuse de savoir à quoi ce beau froncement de sourcil peut te servir.
— A me faire respecter de mes petites élèves...
— Plutôt, à les faire rire...
— Vous me désillusionnez toujours, ma chère inaman,... moi qui étais si contente de cette épreuve.
— Dis-moi, Elisa, est-ce que j’ai besoin de toutes ces comédies-là pour me faire respecter de toi ?
— Oh ! c’est bien différent, maman, vous avez l’air respectable, vous, tout naturellement; mais, moi... j'ai beau faire, on ne me craindra jamais.
— Enfant, quel besoin as-tu de te faire craindre... fais-toi aimer, ça vaut bien mieux !
— Oh î aimer ! ça vient tout seul , maman... mais c’est craindre que je voudrais... Dieu que ça me ferait du plaisir si toutes les petites filles tremblaient à mon approche...
— Pour cela, Elisa, il ne faudrait pas jouer avec tes élôves ; comment veux-tu qu’elles te craignent, lorsque tu sautes avec elles à la corde, ou que tu joues aux barres, ou avec leur pou-
pée, avant ou après la leçon, et peut-être pendant... qui sait ?...
— Pendant... oh! jamais pendant, maman...
avant ou après... je ne dis pas... ça... c’est vrai... dame, il faut bien égayer un peu le français, l’anglais et la géographie... mais je ne le ferai plus... je te le promets... Tu as raison... ça me donne l’air trop enfant. A propos, maman, j’ai deux leçons de plus à donner par jour... eh !... quel bonheur.
— Pourvu que cela ne te fatigue pas trop, ma fille ?
— Oh ! sois tranquille, chère maman , dit
Elisa avec le sentiment le plus expressif... comment veux-tu que ça me fatigue, lorsque c’est pour toi que je travaille... lorsque je me dis: Ma pauvre mère ne veillera pas si tard cette nuit pour achever sa couture... Puis, si je pouvais gagner assez pour qu’elle soit mieux logée, mieux vêtue, mieux nourrie, surtout... pauvre
mère ! si tu savais combien je souffre quand je vois la pauvreté qui t’entoure. . . non pour moi. . . ça m’est bien égal... mais pour toi.
— Et c’est pour toi , aussi , ma chère petite, que je souffre, répondit madame Mercœur, en pressant sur son sein, sa jeune et charmante enfant... à treize ans , nourrir ta mère...»
sais-tu que c’est bien beau, mon Élisa...
— Dites bien doux, ma chère maman... et encore, si vous vouliez permettre une chose...
— Quoi ?... faire encore des vers... n’est-ce pas?... Eh ! ma pauvre enfant , où veux-tu que cela te mène, la poésie?...
— Je ne sais, maman... à la gloire... peutêtre... et comme un éclair brillant s’échappa des grands yeux noirs d’Élisa.
— A la gloire ! chère petite... ah ! je vais te répéter la phrase qui te fait tant d’effet: que lu me fais de la peine !... non que je ne serais Aère de tes succès et de ta gloire... mais ta santé dé-
licate souffrirait d’un travail de tête, continu et exalté... J’ai perdu ton père, ma fille, je n’ai plus que toi au monde... conserve-toi pour ta mère... Elisa... Ta santé, c’est ma santé... ta vie, c’est ma Yie...î
— Allons... voici l'heure d’aller donner ma leçon, dit Elisa tristement... et prenant son châle et son chapeau... c’est pourtant bien cruel... dire que la tête vous bout de choses qui y passent, qui s’y accumulent, qui s’y confondent... Tiens, maman, si tu ne veux pas que je fasse des vers , cache-moi les livres de Chateaubriand , ceux de Lamartine , et ceux aussi de madame Desbordes Yalmore... Mon dieu!
que toutes ces œuvres sont belles, cependant !... mais rassure-toi... maman.., je t’obéirai ou du moins, je tâcherai...
En disant ces mots la poétique enfant roulait dans ses doigts effilés, un papier barbouillé d’écriture...
— Tu tâcheras, désobéissante petite, dit madame Mercœur d’un ton de doux reproche, et touchant le papier que sa fille tenait...
— Ne gronde pas, bonne petite maman, c’est vrai... j’ai eu tort... mais écoute ces vers.
Et comme la faible maman ne répondit pas ; Elisa déplia son papier, et lut :
« Ne le dis pas. » *
» Tiens, d’un secret je veux l'instruire,
» Mais j’ai peur de l’écho, je parlerai tout bas ;
» L’indiscret pourrait le redire,
» Il faut, petit ami , qu’il ne m'entende pas.
» Écoute : du rosier la feuille fugitive » Tombe et s’envole en murmurant;
» La feuille fait du bruit : je serais moins craintive ,
» Le bruit m’a rassurée,. et je tremble pourtant !
» Qu’un secret fait de mal quand on n’ose l’apprendre !
» Il semble qu’un lien l’attache sur le cœur.
’ C’est la première poésie d’Elisa Mercœur , elle avait alors troue ans.
» Vois, mon regard te parle, il est plein de douceur;
» Dis-moi donc, mon ami, ne -peus-tu me comprendre?
» Il était prêt à se trahir » Le secret que devait l'expliquer mon silence,
» Il s’échappait, timide en la présence.
» Ma bouche se referme et n’ose plus s’ouvrir.
» Bien tendrement la tienne a dit : je t’aime 1 » Lorsque ce mot si doux fut prononcé par toi ,
» Méchant, c’est mon secret que ta bouche elle-même,
» Comme un écho du cœur, t’a révélé pour moi.
» Tu le connais, et peut-être, parjure,
» Un jour, hélas! tu le décèleras.
» Petit ami, je t'en conjure,
» Si lu le sais, ne le dis pas! »
— Elisa , dit M mt Mercœur sérieuse , à Ion âge , les facultés intellectuelles ne peuvent se développer qu’aux dépens de la santé.... Je ne te défends rien... mais , je t’en prie, ne fais plus de vers...
Un peu désappointée de ne recevoir que cette prière , en place d’un compliment qu’elle espé-
rait , la jeune Elisa tortilla son papier , le lança loin d’elle par une fenêtre ouverte sur les bords de la Loire ; puis , ayant noué son chapeau et mis ses gants , elle se tourna vers sa mère et dit : Je suis prête.
La pauvre mère cacha sous un sourire approbateur , l’émotion que lui causa l’acte de dévouement de sa fille.