‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 4 sur 19 · MASSACRES · texte numérisé non relu

MASSACRES

Le dimanche 2 septembre , de très-grand matin , une sorte d’agitation qui régnait autour des murs de l'Abbaye , parvenait de temps à autre dans l’intérieur. A ce bruit , présage de malhenr, plusieurs jeunes femmes se rassemblèrent , inquiètes et pâles , dans la chambre du concierge de la prison. L’une ,

blonde et svelte , était cette intéressante et • malheureuse princesse de Lamballe; l’autre, aussi jeune et non moins belle , mais plus courageuse , ou peut-être plus heureuse , était la princesse de Tarente; il y avait encore mademoiselle de Sombreuil , mademoiselle Cazotle , mademoiselle de Tourzel et madame Paysac de Fausse-Landry.

— Qu’est-êe, mon Dieu! se demandaient ces infortunées, et interrogeant de leurs regards la femme du concierge , aussi pAIe et aussi inquiète qu’elles.

— Je l’ignore , mesdames, répondit celle-ci.

Au même instant parut le concierge ; la consternation était peinte sur ses traits ; sans répondre à aucune des questions , dont les prisonnières l’accablèrent , il appela sa femme , ses enfants, et s’en alla avec eux. Un moment après on apprit qu’il les avait fait sortir de la prison.

Cotte précaution redoubla la terreur des prisom nières.

Le concierge ne reparut que vers deux heures , il leur apportait à dîner ; ordinairement il ne les servait pas avant quatre heures , et cette circonstance , bien que puérile en elle-même , ne laissa pas que de donner plus de force à leur pressentiment; tout est un présage funeste quand on souffre. Puis , et par une bizarrerie qu’elles s’expliquèrent plus tard , les guichetiers qui les servaient emportèrent, après le repas , les couteaux et les fourchettes.

Elles étaient encore immobiles et glacées , ces pauvres jeunes femmes se regardant , et n’osant se communiquer leur crainte , lorsque des cris et des hurlements épouvantables vinrent ébranler les fortes murailles qui les retenaient prisonnières. Le peuple enfonce les portes de la prison ! disait-on de tous côtés. Et bientôt ce qui n’était qu’une appréhension devint

une réalité. On avait fait croire à quelques crédules comme il y en a tant, que Paris était menacé par l’ennemi , et que ceux qui devaient livrer la ville étaient renfermés dans les prisons. Ces gens publièrent cette nouvelle , on sonna le tocsin , et le peuple se répandit en foule dans tout Paris.

C’était ce bruit que les prisonnières entendaient , il dura trois heures ; celui qui succéda fut plus affreux encore; trois cents brigands avaient forcé les portes des prisons ; ils égorgeaient les prisonniers.

J’épargne à vos jeunes oreilles , mesdemoiselles , des détails d’horreurs qui appartiennent à l’histoire. Toutefois , en ne me chargeant , pour cette fois , que de vous raconter l’épisode de mademoiselle Cazottc , je ne veux pas passer sous silence quelques scènes qui vous prouveront jusqu’à quel point l’amitié peut porter l’héroïsme.

Madame la princesse de Tarente, dame d'honneur de la reine , est demandée <4 la barre par ces hommes altérés de sang ; elle paraît au milieu d’une cour jonchée de cadavres, d’hommes armés de piques , de lances , de massues ; le sang découle de leurs vêtements , de leurs armes , il baigne la terre , il forme des ruisseaux de toutes parts. Ces hommes attaquent la reine, l’outragent. Avec une véhémence empruntée à son amitié pour cette reine infortunée , la princesse de Tarente prend sa défense, elle plaide sa cause ; parler en faveur de la reine , c’était demander la mort; loin de là , on l’acquitte, mais on veut la renvoyer en prison. — La mort ou une complète liberté , dit-elle. Et elle est libre.

La princesse de Lamballe ne fut pas si heureuse , le manque de présence d ? espritla perdit. Elle allait être sauvée, déjà on ouvrait le guichet pour la renvoyer. — Criez vive la nation , lui diton. Avant qu’elle ait pu répondre, un monceau

de cadavres frappe sa vue, le sang des victimes qu’on égorge rejaillit sur elle , souille ses vêtements, sa chaussure, ses mains; et cette femme si élégante, si blanche, si délicate, ne peut retenir un geste d’effroi , une exclamation — Fi l’horreur! s’échappe malgré elle de sa bouche ; elle est aussitôt massacrée.

