ALERTE
Il existait à Pierry en Champagne , en 1792, une charmante habitation mi-féodale , mi-rustique; la petite rivière de l’Eure l’arrosait. Dans ce réduit champêtre et d’une construction tout artistique , vivait, depuis quelques années , une famille de patriarches , la famille de M. Jacques Cazotle.
Le 18 août de cette même année, — on était à cette époque désastreuse, où, au nom d’un peuple , lui-même première victime , mille horreurs se commettaient journellement, — le jour tombait , lorsqu’un jeune paysan venant du côté de la ville , et marchant très-vite , s’arrêta devant une petite grille en bois peint en vert , le long de laquelle la clématite , l’aubépine et l’églantier grimpaient en mariant leurs fleurs délicates et embaumées.
Il regarda d’abord autour de lui , avec la précaution de quelqu’un qui craint d’être suivi; mais rien , sans doute , n’ayant alarmé sa prudence, — la route était déserte, qu’on n’entendait pas môme les cris des chiens de basse-cour aboyant après les passants, — le jeune paysan se mit à siffler doucement l’air de la Marseillaise.
Aux premières notes , la porte du petit castel s’ouvrit ; il en sortit une jeune fille , grande, brune , dont une robe de soie gris-clair dessi-
«ait la taille svelte et élégante. Elle traversa rapidéiùent lé parterre qui séparait la rhaison du grand chemin, ouvrit la grille, et, s’élançant au-devant du jeune paysan , elle lui dit, de cet accent expressif de craintes et d’angoisses:
— Eh bien , Chariot?
— Ça va mal, mademoiselle Elisabeth , ça va mal , dit Chariot ôtant son chapeau avec respect. ' : .
— Mon père ! mon Dieu ! fit la jeune fille, appuyant son corps flexible •contre les rameaux des fleurs tout aussi flexibles.
— Voilà ce que c’est, mademoiselle, dit Chariot avec volubilité , — je suis allé ce mâtin é la ville comme à mon ordinaire, avec mes fromages et mes œuTs frais... Pouvez-vous le croire... vous savez bien cétte grande marchande qui se tient toujours à l’entrée du marché?
— Oui ; achève , dit la jeune fille la respiration gênée: r
— Eh ! bien , mademoiselle , cette grande vilaine femme-là.... non, vous ne le croiriez jamais, elle a eu l’audace de me dire que mes œufs n’étaient pas frais.
— N’est-ce que ça? dit la demoiselle en souriant et respirant à la fois.
— Oh ! non , ça n’est pas tout, mademoiselle, ça n’est que le commencement , comme dit monsieur le curé.... le plus terrible, le voici... Il est arrivé à la ville un détachement de la
gendarmerie nationale de Paris avec des
ordres du.... attendez.... attendez.... des membres du , des membres... .
— Du comité de surveillance , dit la jeune fille en pâlissant.
— C’est ça , mademoiselle Elisabeth , des membres du comité de surveillance , à telle fin d’arrêter tous les aristocrates de Pierry.... Et comme on dit comme ça, dans la ville, que monsieur votre père en est un des plus fameux, ma
foi, voyez-vous, moi, j’ai pris mes jambes à mon cou, comme dit l’autre, et je sùis venu tout d’abord vous avertir , en chantant l’air de la Marseillaise, puisque c’est la musique de la nation.
— Mais.... on n’a pas nommé.... mon père?
— C’est que précisément ça est, mademoiselle , car la vilaine grande marchande qui dit que mes œufs ne sont pas frais, m’a dit encore : — Chariot, qu’elle m’a dit, vous êtes voisin de M. Jacques Cazotte? — Qu’est-ce que ça vous fait ? que je lui ai dit à mon tour. — C’est que c’est un brave homme , qu’elle m’a dit ; et sa fille , une lîien brave et bien honnête demoiselle , qu’elle m’a dit encore, et je ne voudrais pas qu’il lui arrivât malheur. — Ni moi non plus , que je lui ai dit. — Alors , qu’elle m’a dit , puisque vous avez occasion de les voir tous les jours , faites parvenir au père de se cacher ; les agents du comité logent chez moi , ils
cherchent M. Jacques Cazotte , ancien commissaire ordonnateur dans les îles , et aujourd’hui commissaire général de la marine, pour l’arrêter.
Mademoiselle Cazotte ne répondit rien, le saisissement lui ôtait la voix. Chariot continua.
