LES TROIS AMIES
Le soleil descendait à l’horizon , il disparaissait peu à peu derrière les hautes montagnes de Saint-Pierre à la Martinique , faisant ressortir leur forme brusque et gigantesque, qui se dressait en pyramides dans l’espace , les unes couvertes d'un riche manteau de fleurs ; les autres couronnées de forêts d'orangers , d'ananas, de
grenadiers et de lauriers-roses. Les vapeurs du soir soulevaient dans la plaine la balsamique odeur de la magne et du bananier ; une brise légère avait remplacé l’étouffante chaleur d’une journée du mois d’août. On était à l’année 1773, et les nègres , au son monotone et retentissant du tamtam , oubliaient, dans une danse animée et rapide, et leur esclavage et les fatigues d’un travail opiniâtre.
Toutefois, et bien que 'se livrant, avec cette indifférence ordinaire aux habitants de ces climats , à leur passe-temps favori , les nègres et les négresses tournaient parfois la tête , vers le chemin qui conduisait à l’habitation. — Belle et bonne créole , pas encore paraître , disaientils dans leur langage simple et naïf.
— Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé , disait un autre.
Ou qu’elle n’ait pas rencontré sur sa route
la sorcière des trois Islets , ajoutait un troisième.
— L’élève de Belzébuth !
— La pythonisse irlandaise !
— La fameuse magicienne! répétait -on à l’envi et avec les signes de la plus grande frayeur ; — que le bon Dieu protège jeune maîtresse à nous! répliquait-on en chœur.
Et néanmoins les danses continuaient toujours.
Bientôt sur le versant du coteau le plus voisin , deux jeunes filles, de dix à onze ans, parurent ; elles étaient escortées de quelques négresses portant des parasols et des hamacs en cordes d’écorces d’arbres ; — en cas de fatigue , ces hamacs s’attachent à deux arbres séparés, et les indolentes créoles s’étendent sur cette couche flexible auquel un esclave incline un doux balancement. — Une de ces jeunes filles ,
après avoir parcouru des yeux le cercle des noirs danseurs , s’adressa à l’un deux.
— Savez-vous où est mademoiselle Joséphine de la Pagerie ?
— Elle n’est pas encore sortie de la grande case , lui répondit-on.
Et les deux jeunes filles, donnant ordre à leur cortège de rester avec les nègres de l’habitation Tascher de la Pagerie et de prendre part à la danse , se mirent à courir vers la maison.
— Voici Manette , dit la plus jeune à sa compagne , elle nous dira où peut être enfin sa sœur Joséphine.
— À coup sur elle ne sera pas à la maison , lui répondit celle-ci, elle est plutôt aux trois lslets , ou à Saint-Pierre , ou sur les bords de la mer, ou sur la mer, plutôt que dans l’intérieur de la grande case , comme dit Mimi.
En apercevant deux étrangères , celle qu’on avait nommée Manette , fit quelques pas au-
devant d’elles, c’était Maria Tascher de la Pagerie , sœur aînée de Joséphine ; une pâleur maladive couvrait ses traits ; sa taille si flexible qu’elle se pliait en deux , se balançait en marchant comme le roseau que le souffle du vent agite ; Maria , âgée alors de quatorze ans, était fort jolie , bien qu’une marque qu’elle portait â l’une de ses joues la défigurât un peu.
— Soyez les bien-venue§ , mademoiselle du S. ... , et vous aussi mademoiselle S...., leur dit-elle d’une voix faible et languissante , vous cherchez Joséphine , n’est-ce pas ; vous la trouverez dans sa chambre... Excusez-moi de ne pas vous accompagner, la fatigue m’accable.
Disant ces mots, Maria se laissa tomber sur un banc de mousse placé contre la porte de la maison.
— Mon Dieu ! que vous êtes pâle, mademoiselle Manette , lui dit mademoiselle S... , avan-
çant obligeamment son bras pour la soutenir.
Seriez-vous malade ?
— Pas précisément , répondit Manette , je sens seulement que je me meurs , mais je ne souffre pas autrement.
— Youlez-vous permettre que je reste auprès de vous , pendant que Coraly ira chercher Joséphine, lui demanda mademoiselle S....
Maria ne répondit d’abord que par une simple inclination de là tête ; mais voyant Coraly entrer dans la maison , elle la rappela.
— Si vous rencontrez maman , ne lui dites pas que je souffre, je vous en prie; pauvre mère ! cela l’inquiéterait.
Coraly avait dit oui , et était déjà loin que Manette n’avait pas achevé sa phrase.
