LA BOUCLE DE CHEVEUX BLANCS
Une faible lueur descendait du soupirail d’un cachot de l’Abbaye, sur deux têtes, l’une de vieillard , l’autre de jeune fille. Autant d’espérance et de foi se lisait sur le front ridé du vieillard, que d'abattement et d’illusion se faisait remarquer sur le front d’enfant de la jeune fille.
— Bonne Elisabeth ! disait le vieillard , sou-
riant et essuyant de sa main débile les larmes qui baignaient les joues pâles de sa fille , — du courage !
— Ah! du courage... je n’en ai plus, et ne suis étonnée que du vôtre, dit Elisabeth vaincue par ses sanglots.
— Je le crois bien; c'est moi qui m’en vais, répondit M. Cazotte aussi naturellement que s’il n’eût été question que de passer d’un appartement dans un autre.
— Mon Dieu , mon Dieu ! fit Elisabeth.
— Pourquoi t’affliger, enfant ; tout va bien , à ton idée du moins, car à la mienne, la liberté, la seule, la vraie liberté, n’est qu’au ciel. — Mais ce n’est pas comme cela que tu l’entends, toi, n’est-ce pas, ajouta-t-il avec une bonhommie pleine de grâce ; eh bien ! n’en parlons plus... Les Marseillais qui ont facilité ma sortie du massacre t’ont dit que les juges étaient disposés en ma faveur... Ils ont vu Manuel,
Pétion, Robespierre... ils se sont adressés à eux au lieu de s’adresser à Dieu! Dieu! notre seul et unique refuge!... Les insensés!
— On vient ! dit Elisabeth , se serrant avec effroi contre son père.
Les portes du cachot s'ouvrirent, le geôlier parut.
— Suivez-moi , dit-il à mademoiselle Cazotte, on vous demande.
— Ce sont nos libérateurs, sans doute, ditelle en jetant un regard à son père, et elle s’élança sur les pas du geôlier, sans se douter le moins du monde, la pauvre enfant, qu’elle voyait son père peut-être pour la dernière fois.
Arrivée au premier étage , le geôlier la fit entrer dans une chambre où il la laissa seule , lui disant qu’il allait revenir avec ceux qui voulaient lui parler ; mais la nuit arriva sans que le geôlier eût reparu.
Quelle nuit! depuis un mois, c’était la pre-
mière nuit qu’ Elisabeth passait loin de son père.
Une personne qu’elle ne connaissait pas vint le lendemain lui porter sa nourriture pour toute la journée.
— Mon père ! cria-t-elle à ce nouveau guichetier.
La porte se referma sans que le guichetier eût répondu; et Elisabeth se vit encore une fois seule !
Huit jours se passèrent ainsi. Huit jours !
sans qu’une seule voix répondît à sa voix, quand elle disait : — Mon père! Quelle horrible souffrance dut ressentir cette jeune fille ! et cependant l’espérance ne l’abandonnait pas et la soutenait encore ; la jeunesse croit si aisément ce qu’elle désire ’ Le neuvième jour, le guichetier ne vint pas seul ; un homme l’accompagnait , c’était le Marseillais qui faisait des démarches pour sauver M. Cazotte. — Mon père! lui cria Elisabeth, s’élançant à la rencontre de cet
homme comme à celle d’un ami , et lui prenant la main.
Un tressaillement se fit remarquer à la main qu’elle avait saisie ; une larme roula silencieusement sur la figure du Marseillais , qui , sans regarder la jeune fille , lui dit seulement : — Vene2 !
Elisabeth le suivit; mais ne lui voyant pas prendre le chemin du cachot de son père , s’apercevant au contraire que son conducteur gagnait les cours extérieures, elle s’arrêta et dit oppressée : — Mon père !... mon père est donc libre !
Toujours sans la regarder, le Marseillais poussa un soupir. — Oui... dit-il enfin, après une pause.
A ce oui prononcé d’une façon si extraordinaire, Elisabeth ne fit pas un cri de joie, elle ne reprit pas sa marche ; au contraire , un froid glacial circula dans ses veines et vint se fixer sur
son cœur ; il lui sembla que l'air lui manquait, ses jambes faiblissaient sous elle ; alors le jour des cours extérieures éclairait le visage de son conducteur,’ elle se hasarda à lever les yeux pour le regarder... L’air de cet homme était si sinistre , on lisait dans ses traits tant d’impatience de se voir hors de la prison , qu’Elisabeth , atteinte d’un secret effroi, refusa tout à fait d’avancer.
— Je veux voir mon père, dit-elle... Elle avait recueilli toutes ses forces pour articuler ces paroles.
— Venez donc, lui dit le Marseillais;... et, l’entraînant brutalement, il l’obligea à dépasser la dernière grille de l’Abbaye.
Un carrosse était arrêté non loin de là; un prêtre qui passait, vint au-devant du Marseillais.
— Tout est fini, dit-il; et, sans remarquer la présence d’Elisabeth , sans faire attention aux
signes de silence que lui imposait le Marseillais, il porta la main à ses yeux , et continua :
— Quelle mort ! bon Dieu î — Qui , mort? s'écria Elisabeth agitée d'un funeste pressentiment, et saisissant demi-morte le bras de ce prêtre qu'elle n’avait jamais vu, et qui peut-être allait lui raconter la mort d’un homme qu’elle n’avait peut-être aussi jamais vu , elle répéta : — Qui , mort?
— Un saint et digne homme, mademoiselle , répondit le prêtre , regardant avec étonnement ce visage si blanc et si pâle de jeune fille, puis, se retournant vers le Marseillais, il ajouta : —Sa confession était celle d’un ange ; loin de se plaindre de sa condamnation , il plaignait au contraire ceux qu’il laissait derrière lui. Vous me voyez tout édifié de sa mort; quelle foi!
mon Dieu !... il fallait le voir comme moi , debout sur l'échafaud, dominant la multitude de sa taille noble et imposante, élevant vers le ciel ses
yeux si remplis d’expression ; puis, avant de livrer sa tête à l’exécuteur, cette tête de patriarche, si chauve et si blanche, il fallait lui entendre dire: — Je meurs comme j’ai vécu, fidèle à Dieu et à mon roi!... Il m’a laissé un papier et une boucle de ses cheveux pour remettre comme gage de tendresse à sa tille. Pourriezvous me dire où est sa tille, monsieur?
En achevant ces mots, l’ecclésiastique présenta au conducteur d’Elisabeth un billet ouvert et une boucle de cheveux blancs. Avant que le Marseillais ait pu prendre ces objets, Elisabeth s'en était saisie, le cri de son cœur lui avait tout révélé. Ce fut la voix pleine d’angoisses et de larmes qu’elle lut :
« Ma femme, mes enfants... ne me pleurez » pas; mais souvenez-vous surtout de ne jamais » offenser Dieu ! »
Et la pauvre fille tomba évanouie entre les bras du prêtre, en criant : — Mon père !
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