Mademoiselle de Tourzel dut sa liberté à l’énergique amitié de madame de La Trémouille:

cette dame avait une de ses amies , madame de Sainte-Brice détenue à l’Abbaye ; elle entend parler de massacres et court chez Manuel , procureur syndic de la commune. S’il était possible , monsieur , lui dit-elle , de croire que vous vous refusassiez à m’accompagner pour faire élargir sur-le-champ ma plus tendre amie, je me brûlerais la cervelle devant vous. Et aussitôt cette dame tire un pistolet de, sa poche , et se met en devoir d’accomplir son dessin. Effrayé et en même temps touché par cette

preuve d’amitié si grande , Manuel cède à ses violentes sollicitations ; il monte dans sa voiture avec madame de La Trémouille , se rend à l’Abbaye , et fait relâcher madame de Sainte-Brice. Après les plus tendres embrassements avec son amie, cette dernière se tourne vers Manuel , et lui déclare qu’elle ne sortira point de la prison qu’il n’ait mis le comble à sa générosité en rendant à la liberté mademoiselle de Tourzel. Celui-ci , pressé de nouveau , procura l’élargissement de cette jeune demoiselle.

Ainsi, de moment en moment, on venait arracher une victime à la chambre du concierge , lui rendre la liberté ou la conduire à la mort. Le peu qui se sauvait ne relevait point l’espoir des malheureux qui restaient. Mesdemoiselles de Sombreuil et Cazotte étaient surtout bien plqs inquiètes que les autres prisonnières , car elles ne tremblaient pas pour elles , ces jeunes personnes, mais chacune frémissait pour son

père. Leurs angoisses n’avaient plus de bornas.

— Allons le trouver , se dirent-elles ensemble , mourons avec lui.

Et toutes deux supplièrent le concierge de les conduire piès de leur père ; ému par leurs larmes et par leurs prières , il y consentit. Mademoiselle de Sombreuil rencontra son père sur l’escalier , et bien qu’on lui criât qu’il marchait à la mort , elle s’attacha à lui , et le suivit. Mademoiselle Cazotte trouva le sien dans la chapelle de l’Abbaye , entouré de plusieurs prisonniers ; mais le spectacle qui s’offrit à ses yeux l’empècha d’avancer.

De la fenêtre de cette chapelle, en se haussant un peu , on pouvait voir les massacres de la cour ; on entendait les gémissements de ceux qu’on assommait , les coups de sabres qu’on leur assénait sur la tète, et les hurlements de la joie féroce des bourreaux ; les infortunés prisonniers de la chapelle, plongés dans l’agonie de l’attente

d'une mort affreuse , se livraient à un désespoir qui tenait du délire.

Seul au milieu de tous ces hommes anéantis, Jacques Cazotte était calme et souriant :

— Insensés, leur disait-il, le moment de votre délivrance approche , de quoi vous plaignez-vous?... d’une souffrance passagère?...

peut-on payer trop chèrement le bonheur de paraître devant Dieu. Au lieu de vous désoler, mes amis, employez mieux vos instants; dans un moment les doubles chaînes qui nous retiennent en prison et sur la terre vont se briser, et notre âme libre montera vers son créateur, prions-le de nous recevoir en grâce et en sainteté ; que celui qui n’a rien à se reprocher, prie et espère ;... que celui qui a la conscience troublée , prie et espère aussi , car Dieu est un Dieu de pardon et

de miséricorde ; qui a foi en lui est sauvé!

Et comme si Dieu eût écouté les paroles de Cazotte, et eût voulu envoyer à ces infortunés deux

anges , pour les aider à franchir ce triste passage de la vie temporelle à la vie éternelle , deux vieillards , en habits religieux , parurent soudain à la tribune de la chapelle.

L’un était l’abbé L’Enfant, membre d’une société célèbre, prédicateur de feu l’empereur Joseph II , et confesseur de Louis XVI. Il était âgé de soixante-dix ans.

L’autre était l’abbé Chapt-Rastignac , âgé aussi de soixante-dix ans , descendant d’une ancienne et illustre maison du Périgord, et auteur de plusieurs ouvrages estimés.

— Mes frères , dirent-ils, d’une voix triste et solennelle , notre dernière heure approche , recueillez-vous.

Par un mouvement électrique et spontané , les prisonniers oublièrent les dangers qui les menaçaient , se précipitèrent à genoux , joignirent les mains. Dans un angle de la chapelle, Elisabeth , qui n’avait pas encore osé se montrer,

se mit aussi â genoux , et les yeux levés au ciel , les mains jointes , elle ne demanda à Dieu que deux choses, la jeune fille! sauver son père ou mourir avec lui.