Toujours courant , Coraly atteignit bien vite la chambre de Joséphine ; mais le silence qui régnait à l’entour lui fit d’abord présumer que celle qu’elle cherchait ne pouvait s’y trouver,
car bruyante et animée qu'était toujours Joséphine, aussi loin que la portée de sa voix pouvait aller, on était sûr d’en entendre les éclats sonores et purs ; aussi quel ftit l’étonnement de Coraly à la vue du spectacle qui s’offrit à elle, en entrant dans sa chambre !
Un berceau occupait un angle de cette chambre; assise sur un grand fauteuil, à côté de ce berceau, une jolie enfant de dix à onze ans le balançait doucement d’une main ; l’autre main se porta à sa bouche avec un doigt levé en apercevant Coraly.
— Chut ! lui dit-elle , et elle lui montra un enfant dormant dans le berceau.
— Toi, berceuse ! — s’écria Coraly en riant. . . Mais , — ajouta-t-elle en s’approchant davantage , et en examinant avec attention la figure ronde et rouge de l'enfant , encadrée dans un bonnet de dentelle , en voyant ses yeux d’émail grands , ouverts et fixes ; — mais , Dieu me
pardonne, c’est ta poupée que tu endors ainsi?
— Que veux-tu , Goraly , dit Joséphine tristement , je suis en pénitence , et comme je ne puis ni courir ni sauter , ma foi , je joue à la ' poupée.
— En pénitence! et qu’as-tu fait, ma pauvre amie? dit Coraly en l’embrassant tendrement.
— Oh ! pour cela, je l’ai bien mérité, répondit Joséphine avec une grande naïveté; mes maîtres ne peuvent pas venir à bout de moi ; je ne veux rien apprendre : il n’y a pas de petite fille de mon âge plus ignorante que je ne le suis. Puis on me trouve volontaire , cntétée , moqueuse. Oh ! j’ai bien des défauts , Coraly ! et dire que je n’ai pas le courage de m’en corriger!...
— Eh! qui n’en a pas des défauts? est-ce que tu crois donc que je n’en ai pas , moi, Joséphine... Voyons, ne pleure donc pas comme ça, tu me fais de la peine.
— Non , ma chère Coraly, je ne veux pas me consoler... Si tu savais tout ce que maman m’a dit ; — elle , si bonne et si indulgente ordinairement. — J’ai été trop tendre pour vous, mademoiselle ; je ne vous ai contrariée en rien, je fais votre volonté , au lieu de ployer la vôtre à la mienne ; puisque je suis trop faible pour me faire obéir , et vous pas assez raisonnable pour obéir, sans qu’on vous y force, il faut nous punir toutes deux , nous séparer. Votre père et moi , avons décidé qu’on vous enverrait en France, chez votre tante Eenaudin ; là, votre esprit acquerra tout le développement qu'il n’a pu recevoir dans ces climats. Au couvent , l’exemple de vos compagnes excitera votre émulation et piquera votre amour-propre ; tandis qu'ici , l’indolence des créoles entretient
votre répugnance pour l’étude Et elle m'a
quittée, ma chère Coraly... elle s'en est allée , sans vouloir m’écouter... Oh! j’en mourrai... c’est sûr !
— Mon Dieu ! Joséphine , dit Coraly d’un air de mystère , c'est bien dommage que tu sois en pénitence , car Zénobie , qui est restée auprès de Manette , est venue avec moi pour te proposer une chose.
— Oh ! ma pénitence est finie : je n’en avais que pour une heure ; l'heure est écoulée depuis longtemps , — dit Joséphine en essuyant ses larmes , ainsi parle.
— Tu sais bien , Euphèmie David?
— Qui , la vieille sorcière?
— Oui, la sybille des Trois Islets ; elle a appartenu à M"" Renaudin , ta tante , qui lui a donné sa liberté ; en considération de quoi elle nous dira bien la bonne aventure.
— Quelle idée ! dit Joséphine ; mais je n’oserais jamais aller chez cette femme-là , moi.
— Nous serons trois, de quoi aurais-tu peur?
— Je ne sais pas, mais de tout, je crois.
— Oh ! Joséphine , c’est si amusant de se
faire dire la bonne aventure!... et puis, c’est toujours vrai ce qu’on vous dit.
— Ou ça ne l’est pas.
— Tiens, Joséphine, une preuve: Tu sais bien , le nègre Marco? eh bien , elle lui a prédit qu’il se marierait et qu’il aurait une femme blanche, et quinze enfants noirs.