— Mademoiselle a eu la bonté de me dire, si j’apprenais quelque chose à la ville, de ne le dire qu’à elle ; la chanson , c’était le signal , j’ai rempli ma commission ; mademoiselle a-t-elle quelque chose à m’ordonner?
— Le cacher !... dit mademoiselle Cazotte se parlant à elle-même, jamais il ne voudra....
il faudrait trouver un prétexte pour l’éloigner... Mais d’ici à demain.... impossible.... Comment faire?... Mon Dieu, inspire-moi.
Puis, se tournant vers Chariot, elle ajouta:
— Merci Chariot, rentre chez toi, prépare la carriole, donne l’avoine à ton cheval, et tienstoi prêt à partir demain avant l’aube du jour.
— Suffit , mademoiselle Elisabeth , dit le paysan en se retirant.
Elisabeth rentra au château ; le premier objet qu’elle aperçut fut son père ; une joie presque céleste donnait à ses beaux traits de vieillard, à son front chauve, à ses cheveux blancs quelque chose d’inspiré.
— Viens , ma fille , — lui dit-il en la baisant au front avec galté; — viens, depuis un moment jô te cherche. Que tu es belle comme cela , pâle sous tes beaux cheveux noirs ! Je suis un heureux mortel, il faut l’avouer ; assez de fortune pour vivre sans besoins , une femme bonne et douce , des fils faisant ma gloire , et une fille le modèle de toutes les vertus.... Non, je n’imagine pas ce que je pourrais envier : fortune , paix du cœur, repos intérieur , tranquillité des champs , et un ange , un ange toujours à mes côtés.... Mon Dieu, je n’ai plus qu’une chose à désirer , c’est de paraître devant toi.
Ces paroles firent un mal affreux à mademoiselle Cazotte; elle regarda son père et ne trouva pas un mot à lui dire ; cette tranquillité , ce bien-être , cette famille dont il est fier d’être le chef, dans un instant, peut-être, tout cela va lui être ravi ; à cet air serein et radieux qui règne sur ce front chauve, vont succéder les angoisses du désespoir; presque malgré elle, à cette idée, Elisabeth fondit en larmes.
— Qu'as-tu ? lui demanda son père dans la plus grande surprise ; que t’est-il arrivé ?
— Rien, rien encore;.... mais, mon père, dans ces temps de trouble et d’horreurs , se réjouir, n’est-ce pas insulter à la misère publique?
— Enfant , tout ce que Dieu fait est bien fait , dit le vieillard élevant avec inspiration ses beaux yeux bleus vers le ciel; ce qu’il permet est pour notre bonheur ! Murmurer prouve notre aveuglement. La terre qu’on déchire avec le soc de
la charrue n’en devient que plus fertile et plus belle. Mon Dieu! qui peut sonder tes secrets? et dire , ceci est pour le bien , ceci est pour le mal ? toi seul le sais , mon Dieu ! et tout ce que tu nous envoies n’est-il pas pour notre bien ?
— Ainsi donc , lui dit Elisabeth attachant sur lui ses yeux noirs et veloutés, — si l’on vous disait qu’un malheur vous menace?
— Le malheur épure l’homme , comme le creuset épure l’or.
— Si on vous disait.... ajouta Elisabeth inquiète , qu’on va venir vous arrêter?
— Eh bien , ma fille , je n’ai jamais fait de mal dans ma vie , et je ne crains rien.
— Mais on nous séparera, mon père! criat-elle presque avec angoisse.
— Si Dieu nous envoie une si grande affliction , il nous donnera sans doute la force de la supporter, Elisabeth, dit le vieillard avec résignation.
— Et vous ne feriez rien..,, rien.... pour vous soustraire à un sort aussi affreux ?
— Peut-on fuir la présence de Dieu !
— Vous n’essaieriez pas seulement?
— La volonté de Dieu ne nous atteindrait-elle pas partout?
— Ah! mon père, la religion est une bien belle chose , puisqu’elle vous donne la force de supporter les événements, de les attendre sans crainte et de vous y soumettre ; moi , je l’avoue, j’ai beau mettre mon espoir en Dieu , je ne puis surmonter les angoisses que j’éprouve.
— Pauvre enfant! lui dit son père en la baisant au front , tu es cause que je me suis séparé de ta mère , que je l’ai envoyée dans ma famille à Dijon....
