‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 8 sur 19 · L’EMBARQUEMENT · texte numérisé non relu

L’EMBARQUEMENT

Deux années après , deux femmes étaient assises sur le bord de la mer ; plusieurs noirs et négresses se voyaient accroupis à une distance respectueuse. La première de ces femmes était jeune encore ; la seconde échappait à peine l’enfance : toutefois , sa taille , richement formée, lui donnait au premier abord l’appa-

fence d‘une grande et forte jeune fille , ce que, ses traits fins et gracieux , sa petite main mignonne et ses pieds d’enfant venaient démentir , et attester son extrême jeunesse ; des cheveux noirs et bouclés tombaient en profusion sur ses épaules; une robe de mousselineblanche , serrée à la taille par un ruban noir, n’entravait ni ses mouvements , ni sa course. Une grande poupée , parfaitement habillée à la française, reposait comme un enfant sur ses genoux.

Après avoir regardé pendant quelque temps sa poupée , non comme on regarde un jouet , mais comme ou considère une personne chérie , la jeune enfant murmura à voix basse :

— Comme tu ressembles à Manette, ma belle poupée î voilà son front; voilà sa bouche; voilà ses yeux ; mais non , car sa bouche me sou-

riait , ses yeux me caressaient du regard... non... non... Va-t'en, trompeuse image!

Et , avec un geste de dépit et d’amertume , la

mutine enfant jeta loin d’elle son jouet... Puis, comme si elle eût craint d’être grondée, ses yeux se reportèrent sur sa mère.

Chose incroyable , la mère ne faisait aucune attention à son enfant, ses yeux était fixés sur les vagues de la mer qui venaient , en murmurant, mourir à ses pieds, et de grosses larmes bordaient ses paupières.

— Maman , qu’avez-vous?... Bonne maman , vous ai-je fâchée sans le vouloir? dit la jeune fille , se penchant sur l’épaule de sa mère, et lui prenant les mains pour les baiser.

— Non , ma Joséphine , répondait M m * de la Pagerie , s’efforçant de retenir ses larmes ; — non , mais cette vaste mer fait naître en moi d’affreuses idées de séparation.

— Penseriez-vous toujours à m’envoyer en France? cria presque Joséphine.

JEt comme sa mère se mit à pleurer sans lui

répondre la jeune fille reprit avec toute la chaleur de son âme ardente.

— Que vous ai-je fait? Pourquoi m’exiler? Maria n’est plus, et je suis votre seule

enfant ! Qu’importe des projets de fortune?

Qu’est-ce que la fortune sans lé bonheur? et le bonheur est-il loin de sa patrie , loin de ses parents chéris? Oh ! ma mère , parlez à votre

Joséphine : depuis quelque temps , vous êtes rêveuse; mon père, lui qui m’aime tant, ne peut me serrer dans ses bras , sans que je ne sente des larmes tomber de ses yeux sur mes cheveux ; vous roulez tous les deux un projet dans votre

tête ; ce projet me concerne , je le vois Ah !

ma tante Renaudin me réclame près d'elle, je le devine Parlez, maman , parlez , votre si-

lence me fait mourir.

— Chère enfant! dit M me de la Pagerie, avec l’expression de la tendresse et de la douleur la plus vive , — nous sommes bien malheureuses

l’une et l’autre , car tu vas entreprendre une longue et pénible navigation.

— Ah ! mon cœur l’avait pressenti ! cria Joséphine en fondant en larmes : — on nous sépare.

— Pour ton bonheur, répondit M m ' de la Pagerie.

— Pour mon malheur, répliqua Joséphine.

— Ton père a disposé de ta main , ma fille ; c’est un mariage superbe et honorable ; ta tante l’a conclu... Elle te réclame... Joséphine, en cédant à la volonté de ton père , tu nous donneras la plus grande preuve de ta tendresse , et le ciel te bénira. C’est lui, mon enfant, n’en doute pas , qui ordonne dans sa sagesse que tu fasses un établissement en Europe... Joséphine... nous ne serons séparés que momentanément : nous nous reverrons un jour..... Oh! cache-moi ta douleur, pauvre enfant, si tu veux me donner la force de supporter la mienne.

