RTSIÉGÉ (LA BOUSE DE BŒUF-MUSQUÉ
« Etsiégé, c'est-à-dire Bouse, est ainsi nommé parce qu'étant tout petit, il fut frotté avec de la bouse de bœuf musqué, afin de recevoir l'esprit magique. Il fut trouvé au bord de l'eau, dans une auge de bois, par une vieille femme de la nation de Dhænan (femmes publiques), qui l’éleva et l'adopta pour son fils.
« Devenu grand, Etsiégé devint très-puissant, tout en demeurant le plus doux des hommes. Il ve se fâchait jamuis contre les hommes, qu'il appelait ses frères ; et si parfois ils l’excitaient à la colère, celle-ci n'avait pas de suite fâcheuse pour eux. Mais le pouvoir d’Etsiégé n'étäit pas
de la nature de celui dont se vantent nos jongleurs. Eux sont mauvais. C'était une puissance dont nous ignorons la nature, Il produisait des merveilles à l’aide d’une baguette de saule ou d’une ramure de renne.
« Or, en ce temps-là, nous demeurions au milieu d'une nation étrangère qui nous avait rendus esclaves. Nous les appelons La nation des Femmes publiques (Dhœnan). Ce peuple était riche ; il possédait du métal, des étoffes, des bestiaux ; mais il voulait notre destruction. Comme ces gens-là allaient nus et qu'ils faisaient leurs délices de la chair du chien, nous nous moquions d'eux. Ils nous forçaient de manger de cette horrible nourriture. Toutefois Etsiégé ne voulut jamais y consentir. Ils se rasaient la tête et portaient des cheveux faux. Nous étions si malheureux parmi les Dhœnan, que nous ne pouvions rire que dans un péricarde de renne ou dans une vessie, de crainte d’être entendus de nos persécuteurs, car ils s'imaginaient toujours qu’on les tournait en dérision.
« Etsiégé ayant donc rassemblé les Dindjté, ses frères, il les forma en armée et résolut d’aller combattre les Dhœnan, puis de s'enfuir dans le désert qui borde la mer Glaciale. Il arma ses raquettes de deux cornes, il quitta la vieille grand'mère qui l'avait élevé, il abandonna sa femme, sa tente et tout ce qu'il possédait dans la terre des Dhœnan ; et il se dirigea vers le lieu où se trouvaient ses frères. Comme il y allait, Etsiégé rencontra un homme très-beau et se dit: « Je vais le tuer, » Il marcha donc de conserve avec lui, puis il le frappa tout à coup d’une motle de terre qui lui brisa l’épine dorsale, et il l'étendit roide mort. « Puisque tu as fait cela, lui dirent ses pa- « rents, tous les Dhœnan te tueront, sauve-toi. » La vieille qui l’avait élevé lui ayant reproché le meurtre du beau jeune homme, il la renversa également d’un coup
sur le front, el elle gît encore sur le sentier, T. XV. 4
a Après cel Etsiégé entra de nuit chez ses frères. Il les trouva habitant parmi la nation des Femmes, assis et man- -geant au milieu d’un peuple ennemi, Ayant pénétré daus le village où son frère et sa sœur demeuraient, il trouva cells-cien deuil, car les Dhœnan avaient tué son fils unique. Elle avait donc la tête saupoudrée de vermillon et de duvet de cygne, comme les personnes qui sont en deuil. Outré de colère, House procéda toute la nuit à la magie qui devait tuer nos persécuteurs, C'est l’Akrey-anschiw (le jeune homme magique), Au milieu du village, un jeune homme, lié par l'Esprit de la mort, bondissait deci delà à travers les tentes, Dès qu'Etsiégé vit le jeune homme bondissant, il chaussa ses raquettes armées de cornes affilées par devant et par derrière, el s’élança sur lui en croupe., Le jeune homme magique le transporta à travers les tentes des ennemis, il courait et santait en tournoyant, emportant Etsiégé dons sa course, Celui-ci massacra de ses cornes tous les Dhænan, Alors cette même nuit, une graude clameur retentit dans le pays des Femmes, La vieille grand'mère se désolait sur le chemin, en criant : « Ah! si mes fils vivaient, si mes fils vivaient encorel « Cette nuit mème son frère cadet, le jeune homme ma- « gique, les a tous tués, MVétchra Kroakran anschiw. »
« Toutefois Etsiégé n'avait pas combattu. Ji avait immolé une petite chienne blanche, avait frotté de son sang les tentes de ses frères, et pendant la nuit le sang avait coulé dans le camp ennemi.