— C’était pour lui éviter l’horreur de nous voir arrêter , mon père.
— Nous! j’espère bien qu’on ne te fera pas cet honneur-là , lui dit le vieillard , en lui souriant
doucement.... Mais laissons ce sujet, la nuit est belle ; veux-tu que nous allions faire une petite promenade jusqu’à Therry.
— Non , oh ! non , S’écria Elisabeth avec un accent de terreur si grand , que M. Cazotte , la regardant avec tristesse , reprit d’un ton de paternelle bonté :
— Pauvre fille! mais si j’étais arrêté, tu ne souffrirais pas davantage ! mets donc ta confiance, ton espoir en Dieu. Elisabeth, regardemoi.... eh bien! quand le malheur viendra, nous serons toujours à temps de nous affliger , mais nous n’aurons pas souffert et de l’appréhension et du mal... Voyons, de la gaîté ; ouvre ton clavecin et chante-moi avec ta voix de rossignol ma romance favorite.
Comme pour indiquer la mesure , ou redonner un peu d’énergie à cette jeune fille, qui l’écoutait et le regardait sans bouger, le vieillard,
d’une voix cassée mais pleine d’expression , se mit à fredonner :
Toujours nous aimer.... Ianderirette ,
Jamais ne changer.... Ianderiri.
O mai, ô mai, le joli mois de mai.
Comme il essayait une nouvelle roulade qu’il voulait adapter au refrain, la sonnette de la grille du jardin résonna vivement. Au même instant Marthe, la vieille cuisinière , et qui avait vu naître chaque enfant de cette famille, en leur prédisant à tous bonheur et prospérité , entra tout effarée dans le petit salon.
— Le chemin est plein d’hommes armés , monsieur! articula-t-elle avec peine.
— N’ouvrez pas ! cria Elisabeth en se jetant au cou de son père.
— Ouvrez , Marthe , dit le vieillard sans s’émouvoir et repoussant doucement de la main sa fille éperdue.
l’arrestation.
Dans un instant , le charmant petit salon de M. Cazotte, si paisible ordinairement, se trouva rempli d'une soldatesque effrénée ; aux accents gais et calmes du maître de ces lieux , succédèrent des voix rudes et menaçantes.
— Monsieur Jacques Cazotte ? dit un de ces hommes qui paraissait commander aux autres.
— C’est moi , messieurs , dit le vieillard s'avançant avec noblesse.
— Au nom de la loi, je vous arrête! répliqua celui qui avait porté la parole , en avançant la main pour saisir sa victime.
— Tiens, c’est toi , Pommier ! dit M. Cazotte avec étonnement; n’as-tu pas servi au régiment du roi?
— Dans mon temps d'erreur, répondit Pommier avec insolence , maintenant je suis président du club révolutionnaire des soldats de la république , et c’est en son nom que je vous arrête , vous et votre fille.
— Ma fille?.... dit le vieillard sur la noble figure duquel pa£sa une marque d'émotion , ma fille ! et qu’a-t-elle toit, mon Dieu ! pour l’arrêter?
— C’est ce qu’on vous apprendra quand vous serez arrivé hY hôtel du faubourg Saint-Germain , répondirent plusieurs voix à la fois.
— Ma fille! répéta le vieillard, en regardant ces soldats demi-ivres, et sa fille si blanche et si pure.... Je suis prêt à vous suivre, messieurs, mais laissez ma fille à sa mère !
— Moi aussi je suis prête à vous suivre, messieurs, dit mademoiselle Cazotte,s’avançantavec dignité vers eux.... Vous avez sans doute une voiture, une charrette , mon père ne peut aller à pied à Paris.... il a soixante-treize ans.
M. Cazotte regarda sa fille avec étonnement.
Ce n’était plus cette enfant craintive et pusillanime qu’effrayait le souffle du vent ou la feuille qui tombait de l’arbre en rasant les vitres , c'était une femme forte et courageuse ; son visage était pâle, mais la plus noble modestie s’unissait , sur son front , à la dignité la plus imposante.
Leurs préparatifs de départ ne ftïrent pas longs, on ne laissa rien emporter aux captifs.
Une voiture était à la porte; M. Cazotte et
sa fille s’assirent sur la banquette du fond, Pommier et deux autres gendarmes se mirent sur celle de devant. Quelques soldats montèrent encore sur le siège , d'autres se placèrent derrière. M. Cazotte , s’en apercevant, dit avec un sourire de pitié , à Pommier :
— Que de monde pour garder un vieillard débile et une faible jeune fille!