— Et il est mort la semaine dernière , sans femme et sans enfants, dit Joséphine en riant.
— Mais s'il n’était pas mort , la prédiction d’Euphémie se serait accomplie. Ne sois donc pas incrédule comme ça, Joséphine.
— Oh ! si je croyais qu’Euphémie eût le don de divination , je sais bien ce que je lui demanderais , dit Joséphine toute rêveuse.
— Quoi donc , ma chère amie?
— Si ma sœur guérira, Coraly. Mon Dieu, que j’ai du chagrin de la voir dépérir ainsi ! Et maman qui l’aime tant ; qui l’aime plus qu'elle ne m’aime , Coraly ; et c’est naturel , Manette
est si bonne , si sage ; elle est bien plus raison-
nable que moi, sais-tu?
— Elle est aussi plus âgée.
— Oh! deux ans, qu’est-ce que c’est que deux ans!... Dans deux ans , si je ne m’y mets pas tout de bon , comme on dit , je ne serai pas plus avancée qu’aujourd’hui , je le sens.
— Euphémie te dira ça mieux que personne, Joséphine.
— Mais, pas mieux que moi, Coraly, puisque ça ne dépend que de ma volonté.
— Eh ! bien , ne la consulte pas sur ta sagesse , Joséphine; heureusement qu’il y a d’autres choses plus intéressantes à savoir... si on aura une robe neuve à Pâques, £i on vivra longtemps... si... Mais décide-toi, Joséphine, viens donc; veux-tu que j’aille demander la permission à ta mère ?
— Ya, mais ne lui parle pas d’Euphémie, elle dirait que ce sont des bêtises.
Coraly sortit et revint l'instant d’après.
— Ta mère consent à ce que nous allions promener toutes trois; Munk nous accompagnera avec Mimi et Popote. Allons , mets ton chapeau et suis-moi. Que de choses je vais demander à la sorcière !
— Moi , je ne lui en demanderai qu'une , dit Joséphine en nouant un chapeau de paille sur ses beaux cheveux noirs ; — et elle ne concer- ' nera. que ma pauvre Manette , si patiente et si souffrante !
Puis les deux jeunes filles, se prenant par le bras, s’élancèrent hors de la chambre en appelant Zénobie.
l’antre de la sorcière.
Le soleil était couché depuis peu de temps, lorsque trois jeunes filles, dont la plus âgée paraissait avoir douze ans, s’avançaient se tenant par la main , dans une avenue bordée des deux côtés d’amarillis gigantea.
— Quelle jolie fleur î dit l’une d’elles en s'arrêtant.
— Une Heur sans feuilles à l’arbuste, obsen a sa compagne ; c’est singulier.
— C'est que nous ne sommes qu’au mois d’août, Zénobie, répondit Joséphine la plus grande de ces jeunes tilles ; la fleur paraît d’abord , les feuilles ne naissent qu’ensuite ; tu les verras dans quelques jours; leur largeur est de dix-huit pouces, elles sont très- allongées et blanches vers l’extrémité de leur tige. Mais, examine le nombre prodigieux de ces fleurs, la variété harmonieuse de leur couleur. C’est la fleur que j’aime le mieux ; je fais le vœu d’en avoir plusieurs gerbes devant l’endroit le plus apparent de mon habitation.
— Joséphine, n'est-ce pas au bout de cette avenue, la demeure de la sorcière? demanda Coraly.
— Du moins je le crois, répondit Joséphine. Pourvu que nous ne nous repentions pas d’être venues la consulter.
— Je ne sais, dit Zénobie , mais à mesure que j’approche, je sens s’affaiblir ma résolution de tenter le sort. • •
— Allons donc! du courage, dit Coraly.
Et bien que la jeune enfant voulût en donner à ses compagnes, il était facile de s’apercevoir quelle aussi ne paraissait pas fort rassurée ; à mesure qu'elle avançait , les brillantes couleurs de son visage s’effaçaient graduellement.
— Qui sait ce qu’elle va nous dire ! dit Joséphine ralentissant son pas. J’ai un battement de cœur affreux.
— Tu n’y es donc jamais allée, lui demandèrent ses deux compagnes.
— Jamais; j’aime bien mieux consulter mes petits cailloux que la sorcière.
Tes petits cailloux! répétèrent Coraly et
Zénobie avec étonnement.
— Oui , mesdemoiselles, dit Joséphine gravement, et je vous assure que cet oracle, m’a
rarement trompée. Voilà comment l’on fait :
d’abord on prend de petits cailloux...