« Apiès ce coup de main, Bouse s'enfuil du pays des Femmes, accompagné de son frère, Il avait une femme, il la laissa. En fuyant, ils aperçurent sur un échafaudage de belles peaux de chèvre. Bouse les prit, en fit un paquet et Les emporla. Alors tous s'en furent vers le pays où ils avaient habité primitivement, Mais avant de partir et pendant le sommeil des Dhœnan, Bouse et ses frères
leur senlevèrent un butin magnifique. Mulheurousement on partit un peu tard, ce qui donna au grand chef des Dhœnan le temps de poursuivre les Dindjié.
« Comme on était en marche, ayant la mer devant s0i et l'ennemi derrière : « Qu'est-ce qui arrive là-bas, sur mer?» se dit-on. C’est un grand vent qui se lève el qui pertage là mer; des vagues hautes comme des sapins surgissent, et l’eau tout entière s'élève de part et d'auire, elle monle en laissant le fond à sec. « Par ici, par ici, « preuez torre, prenez terre, mes frères, » s'écria Bouse. Ils le suivirent tous et il leur fit parfaitement traverser la mer à pied sec. Ils parvinrent tous sains et saufe sur l’autre rive et prirant terre, Alors lui, seul au bord de la mer, promène de nouveau son bâton et en frappe la terre. Aussilôt l’étançon qui la soutient tombe, la terre s'affaisse, l’eau remonte et recouvraat touts la terre, elle fait périr le reste des Dhœnan.
« Le soir ariivé, Elsiégé dit à ses frères : « Notre pa- « trie est encore bien éloignée, iwaïis prenez courage, je « vais la faire se rapprocher, » Ce disant, il prit un faon de ronne (sé), le saigna, l’immolu, et lui arrachant le nerf de la jambe : « Vous ne mangerez pas ceci, » dit-il à ses frères. Par la vertu de cette opération magique la terre de leurs ancêtres se rapprocha un peu. Au crépuscule elle n’était pas fort loin. Bouse retourna vers ses frères, qui lui dirent : « Les enfants n’ont point de viande, a et les homines faits sont sans provisions. » Îl y avait là une foule immense campée sous la tente, et ceite foule ianombrable n’avait rien à manger.
« Or, c'était le Serpent (Nâk-thadæd) qui privait ainsi les Dindjié de leur subsistance. Ce serpent affreux habitait dans une caverne, où il gardait tous les poissons. Il les avait convertis en pierres, Îls étaient durs conime des rochers. « Je détruirai le serpent, » se dit Bouse, Touiee
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fois, il ne savait où était son repaire, et il se coucha pour faire la magie inquisitive.
« Pendant que tout dormait dans le camp, un enfant magique apparut à Æsiégé, qui lui dit: « Où donc est le «chemin qui conduit à la terre des Serpents ? » Alors l'Enfant magique : « Le sentier passe par là, » répohdit-il, Bouse, saisissant le bois à l’aide duquel il opérait des prodiges, ce bois si léger pour son bras et pour celui auquel il le confiait, mais si lourd à tout autre, suivit l'Enfant magique el se rendit à la terre des Serpents. L'île (4) s'étend au loin sur les eaux, c’est une terre immense pleine de poissons exquis, on les mange crus, ces poissons, et ils ont un goût délicieux. Mais le Grand Serpent de la mort et de la famine (Æ'tan) les garde dans son antre.
a Bouse arrive à l'entrée de la caverne des Serpents, et pour attirer le Grand Serpent de la mort, il plante un poteau devant l'orifice el le surmonte de son couvre-chef (tsaa). Quant à lui, il se tint en arrière, armé de sa verge magique.
