‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 7 sur 19 · PROPHÉTIE · texte numérisé non relu

PROPHÉTIE

— Que craignez-vous, belles créoles? leur dit la vieille négresse, d’un ton triste et doux. Ne regrettez point de m’avoir honorée de votre présence ; regardez-moi : aucune vapeur dangereuse ne s’exhale de ma bouche ; vous ne verrez ni flamme ni fumée environner cette enceinte , ni volcan vomir tout à coup autour de

moi des matières sulfureuses ; je suis une pauvre et vieille femme , née en Irlande ; ma mère, esclave comme moi , m’apprit le secret des lignes que la nature a formées dans nos mains ; contiez-moi , sans crainte , vos petites mains , charmantes créoles ; donnez-moi la gauche.

Et prenant ellc-mème la main qui se trouvait le plus ù sa portée , et qui était celle de M llc du B.... , elle dit :

— Vous vous nommez Coraly : malgré votre extrême jeunesse , vous aidez votre mère dans les soins qu’exige le gouvernement de plusieurs habitations vous épouserez un homme

de cette colonie ; vous aurez une nombreuse famille , et vous passerez toute votre vie dans les lieux qui vous ont vue naître. Seulement, votre fortune ne se soutiendra pas.

(Comme j’en sais davantage qu’Euphémie, et cela par la seule raison que je ne parle que du passé , et jamais de l’avenir, je vous dirai , mes

jeunes amies, que M 11 * du B..... épousa un homme de la Guadeloupe, M. de Saint-À***, n’eut qu’une fille , et vint habiter la France, où sa fortune s’est toujours maintenue bonne et heureuse Mais passons à la seconde prédic-

tion).

M üc S.... , rassurée par les paroles adressées à M 1!e du B s’avança à son tour.

— A moi , bonne Euphémie , lui dit-elle en lui tendant une petite main blanche et effilée.

— Tous, lui dit-elle , vous aurez et vous n’aurez pas : une grande catastrophe vous menace ;

mais passez les mers , et l’orage s’apaisera

— A vous maintenant, Joséphine Tascher de la Pagerie, ajouta la vieille en s’adressant à la troisième jeune fille.

— Ne pourriez-vous me dire une prophétie plus claire, dit M 1Ie S.... en souriant.

— Non , répondit Euphémie , les lignes de votre main se croisent tellement , que rien no

s’y devine ; beaucoup d’événements vous attendent ; mais votre piété vous donnera la force de les surmonter... Vous vivrez jusqu’à cent ans!

(Je vais faire pour M 1U S.... comme pour sa compagne; son histoire est des plus intéressantes; elle quitta la Martinique l’année 1776, pour se rendre en France ; dans la traversée, le vaisseau fut assailli par des corsaires algériens ; au moment où ces corsaires tournaient leur proue vers les états barbaresques , le navire fut attaqué par des écumeurs tunisiens et pillé. M ,u S.... devint donc la proie de ces nouveaux vainqueurs. Elle fut conduite à Constantinople dans le sérail du Grand-Seigneur, où elle devint une de ses femmes, — vous savez , mesdemoiselles, que le sultan a plusieurs femmes. — Devenue Sultane , elle donna le jour à un fils , le sultan Mahmoud , qui règne aujourd’hui glorieusement en Turquie ; cette intéressante Américaine , bien loin de vivre aussi longtemps que

le lui avait prédit Euphémie, est morte en 181 1 r ûgée de cinquante et un ans. )

— Maintenant à vous , Joséphine Tascher de la Pagerie , répéta la vieille négresse, en prenant la main gauche de la jeune créole et y plongeant avidement les yeux; mais, comme si elle y eût remarqué quelque chose d’extraordinaire , elle resta muette et sombre.

— Serai-je heureuse? demanda Joséphine avec impatience. Parlez vite, ma bonne femme, la nuit s’avance , et il ne faut pas qu’à l’habitation on remarque notre absence... Mais parlez donc , et surtout dites la vérité ; je ne veux pas qu’on me la déguise.