— C’est en cas de résistance ou d’attaque , répondit brusquement Pommier.
— Si Dieu voulait nous délivrer, tous tes hommes ne serviraient à rien , — répondit Cazotte avec une conviction froide et raisonnée, — et, s’il ne le voulait pas , aucune force armée ne saurait nous arracher de tes mains.
L’ébranlement de la voiture empêcha Pommier de répondre , ou , s’il le fit , ses paroles se perdirent dans le bruit des roues , sur le payé du grand chemin.
Quand les voyageurs furent assez habitués à
ce bruit pour pouvoir causer et s'entendre , M. Gazottc se tourna vers sa fille.
— J'ignore ce que Dieu me destine ; — ditil en prenant la main d’Elisabeth, qu’il trouva froide et humide , bien que la jeune fille ne témoignât visiblement aucune angoisse , — mais comme il se pourrait qu’arrivé à Paris, on nous séparât, et que nous ne nous retrouvassions plus que devant celui qui juge les consciences et non les choses , je veux , si tu me survis , ma fille , comme je V espère , que la vie de ton père te soit connue comme à moi.
Elisabeth ne répondit que par une légère convulsion de ses doigts , qu’étreignait la main du vieillard.
— Et puis ça nous distraira des ennuis de la route , ajouta-t-il gaîment.... J’ai soixantetreize ans, mon enfant, sais-tu?... Je suis né en 1720 , à Dijon ; mon père était greffier des états de Bourgogne , et j’ai fait mes études au collège
des jésuites de nia ville natale. Quand elles furent achevées, un de mes frères , grand vicaire de M. de Choiseul , évêque de Châlons-sur- Marne , m’appela à Paris , oü j’y perfectionnai tant bien que mal mon éducation ; puis j’entrai dans l’administration de la marine, et, en 174-7, je fus promu au grade de commissaire , et passai contrôleur des îles du Yent , à la Martinique. C'est là que j’épousai ta mère Elisabeth Roignon , fille du principal juge de cette île. En 1759, les Anglais attaquèrentle fort Saint-Pierre; je réussis à rendre leur attaque iDutile. Ma santé affaiblie me força, bientôt après, à demander un congé , et je revins en France... Je n’y trouvai plus mon frère, il était mort et m’avait institué son unique héritier. Cette circonstance et la nécessité de vous conserver une fortune, mes enfants, me mirent dans le cas de solliciter ma retraite ; elle me fut accordée de la manière la plus honorable , avec le titre de commissaire général
déjà marine. Alors, partageant mon temps entre Paris et cette campagne de Pierry , que m’a laissée mon frère , je pus contenter mon goût pour la poésie; je composai plusieurs ouvrages, plusieurs fables , l’air et les paroles de quelques chansons....
Et, comme si ce souvenir eût reporté le vieillard à ce temps de bonheur, où ses succès littéraires lui ouvraient toutes les portes , il oublia sa captivité , cette voiture qui l’entraînait en prison , à la mort peut-être! Il oublia les bourreaux qui l’entouraient ; il ne vit que des amis autour de lui , et , s’adressant tantôt à sa fdle , qui muette et pâle semblait concentrer toutes ses émotions dans son sein , tantôt à ces satellites , que sa gaîté et ses saillies amusaient , il continua.