« Alors on entendit gronder le monstre, on le vit sortir de la caverne. Bouse brandit son bâton et en frappant le grand serpent sur la tête, il la lui écrasa et le laissa mort à terre. Puis, pénétrant dans la caverne des Serpents, il remplit de poissons sa couverture en peau de chèvre et s’en retourna au camp. « Là-bas j’ai tué ce chien maudit, u dit-il à ses frères, je l’ai foulé aux pieds et lui ai écrasé « la tête. » Depuis lors, les Dindjié ne manquèrent plus de nourriture.
« Dans le désert aride où nous habitions sous des tentes de mousse, on fit la rencontre d'une autre nation d'hommes puissants. Ils portaient pour coiffure des bonnets de bois
(1) Tout continent est appelé fle par les Peaux-Rouges. La terre ellemême est considérée par eux comme une ile, et son nom, nné, nni, a Ja
. même racine que le mot Île, sn,
semblables aux forcines de nos sapins, et sur leur poitrine un vêtement composé de cailloux agglutinés. Un grand bouclier pendait de leur épaule gauche, et ils portaient à la main des couteaux de pierre liée au bout d’une perche. Il n'était donc point facile de s'en défaire. Cependant les Dindjié partirent pour les combattre ; mais, à la vue de leur grand nombre, ils furent effrayés et dirent à Etsiégé : « Toi seul parles, Bouse, et nous verrons ce qui « se passera par en bas. » Car, comme il ne pouvait combattre à cause de son grand âge, il s'était fait transporter par ses deux fils au sommet d’une haute montagne. E'tsiégé dit donc à ses deux fils : « Placez-moi dans mon « chariot et précipitez-moi sur les ennemis, du haut de « la montagne. » Ils lui obéirent. Alors, quand son tratneau se prit à rouler sur la pente rapide, il en sortit un bruit terrible tel que celui de plusieurs tonnerres. Le traineau de Bouse tonnait et foudroyait les ennemis en roulant. Alors la nation aux casques de bois prit la fuite et les Dindjié les poursuivant en firent un grand carpage.
« Bouse avait un frère cadet, c'était un jeune homme magicien nommé ÜMédhœvé hig ti-hi (celui qui est revêtu de l’habit blanc magique). De concert avec Eisiégé, il massacrait nos ennemis, quoique sans combattre. Revêtu d’un long habit d'hermine blanche, il balançait sans cesse un instrument suspendu par une lanière. Il le balançait en parlant, mais nous ne savons plus ce qu'il disait, nice qu’il faisait, La première fois que nous vous avons vus balançant vos encensoirs en parlant à voix basse, nous avons pensé que vous faisiez quelque chose d’analogue. Eh bien, par cette parole et par ce balancement, Nédhœve big ti-hi massacrait nos ennemis.
« Un jour, entre autres, il s'en rassembla une grande foule. C’étaient des Esquimaux, Il y en avait tant, qu'on
en fut duns l'épouvante. Néanmoins, nous nous mimes en défense ; mais nous avions le dessous et commaencions à prendre la fuite. Lorsque Bouse aperqut la tournure qua prenait la bataille, il monta sur la montagne et s’y tint, en prononçant ses paroles magiques accoutumées, Son frère cadet, revêtu de l’habit blanc en hermine, balançait son instrument en parlant tout bas. Tout à coup Bouse se prit à sauler et à passer en forme de croix d’une épaule à l’autre de son frère, en prononçant chaque fois ce seul mot : sckl Et chaque fois qu'il le proférait, un ennemi mordait la poussière. Ils périrent ainsi jusqu’au dernier, car toute la journée les deux frères ne firent, l’un que balancer son instrument en priant, l’autre que passer par-dessus son frère, en forme de croix. C’est pourquoi, dans la fête que nous célébrons au renouvellement de la lune, le troisième mois de l’année, en l'honneur de-Bouse ou la Souris-Jaune, nous le prions de passer par-dessus la terre en forme de croix, afin qu'il renouvelle la merveille qu'il opéra jadis, et qu'il nons procure par la mort de nos ennemis un grand nombre de rennes ; car autrefois nous étions des rennes et nos ennemis étaient des hommes qui nous tuaient: mais, grâce à Æsiégé, les rôles ont été changés. Nous sommes redevenus des hommes, et nos ennemis ont dté changés en animaux.