Un silence succéda à cette injonction pieuse , une cérémonie s'ensuivit.

Quel silence , et quelle cérémonie !

La mort planait sur toutes ces têtes, sur celles de ces jeunes hommes agenouillés , et demandant aux deux vieillards , pour eux encore vivants, les prières des morts, comme sur les têtes vénérables des deux vieillards qui les bénissaient , comme aussi sur le front de la jeune fille qui entrait à peine dans la vie! Cette dernière bénédiction, donnée par des gens qui allaient mourir, à des gens qui allaient mourir, était une chose affreuse et solennelle à la fois. Ce moment auguste qui rapprochait l’homme de la divinité, rendit le courage à tous ces hommes ; tout raisonnement resta suspendu , hors celui de prier.

Le moins fervent , le plus incrédule priait et croyait.

Une demi-heure après , les deux prêtres avaient rendu leur âme à Dieu ; et le geôlier, qui voulait épargner à Elisabeth le supplice de voir arracher son père de ses bras , par les gens qui devaient le massacrer, la suppliait en vain de le suivre.

— Va, ma fille , et mets ton espoir en celui qui peut tout, lui disait le vieillard, déposant , à ce qu’il croyait, un dernier baiser sur le front de son enfant. — Va.

— Si un danger menace mon père, vous me ramènerez près de lui , dit mademoiselle Cazotte au geôlier, avant de quitter la chapelle.

Celui-ci fit un geste de pitié , que la jeune fille prit pour un acquiescement.

A peine revenue dans la chambre du geôlier, oü elle ne trouva plus que madame Payssac de Fausse-Landry , nièce de l’abbé Chapt-Rasta-

gnac , et qui s’était constituée prisonnière pour soigner cet homme respectable , mademoiselle Cazotte entendit raconter que mademoiselle de Sombreuil, le modèle de toutes les vertus, avait par son énergie et son courage , sauvé la vie à son père. Elle se faisait redire les détails de cette scène touchante , lorsque soudain des cris retentissent sur l’escalier , et le nom de Jacques Cazotte est vociféré avec des menaces de mort.

— Mon père ! mon père ! s’écrie la jeune tille ; et, malgré le concierge, qui essaie de la retenir en lui donnant le change , elle se débarrasse de ses mains, court, s’élance sur l’escalier: — Mon père ! mon pore ! crie-t-elle toujours.

Bientôt les cris se perdirent dans les profondeurs des corridors.

l’héroïsme de l’amour filial.

On massacrait les prisonniers dans la cour de l’Abbaye. De moment en moment, une nouvelle victime était arrachée de sa chambre , conduite au fatal guichet ; là , des membres du conseil général, revêtus de l’écharpe tricolore , établis autour d’une table où étaient des bouteilles, des verres tachés de sang comme de vin , et le livre

d'écrou , s’instituaient les uns , les juges , les autres, les bourreaux. Chaque prisonnier successivement amené devant eux , recevait cette question : Qui êtes-vous? Et quand le malheureux y avait répondu en déclinant ses noms et sa profession ; les juges inspectaient le registre, puis disaient ces mots: A la Force ; et aussitôt l’infortuné, qui pensait ne changer que de prison , suivait les exécuteurs, qui s’emparaient de lui ; mais à peine avait-il dépassé le guichet , qu’il n’était plus.

Le sang coulait depuis trente heures, lorsqu’à la porte de ce guichet parut un vieillard ; sa chevelure blanche tombait sur un front , siège d’une gaîté douce et calme.

— A la force , criaient ceux qui le poussaient dans la cour.

— A Dieu! répondit le vieillard en élevant ses beaux yeux bleus vers le ciel.

Aussitôt des sabres , des massues se brandissent sur cette tête vénérable.

Alors un cri se fit entendre : non un cri de souffrance ou de peur, mais un cri d’angoisse , d’horreur, de prière, et une jeune fille surgit au milieu des assassins ; ses cheveux , détachés dans sa course , baignent son cou , ses épaules, et descendent le long de sa taille élégante et noble ; ses bras nus et blancs écartent les piques, les sabres; elle marche dans le sang, ses pieds heurtent des cadavres, elle ne les voit pas ; elle ne voit que son père , que la tête de son père qui va tomber sous la hache des bourreaux, et elle s’élance. De ses deux bras elle entoure cette tête de vieillard, de sa poitrine elle fait un bouclier à la poitrine de son père, et, plus belle mille fois de son dévouement , de son désordre et de ses larmes , que de sa jeunesse et de sa beauté, elle se tourne vers les bourreaux, dont, à sa vue, les armes sont restées en suspens.