— C’est assez rationnel , interrompirent les petites espiègles en riant.
— Puis ; — mais il ne faut pas rire , mesdemoiselles , — on se dit — par exemple : — aurai-je une belle robe à Pâques?. . ou le premier navire qui viendra de Franee m’apporterat-il une belle poupée ?.. ou bien encore, si vous avez un parent ou une amie malade , on peut se demander : guérira-t-il?.. Alors, on choisit un but , comme qui dirait un cocotier ou un bananier ; on se place loin de son but et on lance un caillou ; si le caillou touche, la chose réussit ; s’il ne touche pas, la chose ne réussit pas..... Il est vrai qu’alors on peut recommencer jusqu’à trois fois; mais jamais quatre
— Si tu ne marches pas plus vite , Joséphine,
h nuit nous surprendra que nous ne serons pas
encore arrivées chez la sorcière , observa Coraly.
— Ne vois-tu pas sou palais? demanda Zénobie.
— Je ne vois qu’une cabane toute petite et toute simple , répondit Joséphine.
— Une cabane ! certes ce n’est pas là la demeure de la sorcière, répliqua Zénobie.
— Sans nul doute ! dit Coraly en haussant les épaules; elle doit p ar le moins avoir un palais.
— Et donner ses audiences , ajouta Joséphine, dans une salle élevée, élevée comme la plus haute montagne de Saint-Pierre.
— Assise sous un dais éclatant d'or et de „
rubis, répliqua Coraly.
Oh ! je me la figure , mesdemoiselles , dit
Joséphine , son ton doit Être grave et sévère.
— Les ouragans doivent précéder son char, dit Ccraly.
— D’énormes serpents doivent l’entourer, et
faire retentir l’air de leur effroyable sifflement , ajouta Joséphine.
— Un croissant de feu doit orner sa tète, dit encore Coraly.
— Finissez donc vos commentaires , mesdemoiselles, dit Zénobie, toute pâle; vous me faites une peur affreuse.
— Je le crois bien , nous nous en faisons autant à nous-mêmes , dit Coraly ; vois Joséphine comme elle tremble.
— Oh! tu n’es pas plus rassurée que moi, dit Joséphine ; et s’arrêtant soudain , elle ajouta : Mesdemoiselles , croyez-moi , n’allons pas plus loin.
— Fi donc ! dit Coraly, avoir peur depuis une heure pour rien; non, du caractère et du courage: nous sommes sorties pour consulter la sorcière .reculer serait une honte pour nous, et puis, quand même, nous ne devons pas être bien loin de son palais ; — Bonne femme , ajouta-t-elle en
s’adressant à une vieille négresse , accroupie sur une natte devant la porte d’une cabane couverte en chaume , et autour de laquelle les citronniers en fleurs et les lucioles odorantes répandaient leurs plus doux parfums, — pourriez-vous nous indiquer la demeure de la sorcière.
— Je ne connais pas de sorcière dans ces parages , répondit lentement la vieille négresse, en attachant son ail fauve et un peu louche sur les trois jolies jeunes filles arrêtées devant elle.
— Euphémie David , qui a appartenu à ma tante Renaudin, dit Joséphine avec douceur.
— C’est moi, dit la vieille.
Les trois jeunes filles se regardèrent étonnées ; puis elles reportèrent aussitôt leurs regards sur cette femme ; voyez ce que peut la force de l’imagination; cette négresse leur parut plus vieille et plus cassée qu'au premier abord. Il leur semblait lire quelque chose de prophétique sur ce front
ridé couvert de laine grisonnante; la natte même sur laquelle la sorcière était assise, ne leur parut avoir ni la forme ni la couleur des autres nattes. Inquiètes , troublées , ces pauvres enfants baissaient les yeux, n’osant, les peureuses, les fixer plus longtemps sur cette femme, qu’elles pensaient devoir changer d’aspect de moment en moment, n’osant même les tourner vers les arbustes élégants et embaumés, à travers les fleurs desquels elles appréhendaient de voir errer des serpents à sonnettes , des panthères , des tigres et autres bêtes féroces ; ce : c’est moi ! qu’avait répondu la vieille , leur semblait n’avoir pas été prononcé par une voix naturelle, et bourdonnait à leurs oreilles d’une façon étrange et particulière. — Elles auraient voulu fuir , et une force surnaturelle les clouait à leur place ; une terreur panique glaçait leurs sens : on aurait entendu le battement précipité de leur cœur.