« De tous ces ennemis on n'épargna qu'un vieillard. Il était si Agé, si malheureux ! On ne le tua point. « Vat'en, lui dit Bouse, et toi et tes pareils ne revener jamais plus pur ioi. » Il s’en alla, mais, honteux de sa défaite, le malbeureux s'étrangla avec la corde de son aro, et se tuant, il mourut. Quant à Elsiégé, nul ne put jamais le tuer. La vieillesse soule (chan) en vint à bout.»
I devient, ce semble, superflu de continuer à établir le parallèle entre ces traditious et l’histoire de Morse et du peuple hébreu dans le désert. L'identité est par trop évidente. Nous nous contenterons donc de mettre en relief les traits qui diffèrent de ceux que présente la même tradition chez les Chippewayans et les Peaux-de-lièvre, et qui ajontent un caractère de similitude de plus à ceux déjà fournis.
L'habitant de la Jane demande à ses parents en tribut la graisse des intestins, — Moïse fait la méme demande aux Isvaélites, relativementaux animaux qui doivent êtra offerts en sacrifice. Moïse demande aussi à Pharaon d'aller sacrifier,
Les parents adoptifs de l'enfant, ainsi que le Pharaon, opposent à cette demande un refus formel.
Après ce refus, l'enfant magicien, tour à tour suppliant etirrité, apparaît et disparaît plusieurs fois. Moïse fait muintes instances auprès du Pharaon, toutes accompagnées de menaces et de prodiges.
Le héros lunaire entreprend alors ie massacre de ces hommes ingrats. Moïse résolut de tuer tous les premiersnés de l'Egypte.
Le héros dindjié ordonne à sa mère de faire rôtir et de manger durant la nuit une épaule de renne, sans en rompre les os, de suspendre fe sang d’une martre blanche (siègu) au-dessus de la porte, de s’enfermer chez eux, en laissant la chienne dehors. Moïse ordonne à la nation israélite d'immoler cette nuit un agneau sans lache (se), sans en rompre les os, et de le manger rôti durant la nuit, après avoir teint de son sang les portes des maisons.
Il laisse dans l'ignorance de cette opération mystérieuse, et partant sans défense, l'Egypte, fille de Cham, figurée ici par la chienne. De nos jours encore l’épithète de chien est dans l'Orient synonyme de païen et d'incirconcis; et les Chananéens sont traités de chiens par ie Christ luimême.
Le héros lunaire disparut sans qu'on l'ait jamais revu depuis. On ignore toujours où repose le corps de Moÿse.
Une colonne de fumée épaisse s’éleva du faite de la tente de Sié-zjié-dhidié. Une colonne de nuée couvrait le pavillon où se retirait Moïse.
Tant qu'ils furent fidèles aux prescriptions de leur législateur, les Dindjié vécurent très-bien. Ainsi en fut-il des Israélites tant qu'ils obéirent aux ordres de Moïse.
La fête équinoxiale du Passage est pour les Dindjié une bénédiction, comme l'était pour les Israélites celle du Phase. Les uns comme les autres la célèbrent en commémoration de leur délivrance des mains de leurs ennemis et au troisième mois de l’année.
La chair de l'épaule ne tarissait pus. Il en était de même de la manne.
L’épaule magique ne vint à manquer que lorsque les Dindjié s'en étant dégoûtés en brisèrent les os. Sous l’ancienne loi, l'épaule était la part du prêtre. Le sacerdoce israélite ne disparut que lorsque les Juifs déicides eurent mis à mort Celui dont leur sacerdoce n'était que la figure.