— La vérité, répéta Euphémie, les yeux fixés sur une petite éminence qui se faisait remarquer au-dessous du pouce de la main gauche de Joséphine , je la dirai ; mais ma franchise vous

causera une grande surprise, belle créole

Puis, d’un ton de voix creux et grêle , elle arti-

cula ces mots : — Vous ôtes née le 2i juin 1763, le jour même où le traité qui rendait la Martinique à la France fut signé , heureux augure d'une brillante fortune ; un signe qui n’arrive que rarement et seulement pour les enfants prédestinés , a étonné tous ceux qui ont assisté à votre naissance : une petite coiffe entourait votre tête ; cette couronne transparente n’est

que le prélude d’une couronne plus réelle

Vous traverserez les mers et sur un autre

hémisphère , vous épouserez un homme d’épée vous serez reine !

— Heine ! répéta Joséphine en éclatant de rire ; et de quel royaume , s’il vous platt , bonne sybille?

— J’en ai assez dit , répondit tristement la sorcière, en laissant aller la main de Joséphine : ne m’interrogez plus, enfant !

— Et moi , je veux savoir le i$ste , répliqua Joséphine , et je commence déjà mon rôle de

reine , en vous ordonnant , sujette , de répondre !

— J’obéis , lui dit la négresse sourdement.

Après avoir monté au faîte des grandeurs

vous en descendrez vous mourrez malheu-

reuse !

— La fin n’est pas aussi gaie que le commencement. dit Joséphine, un peu émue malgré elle. — Néanmoins , bonne vieille , voici de quoi payer ta prédiction. — Elle jeta quelques pièces d’argent dans le tablier de la négresse. — Mais dis-moi encore quelque chose ; Manette est malade, Manette guérira-t-elle?

— Elle sera bientôt délivrée de tous ses maux ! répondit la vieille, en comptant son argent et le nouant dans le coin d’un vieux mouchoir de poche.

— Merci , répondit Joséphine , interprétant favorablement cette réponse , — merci , — et , prenant ses deux compagnes parla main, toutes

les trois , avec cette versatilité d’humeur que la nature accorde à l’enfance , se mirent à courir vers l’endroit où elles avaient laissé leurs négresses.

C’était sur le bord de la mer.

— Est-ce que tu crois à tout ça? se demandaient-elles.

— Quelle drôle de supposition , que tu sois reine! dirent Coraly et Zénobie é Joséphine.

— C’est une chose que je vais vous dire à l’instant, répondit Joséphine, ramassant une poignée de petits coquillages ; — tiens, à cette pirogue , ajouta-t-elle en le lançant de toute sa force.

Le coquillage tomba dans la mer é vingt pas de la pirogue.

— Ma couronne ne tient pas, mesdemoiselles, répliqua-t-elle en riant ; puis , redevenue sérieuse tout à coup et se disposant à lancer un

second coquillage , elle dit : . — Voyons si ma sœur est mieux. — À la pirogue.

Le coquillage décrivit un cercle dans l’air, alla frapper les bords du bateau , et s’enfonça dans l’eau à peu de distance.

— Ma sœur est plus mal ! ma sœur est plus mal ! cria l’intéressante créole , dont le visage expressif donnait tous les signes de la plus affreuse conviction. — Oh! courons, courons; qui sait si je la reverrai ?

Et la jeune enfant ne ralentit sa course qu’à la vue de l’habitation ; le plus grand désordre régnait de tous les côtés ; les esclaves allaient et venaient en tumulte ; Joséphine s’arrêta saisie , et n’osait ni interroger ceux qu’elle rencontrait, ni aller plus loin. Bientôt M. Tascher de la Pagerie parut ; sa figure noble et belle était baignée de larmes.

— Maria? lui dit vivement Joséphine.

— Ah ! je n’ai plus que toi d’enfant ! s’écria

M. de la Pagerie , serrant avec désespoir sa fille sur son sein.

— , Ma sœur est morte ! cria Joséphine, et ses yeux se fermant, elle tomba sans connaissance dans les bras de son père.

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