Depuis cet entretien jusqu’au moment qui précéda le départ de Joséphine , ce ne fut plus que des larmes et des sanglots dans cette maison, asile , jadis , de la joie et de la paix.

Enfin le navire est prêt, il faut partir. M. Tascher de la Pagerie confia sa fille aux soins

d’une fidèle amie, M m * de B Les effets

sont embarqués; M me de B elle-même est

montée sur le batiment, et, pour la troisième fois , le capitaine a envoyé son second à terre inviter M 1U de la Pagerie à se rendre à bord.

— Du courage, lui disait sa mère , qui en manquait elle-même , du courage , et sois bien persuadée, trop chère et trop malheureuse enfant , que mes regrets et ma tendresse te suivront en France Avec toi s’éclipse tout mon

bonheur.

Pâle et troublé , M. de la Pagerie ne cessait de presser, en sanglotant, sa fille sur son sein;

enfin, donnant lui-même le signal d’un départ que dans sa sagesse et dans son amour il avait résolu , il remit sa fille aux bras de ses -négresses.

Celles-ci l’emportèrent presque évanouie.

Mais avant de monter sur le vaisseau , Joséphine parut avoir retrouvé toute son énergie, s’arrachant des bras de ses femmes , elle se jeta à terre :

— Terre ! terre, qui m'as vue naître, crie-t-elle avec désespoir, tu seras toujours ma terre préférée!... Oh ! je puis trouver un ciel plus pur, des lieux plus beaux ; mais jamais, non jamais , aucuns ne me seront aussi chers.

Et baisant à plusieurs reprises cette terre fortunée , elle l’arrosa de ses larmes.

— Emmenez-moi vite , ditr-ellc en se relevant.

On la hissa à bord , le vaisseau leva l’ancre , et la jeune créole quitta sa patrie , pour aller

accomplir, sur un autre hémisphère, une partie de la prédiction d’Euphémie.

Joséphine épousa d’abord M. de Beauharnais, duquel elle eut deux enfants , le prince Eugène, prince si loyal et d’un si beau caractère , et la belle et bonne Hortense , qui fut reine de Hollande, etqui n’est plus aujourd’hui que duchesse Saint-Leu. Mais nous anticipons sur les événemens , revenons.

Eugène et Hortense n’étaient que des enfants quand la révolution de 93 éclata ; M. et M m * de Beauharnais furent emprisonnés.

Tous les jours , Joséphine , bonne qu’elle a toujours été , faisait la lecture aux prisonniers , et tous les jours la fatale liste de ceux qui étaient exécutés donnait à Joséphine l’occasion de déployer toute la richesse de son âme , en consolant la veuve ou la mère affligée... Un jour... que le journal à la main ses yeux parcouraient la fatale liste , et se portaient ensuite avec an-

goisse sur les parents de la victime désignée, un nom frappe sa vue, un cri douloureux lui échappe , le journal glisse de ses mains , elle

s’évanouit Elle venait de lire le nom de son

mari, condamné à mort et exécuté. .

Quelques années après, Joséphine devint l’épouse de Bonaparte , et monta avec lui sur le premier trône du monde.

Mais , bien que descendue de ce trône peu de temps avant la chute de l’empereur, elle ne mourut pas malheureuse !... non !... car ses enfants entouraient son lit et lui fermaient les yeux ; car elle fut pleurée de tout le monde , comme elle en fut adorée ; car , en mourant , elle put dire, comme se disait jadis la charmante enfant, comme se dit plus tard la bonne mère, et plus tard encore l’impératrice couronnée : — Jamais je n’ai fait verser une larme, et j’ai essuyé toutes celles que j’ai pu.

Joséphine , impératrice et reine couronnée ,

mourut en mai 1814; elle fut appelée la Bienfaisante , Mesdemoiselles : et on oubliait tous ses titres auprès de celui-ci ; c’était réellement de cette femme, bonne et estimable, que l’on pouvait dire : Son souvenir vit dans tous les cœurs.

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