— Grâce! grâce! crie-t-elle; — vous n'arriverez à mon père qu'aprés m'avoir percé le cœur!

Et on dirait qu’une force magique , partie des grands yeux noirs de cette jeune fille , est venue paralyser le bras de ces assassins. Ils sont prêts à crier au miracle, sans songer que le pouvoir que cette enfant exerce momentanément sur eux n’est que le pouvoir de la vertu.

Ce moment de suspension ranima Elisabeth.

Elle n’était venue que pour mourir avec son père ; elle pensa alors à le sauver. Quittant son attitude menaçante , elle se laissa glisser à ge noux devant ces hommes teints de sang. Un de de ses bras levé protégeait encore son père , l’autre se tendait suppliant vers les bourreaux.

— Oh ! quelques-uns de vous ont encore leur père, ne m'ôtez pas le mien!... leur dit-elle; que vous a-t-il fait?... auquel de vous a-t-il causé la moindre peine? — parlez! — môme involon-

tairement. Si cela est.... eh bien ! me voici , tuez-moi... Mais, regardez les cheveux blancs de mon père... son grand âge... Oh! ce que Dieu a respecté si longtemps.... n’y touchez pas.... Que vous faut-il?... de l'or?... Mais, non... pardon... je vois que je vous insulte en vous proposant de l'or; pardon, pardon... mais ne tuez pas mon père... Voyez mes larmes, mon désespoir... Oh! vous avez aimé votre père, vous? et vous aussi?... et vous aussi... n’est-ce pas? ajoutait-elle , s’adressant successivement à l’un et à l’autre des spectateurs, prenant dans ses mains blanches et délicates les mains rudes et sales de ces hommes, y collant ses lèvres, sa bouche , les embrassant , les serrant , les quittant, se relevant , et retournant à son père qu’elle entourait encore en lui faisant un rempart de son corps , de ses bras , de sa tête h elle, elle répétait, éperdue : — Oh ! ne tuez pas iqon père ! ne le tuez pas , et je vous bénirai ;

et soir et matin je prierai Dieu pour vous.... Messieurs!... messieurs!... au nom de votre père , de votre mère , de votre bonne mère , qui , tout petits , vous a tenus dans ses bras ; au nom de vos sœurs, car vous avez des sœurs... au nom de votre fille , si l’un de vous en a une, grâce ! grâce ! c’est une fille qui vous demande grâce pour son père. Oh! écoutez-moi!...

Les accents de cette pauvre enfant, priant pour son père, étaient si purs et si déchirants, que le magnétisme seul de cette voix fit rentrer ces hommes en eux -mêmes. Etonnés de se sentir émus, ils se regardaient, ils regardaient leurs armes inoffensives, depuis un moment dans leurs mains, et semblaient avoir peine à croire à leur inaction.

Quant au noble vieillard , il souriait à son Elisabeth d’un sourire d’amour et de compassion. — Pauvre enfant! disait-il, un peu plus tôt, un peu plus tard!... Mais devant le déses-

poir d’Elisabeth il n’osait achever sa phrase, et attendait son sort avec la résignation des martyrs. Soudain , du milieu de la foule , un cri de grâce ! se fait entendre ; deux voix le répètent. — Non , il est impossible de rendre l’éclair céleste qui illumina le beau visage de M ,u Gazotte ; quelques Marseillais, que sa bonté et sa douceur avait gagnés dans sa prison , lui ouvrirent un passage parmi eux. Le peuple, aussi prompt à condamner qu’à absoudre, fit aussitôt retentir les airs des cris mille fois répétés de grâce ! et de vive la nation! Puis, avant que le vieillard et sa fille aient eu le temps de se reconnaître, de déméler si les cris étaient des cris de mort ou de vie, ils se virent tous deux élevés en l'air, sur un brancard de bras humains , et conduits ainsi en triomphe jusqu'à la demeure qu'ils indiquèrent.

Quand ces hommes se furent retirés , et que Elisabeth vit , devant elle , son père libre et vivant, cette énergie, qui l’avait soutenue jus-

qu'alors, l’abandonna; elle fondit en larmes.

— Pauvre enfant! dit M. Cazotte, en lui prodiguant les plus tendres caresses, pauvre enfant, qui croit m’avoir sauvé la vie et qui prend un sursis pour une grâce entière !

Hélas! dix jours après le 12 septembre, on vint une seconde fois arracher M. Cazotte, des bras de sa fille désolée, qui s’attacha une seconde fois aux pas de son père, et le suivit jusque dans le cachot où , ne pouvant les séparer, on les enferma tous deux.

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