En liant à cette tradition si curieuse celle d’Etsiégé, qui ne l'est pas moins, nous obtenons l’histoire presque complète et très-claire de Moïse. Elle est si claire, que nous croyons parfaitement inutile d'établir le parallèle tout au long. Le lecteur le plus prévenu n’a pu qu'être
— GA — frappé de tant de points de similitude. Nous trouvons en effet dans la tradition d’Etsiégé le souvenir très-vivace des cornes qui ornaient le front de Moïse, du berceau ou auge dans lequel il fut exposé sur le Nil, de l’ange extermiuateur, représenté par le jeune homme magique bondissant à travers les tentes et exterminant les Dhœnan. Nous y voyons clairement le meurtre de l’Egyptien par Moïse et sa fuite dans le désert, le départ des Hébreux, le passage de la mer Rouge et la défaite de l’armée des Egyptiens. I] n’y a pas jusqu'à des détails infimes, tels que les peaux de chèvre, le butin enlevé aux Egyptiens, cette nudité d’une nation exécrée sous le nom de peuple des Femmes publiques, ce peuple à tête rasée et portant perruque, qui ne s’y trouvent fidèlement mentionnés. Nous retrouvons Aaron dans le frère cadet d'Etsiégé, et, particularité aussi frappante que convaincante, voilà des sauvages relégués aux confins de la terre, qui ont conservé un souvenir vivace de l’encensoir, de la prière, du blanc et long vêtement des prêtres israélites. Où trouverune preuve plus formelle d'identité ? Les Dindjié nomment la famine (£'tan), et c’est justement dans le désert d’Æ'tan que les Israélites furent exposés à la mort cruelle par la famine et que Moïse fit tomber du ciel la manne, dont le goût exquis et multiple a fourni matière à l’apologue dindjié des poissons blancs qui se mangent crus et qui ont un goût délicieux. Et que dire de cette description si pittoresquement exacte de la nation aux casques de bois? Nos Indiens ne connaissent ni l'usage du casque, ni celui de la cuirasse, du bouclier et de la lance. Et cependant voyez comme ils en ont conservé vivace le souvenir, après une période de siècles si considérable.
Dans Ja même tradition ne voyons-nous pas également Moïse priant les bras en croix sur la montagne et procurant par ce moyen la défaite des Amalécites ? À la vérité
Etsidgé, le Moïse dindjié, ne tient pas les bras en croix, mais il passe les bras en croix par-dessus les bras de son frère; et chaque fois, prononcçant le mot isch, un ennemi mord la poussière. Qu'on veuille bien le remarquer, le mot Zsch est le monogramme du Christ, et par un très-léger changement il signifie en grec poisson. C'est le poisson qu'Etsiégé procure à son peuple comme nourriture et qu'il arracheau Grand Serpent de la mort. N’aurions-nous pas dans cet apologue un reste de la symbolique judaîque? Dans la primitive Eglise, le poisson était l'image et l'emblème du Christ. De plus isc4 est le commencement du now de l'ichneumon, l'ennemi du crocodile, par lequel les Egypliens représentaient le démon; de l'ichneumon, emblème et nom du dieu égyptien Totk, dieu cornu, le sauveur de son peuple, le législateur, le prophète et le bienfaiteur. Encore uns fois il devient impossible de ne pas reconnaître Moïse dans cette tradition.
Dans l'Enfant magique dont Bouse recevait les visites nocturnes et qui guidait le héros dindjié vers la terre des Serpents, nous reconnaissons l’ange de Dieu qui guidait le peuple de Dieu vers la terre de Chanaun. Elsiégé, comme Moïse, passe sa vie dans le désert aride, se servant l’on et l’autre de leur bâton pour opérer des prodiges, résidant sur la montagne et défaisant leurs ennemis à l’aide de la prière. Dans cette tradition dindjié seulement nous ne voyons pas figurer le Pied-du-ciel, bion qu'il se trouve dans d’autres récits. Par contre, celte légende fuit mention d'une Terre des Serpents et de la Caverne des Serpents, dont nous ne retrouverons le souvenir que chez les peuplades à peau rouge de la Nouvelle- Espagne. Qu'est-ce done que cette fable et pourquoi la voyons-nous ici figurer parmi tant de vérités historiques rapportées sans aucun déguisement ?