— Imaginez que j’avais reçu de la nature une telle facilité à composer, qu’aucune difficulté ne m’arrêtait. Je me rappelle qu’un jour un de
mes beaux-frères, — tu sais lequel, Elisabeth, — me vantait ces opéras bouffons, ou ces comédies mêlées d’ariettes, qui , il y a quelques années , étaient dans leur nouveauté, et qu’il regardait comme autant de chefs-d’œuvre. — Don nez-moi un mot , lui dis-je, et si, sur ce mot, je n’ai pas fait d’ici à demain une pièce de ce genre , vos éloges seront mérités. — Nous étions alors à Pierry , mon beau-frère voit entrer dans la cour un paysan en sabots. — Eh bien! sabot , mon frère, me dit-il ! Voyons un peu comment vous vous en tirerez. — Aussitôt , je fais sortir tout le monde de mon appartement , excepté toutefois Rameau , — vous savez messieurs , Rameau , le neveu du grand musicien ; — et dans le cours de la soirée et de la nuit, jusqu’au lendemain, je composai , paroles , couplets et airs originaux , l’opéra des Sabots. Je l’envoyai à Paris; madame Berlin, une de mes amies , le fit jouer sur son théâtre ; les corné-
diens italiens le goûtèrent si bien , qu'ils le demandèrent à madame Bertin. Celle-ci obtint mon consentement, et la pièce leur fut livrée, mais je n’y mis pas mon nom ; elle fut représentée sous le nom de Duni et de Sedaine. — Ce n’est pas tout, messieurs; — Voltaire déshonorait son talent en publiant chant par chant, le poème de la Guerre de Genève , on se les arrachait. Un soir , dans une société , on me fait voir les derniers chants publiés ; une idée folle me passa par la tête: — Vous n’avez encore que ceux-ci, leur dis-je, vous êtes bien en retard.il y en a d’autres. Et aussitôt je revins chez moi , je brochai un septième chant, et je le rapportai le lendemain. Le plus drôle de l’histoire, c’est que j’avais si bien saisi la manière de Voltaire , que tout le monde en fut dupe et voulut en avoir des copies : ce qu’il y avait de plus singulier , c’est que Voltaire lui-même s’y trouvait drapé , et qu’on regarda cela comme l’effet de la modes-
lie du grand homme. Cette espièglerie me fait encore rire de souvenir... Et le vieillard riait de si bon cœur , que les geôliers partagèrent son hilarité.
Cette joie , cette réminiscence d’un temps heureux qui n’était plus , tout cela causait un mal affreux à la pauvre fille. Elle regardait son père , ce Pommier 1 , ces geôliers , cette voiture qui les renfermait déjà comme succursale d’une prison qui les attendait , et elle ne trouvait pas une parole à répondre à son père , qui l’interpellait souvent de la voix et du regard ; elle ne trouvait pas même une larme à verser devant tant de sérénité ; elle était calme , elle aussi , la pauvre enfant , mais de ce calme que donne le désespoir.
— Vous avez composé un grand nombre
1 Le sieur Pommier fut fusillé plus tard , à l’armée de Moreau.
• d’ouvrages , monsieur? lui demanda un des gendarmes assis à côté de Pommier , et qu'intéressait la tranquille gaîté du vieillard , ainsi que le silence expressif de la jeune fille.
— Beaucoup, non , monsieur, répondit Jacques Cazotte . Mes amis ayant tiré un jour de mon portefeuille le poëme d’Olivier , les succès qu’il obtint m’enhardirent, et je fis le Diable amoureux , un assez mauvais ouvrage ; puis , à l’aide d’un moine arabe nommé Dom Chavis , je traduisis des contes arabes , dont la collection fait suite aux Mille et une nuits ; j’ai fait aussi la Patte du chat , conte zinzinois ; les Mille et une fadaises , la Guerre de l’Opéra, Observations sur la lettre de Rousseau au sujet de la musique française ; le Lord Impromptu, plusieurs œuvres badines et morales , le Fou de Bagdad , et Racket ou la Belle Juive .
— Vous oubliez une œuvre, monsieur , lui dit avec une intention marquée le gendarme
qui lui avait demandé la liste de ses ouvrages . Ce sont les lettres écrites à M. Ponteau , secrétaire de la liste civile , qu’on a saisies le 10 août , dans les bureaux de Laporte , et pour lesquelles mademoiselle vous a servi de secrétaire.
Elisabeth frémit , car dans ces lettres son père y témoignait hautement sa douleur sur le développement de la marche destructive de la révolution , et son esprit , qui s’agitait en tout sens , imaginait chaque jour quelques moyens pour arrêter le cours d’un fléau si ftineste.
Quant à Cazotle , il répondit tranquillement.
— Je ne désavoue aucun de mes écrits.
Jacques Cazotte et sa fille furent d’abord conduits à Epernay, et de là à Paris.
— A l’hôtel du faubourg Saint-Germain , dit Pommier au postillon du dernier relais ; et le postillon arrêta ses chevaux devant la prison de V Abbaye Saint-Germain.
— Il faut esperer que ce ne sera pas long * , dit le concierge , à la vue de ces deux nouveaux prisonniers qu’on lui amenait. Puis il leur fit signe de le suivre.
1 C'était la phrase d’usage avec laquelle le concierge recevait chaque nouveau prisonnier.