‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 3 sur 19 · LE GUICHET DE L’ABBAYE · texte numérisé non relu

LE GUICHET DE L’ABBAYE

C’était un antre noir et sale , posé comme limite entre l’intérieur de la prison et la cour. Deux torches éclairaient une table, sur laquelle on voyait pêle-mêle des papiers , une écritoire , des pipes et quelques bouteilles ; un homme , en habit gris , le sabre au côté , était appuyé

debout contre cette table ; c’était le président. Dix autres hommes , les uns assis , d’autres debout , les uns en habit , les autres en veste et en tablier , formaient l’affreux cortège du président. Plusieurs personnes dormaient étendues sur des bancs ; deux hommes en chemise teinte de sang , le sabre à la main , gardaient la porte du guichet ; un vieux guichetier avait sa main sur les verroux. En présence du président, et formant un contraste frappant avec ce tableau hideux et noir , était une grande et blanche jeune fdle ; trois hommes armés de sabres la tenaient.

Une expression d’horreur profonde était peinte sur le visage pâle de cette jeune personne , et néanmoins une certaine audace siégeait sur son front , la dignité la plus noble et la plus touchante régnait dans son attitude.

Il se fit un silence profond quand le président lui eut dit: — Votre nom ? — Les hommes

môme assoupis relevèrent leur tète , au son de la voix pure et douce qui répondit :

— Elisabeth Cazotte.

— Votre âge?

— Dix-neuf ans.

— Savez-vous quels sont les motifs de votre accusation ?

— Je l’ignore , monsieur , répondit-elle ; j’ai été enlevée de nuit avec mon père , et celui que vous avez chargé de cette exécution a refusé de nous les faire connaître.

Alors un des juges qui étaient assis autour de la table , examinant plusieurs papiers , se tourna vers mademoiselle Cazotte et lui dit :

— Votre père ne se nomme-t-il pas Jacques Cazotte ?

— Oui , monsieur , dit Elisabeth .

— Reconnaissez-vous ces lettres? lui dit cet homme , mettant une lettre ouverte sous les yeux de la jeune fille.

Un frisson parcourut le corps de la pauvre enfant. Ces lettres.... c’étaient celles dont le gendarme avait parlé dans la voiture, et qui étaient adressées à Ponteau, secrétaire de la liste civile, et intime ami de Cazotte... Elisabeth comprit de suite qu’elle et son père étaient perdus. Mais , prenant son parti sur-le-champ, elle répondit : — Ces lettres sont de moi.

Le frisson qui avait agité Elisabeth parut gagner les assistants. Elle était si calme et si belle; et , d’après un tel aveu , sa mort devenait si certaine!...

L’homme qui tenait le papier reprit: — Oui , mais vous les avez écrites sous la dictée de votre père?

Et comme la vérité faisait hésiter Elisabeth dans sa réponse , le président ajouta:

— Songez que le moindre mensonge vous perdrait , mademoiselle.

— Ces lettres sont de moi , répéta Elisabeth avec calme.

On en était là de l'interrogatoire , lorsqu’on ouvrit une des portes du guichet qui donnait sur l’escalier , et un homme parût escorté de trois autres. On le plaça dans un coin. Alors le président , ôtant son chapeau , dit : — Messieurs , mademoiselle n’a été ici qu’un instrument pa&- • sif de son père , je ne vois rien qui doive la faire suspecter ; je lui rends la liberté , est-ce votre avis?

— Oui , oui , oui , c’est juste , dirent tous les juges à la fois.

A peine cet arrêt fut-il prononcé , que les hommes qui entouraient Elisabeth s’éloignèrent; des applaudissements se firent entendre ; et les cris de bravos , plusieurs fois répétés , résonnèrent de toutes parts.

Le président , imposant silence de la main ,

ajouta en s’adressant aux trois hommes qui tenaient mademoiselle Cazotte.

— Allez apprendre au peuple le jugement que je viens de rendre. — Puis, voyant que mademoiselle Cazotte, émue et troublée, ne bougeait pas de sa place , il ajouta: — Vous ôtes libre, mademoiselle.

— Et mon père! dit la jeune fille. En prononçant ce nom chéri , la voix d’Elisabeth avait perdu toute sa fermeté.

— On le jugera à son tour , mademoiselle ; allez.

— Oh! messieurs, de grâce, — reprit-elle en joignant ses mains, libres depuis si peu de temps. — Ou rendez la liberté à mon père , ou reprenez la mienne.....

— Taisez-vous , jeune personne , vous vous perdez , lui dit un Marseillais qui se trouvait près d’Elisabeth.

— Notre jugement est prononcé , dit le président. À une autre.

Mais mademoiselle Cazotte, avec cette énergie qui naît d’un sentiment profond , et sans écouter la voix de son voisin , qui la suppliait en Yain de se taire , répliqua :

— Monsieur le président , je demande à aller soigner mon père dans sa prison.

— Accordé , répondit celui-ci.

Elisabeth repassa le fatal guichet. Le même homme qui lui avait donné le conseil de se taire, la suivit.

—Pauvre enfant, lui dit-il, qu’avez-vous fait î

— Mon devoir , et mon bonheur , monsieur , répondit-elle.

— Vous vous perdez sans sauver votre père, ajouta cet homme, que le dévouement d’Elisabeth intéressait au delà de toute expression ; — mais il est encore temps, suivez-moi dehors, je vais vous présenter au peuple comme acquittée,

et vous serez sacrée pour lui ; venez, ne craignez rien.

— ■ Je vous remercie , monsieur , lui dit Elisabeth avec un accent de sensibilité profonde; mais, mon père ! c’est bien plus que ma vie , monsieur, savez-vous cela ; ignorez-vous donc qu’il y a une douceur céleste à mourir avec ceux qu’on aime.

— Je vous croyais libre , mademoiselle , dit avec étonnement un autre homme venant à la rencontre de mademoiselle Cazotte.

— Et je le suis aussi, citoyen Lavaqueric, répondit la jeune fille en souriant , puisque j’ai la liberté que je désire, celle de voir mon père. Menez-moi près de lui , je vous prie.

— Mon dieu ! quel dommage , fit seulement le concierge, la regardant avec intérêt; et, suivi d’Elisabeth , il s’achemina silencieux dans l’intérieur de la prison.

Les horribles journées de septembre s’approchaient.

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