La fable du Grand Serpent de la mort(Nah-+adhæd), dé-
tenteur de tous les poissons qu'il avait changés en durs rochers, et de la manière dont Bouse l’attira hors de la Caverne des Serpents par un signe qu'il éleva sur un poteau, après avoir été conduit dans la Terre des Serpents par un enfant merveilleux, nous semble être un récit énigmatique de plusieurs des actes de Moïse. Nous avons justement ici une de ces images vives, fortes et poétiques telles que celles dont les prophètes d'Israël aimaient à se servir etqu'ils proposaient à leur peuple pour son instruction. Nous trouvons dans Ezéchiel l'apologue suivant dont le prophète se sert en parlant de l'Egypte. Que le lecteur juge s’i n’y a pas identité da figure et d'idée : « Je viens à vous, Pharaon, roi de l'Egypte, grand dra- « gon qui vous couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites : « Le fleuve est à moi et c'est moi-même qui me « suis fait. Je vous mettrai un frein aux mâchoires, j'at- « tacherai à vos écailles tous les poissons de vos fleuves « (c'est-à-dire tout votre peuple) et je vous entrainerai du « milieu de vos fleuves, ettous vos poissons demeureront « attachés à vos écailles et périront comme vous, oar je a vous jetterai danse Île désert avec tous les poitsons da votre & fleuve.» (4) N'aurions-nous pas dans cette parabole l'origine de la fable du Grand Serpent de la mort, qui réside dans le désert entouré d'eau, dans l'ile ou terre des Serpents, et des poissons innombrables dont il est le maître et qu'il a changés en rochers?
De plur, David, le roi-prophète, nous apprend, av psaume 104, que non-seulement Moïse changea en sang les eaux de l'Egypte, mais qu'il fua tous les porrsons de l'Egypte. L'une el l'autre citation conviennent à l'Elsidgé du Dindjié.
Maintenant, que le désert parcoura par Moïse et ses
(4) Eséchiel, chap. zrix, vers. 3.
frères pendant quarante ans soit appelé la terre des Serpents et que ce seul souvenir soit demeuré dans la mémoire des Dindjié, il n'y a là rien que de très-compréhensible, si on veut bien se rappeler que c’est dans ce désert que les Israélites trouvèrent ces serpents, ou plutôt ce serpent, ainsi que s'exprime le livre saint, dont les morsures brûlaient comme le feu et qui fit périr un si grand nombre d'Hébreux, Moïse en vint à bout en plantant comme Etsiégé un signe sur un poteau, et ce signe fut une image en bronze du serpent lui-même. Il est vrai que les Dindjié disent que Étsiégé plaça sur ce poteau son couvre-chef (fsaa, tsadé), or tsadé, dans la cabale, est l'emblème du serpent, et 15 tsau, signifie crocodile, figure du démon chez les Egyptiens. L'épisode des serpents du désert et du serpent d'airain manquait absolament dans les précédentes traditions. Celle-ci, en comblant cette lacune, nous procure la certitude la plus irréfragable que c'est bien de Moïse que parle la légende du Dénè et du Dindjié.
Daos la tribu des Peaux-de-lièvre, le grand législateur Kotsidal ou Sawéta, le même que Etsiégé et Sié-zjié-dhidié est bien identifié au serpent ainsi qu’au génie ou ange de la mort sous le nom d'Ættsonné, mais les Indiens n’ont pas pu nous apprendre la raison de cette identification. Nous la trouvons ici, de sorte que la tradition des Loucheux complète sur ce point celle de leurs frères, les Peaux-delièvre. De même qu’en nous disant que Etsiégé reconduisit ses frères vers le pays où ils habitaient avant d’être retenus captifs par les Dhœnan ou nation des Femmes, la tradition des Dindjié nous apprend ce qu'est le Pieddu-Ciel des Peaux-de-lièvre. L'une et l’autre contrée s'identifent avec la terre promise, la terre de Chanaan; de même que la nation des Femmes devient évidemment le peuple égyptien, Si donc d’antres nations peaux-rouges
américaines parlent, dans leurs traditions, de Pied-du- Ciel, de terre ou de caverne des Serpents, de nation des Femmes et d’un héros astronomique, nous aurons toute espèce de raisons pour identifier leurs traditions à celle des Dènè-Dindjié, et les unes et les autres à l’histoire de Moïse et du peuple de Dieu. Notre conclusion sera, ce semble, rationnelle et logique.
On se demandera peut-être maintenant pourquoi le héros lunaire des Dènè-Dindjié, assimilé au serpent chez les Peaux-de-lièvre, devient le vainqueur du serpent chez les Loucheux. La réponse est facile et naturelle. Si Moïse guérit ses frères de la morsure des serpents du désert de Sin, ce fut par la vertu du serpent d’airain. Moïse a donc bien pu être considéré, par un peuple malheureusement trop enclin à l'idolâtrie, tantôt comme le dieu de la mort sous la figure du serpent, et tantôt comme le dieu de la vieet de la santé, sous la forme du héros vainqueur du serpent par le bois et la croix. Et ainsi nous avons dans le grand héros et le grand législateur Moïse le point de départ et l’origine d’un mythe que possédèrent l'Egypte, la Grèce, Rome paienne, la Gaule celtique et la Scandipavie d’une part ; la Chaldée, l'Inde, la Tarterie, la Chine, d'autre part; et qu'il n’est donc point merveilleux de retrouver en Amérique.
Nous avons vu que les actions de Moïse conviennent parfaitement à Toth ou Tauth, le dieu cornu des Egyÿptiens, le vainqueur du crocodile, figure du démon, par le bois et la croix; et dont le symbole est la croix ansée clef de vie et du temple de santé qui nous rappelle, dit M. de Charencey, la clef bouddhique et celle des sculptures de Palenqué. Ce Totb n’est autre que le Taufus des Babyloniens et le Teuf ou Teutatès des Celtes.
C'est donc encore Moïse que nous représente l’'Esculape des Grecs, le dieu de la santé, revêtu des attributs
d’Apollon Pythéen, ou tueur de serpents, et cependant adoré sous l'emblème du serpent lui-même. Esvulape devenait le sauveur de l'humanité par le bois que mord vainement lé serpent, Il était, de plus, revêtu des mêmes attributs que le dieu solaire Apollon. De son autel on voyait sortir un serpent mystérieut qui allait goüler aus offrandes de ses fidèles adorateurs en signe d'acceplation. Le bois d'Esculape nous rappelle la verge de Kotsidatrèh, et d'Eisiégé, celle d'Otsintresh, de Sa- Wéta et de Sié-rjiée düidié, et enfin la verge où scepu'e jaune du Bouddha vivant, Qui ne voit dans tous les héros précédemment cités le même personnage, identique de tous points au Muise des Hébreux ?
Si l’on uous demande maintenant pourquoi il est question de ja caverne des Serpents dans la présente tradition, nous répondons que le culte du serpent s’est toujours exercé dans des anires ou cavernes, paroe que le serpent était chez les anciens peuples, particulièrement chez les Arias, l'emblème du dieu infernal Puton, dont le nom se rupprocbe du serpeut fabuleux Python, En effet, les prétresses inspirées par ce dieu et qui l'étaient en même temps par le dieu soleil ou Apollon, affectaient d’habiter dans des antres, du fond desquels elles rendaient leurs oracles énigmatiques. Le culte idolâtrique de Moïse s'étant uni et identifié à celui du serpent d'airain, qui persévéra parmi les Israélites jusqu’au temps du roi Ezéchias, il dut donc revètir les formes de l’opbiolâtrie et s’exercer dans des cavernes et des grottes, lesquelles abondent daus ju Judée. Nous ne prélendons pas dire pour cela que le fait de l'érection en croix du serpent d'airain ait été le point de départ de l’ophiolätrie, Ce culte fétichiste est bien plus antique el remonte aux premiers âges du monde, L'Egypte le conuaissait assurément et nous trouvons le serpent vert sur tous ses monuments, uni à la figure du
Soleil infernal ou Sérapis, le Pluton des Égyptiens, dont il était l'emblème. En Chaldée, le serpent était également identifié avec Baal ou le soleil,
Après ce qui précède, nous doutons qu’on puisse nier Ir parfaile identité de la tradition du héros lunaire des Dènè-Dindjié avec l'histoire de Moïse et du peuple hébreu. Les légendes des Creeks et des Yucatèques nous fourniront encore d'autres preuves, en leur temps.