CHAPITRE IV
FÊTE NATIONALE ET TRADITIONNELLE DU SOLEIL CHEZ LES SIXICAQUES OU PIEDS-NOIRS.
Les Siricaques ou Pieds-Noirs, nation qui appartient à la grande famille iroquoise dakotah, reconnaissent pour dieu, père, sauveur, bienfaiteur et législateur le soleil, qu’ils nomment ÎVatus et Napi (le vieillard).
Natus, à proprement parler, n’est point l’astre du jour Jui-même ; mais un héros, qui descendit du ciel à une épo-
que fort éloignée, passa plusieurs années sur terre, sous le nom de Napi, opéra maint prodige, créa des lois et une religion dont il dota les Sixicaques, et se montra, en un mot, leur bienfaiteur et leur père. Reparti pour l’empyrée, il est allé habiter le soleil, qui porte maintenant son nom, et il continue de là à protéger la nation siouse. Il a pour femme la lune (Æokoyé-Natus), que l’on appelle aussi la Vieille. ‘
D'après les ordres de leur législateur Napi, les Pieds- Noirs observent annuellement une grande fête du soleil, à l'époque du renouvellement de la lune d'août-septembre. En vue de cette fête, ils s'occupent pendant tout ce mois à recueillir des provisions de bouche de toute espèce: viande, langues, baies sauvages, racines esculentes, etc.
Quatre jours avant la nouvelle lune, la tribu arrête sa marche ; on fait choix d’un lieu de campement propice, et on se prépare à la fête par le jeûne et des bains de vapeur. Le grand prêtre du Soleil, ainsi que les sept ordres de la hiérarchie militaire et sacerdotale, prennent la direclion et le gouvernement du camp, et on fait choix de la vierge du Soleil, qui doit représenter la Lune à la fête. Cette espèce de vestale est choisie parmi les vierges ou parmi les femmes qui n’ont eu qu'un seul mari. Elle se prépare à ses fonctions par une grande continence.
Le troisième jour des préparatifs, après la dernière purification, on conslruit le temple du Soleil, pendant que le grand prêtre compose le fagot sacré (eketsto-kisim). On recouvre celui-ci d’une peau de bison et on le lie au faite du temple. Cette construction est une tente ou pavillon circulaire, fait de clayonnages et soutenu par un poteau central, appelé le poteau sacré. L'entrée du pavillon est située à lorient, Tout au fond, c’est-à-dire à loc cident, se trouve une section appelée la Terre sainte, dans laquelle s'élève un petit autel d'un pied carré, que lon
entoure d’herbes odoriférantes et qui supporte une têle de bison peinte en noir et en rouge, Tout à côté de l’autel se trouve la place réservée à la vierge du Soleil.
Le moment de la fête arrivé, le grand prêtre, la veslale et tout le peuple sixiraque s6 rendent processionnellement au temple du Soleil, an son des tambours et des tchitchikwés, On plante le poteau sacré et an allume le feu sacré, après quoi on allume le calumet que l’on se hâte de présenter au soleil, dès qu'il se montre à }’horizon. Cela fait, le grand prêire adresse une prière à l’astre du jour, impose les mains aux mets qui doivent servir au repas sacré, et dépose sur l'autel la part réservée à Natus lui-même. De son côté, la vestale, sortant du pavillon, distribue à chacun sa part du festin; puis elle rentre, se déchausse et, 8e jetant sur une couche préparée pour elle, elle y dort l'okan ou sommeil de guerre.
Alors commencent, en dehors du temple et parmi la foule, des chants, des cris de joie, des proclamations et des danses. Le grand chef de la tribu, à cheval, s'avance vers le poteau sucré, le frappe de sa lance, el fait quatre fois le tour du temple en entonnant un chant de triomphe.
Pendant quatre jours que dure la fête, le grand prêtre reçoit toutes les offrandes des Sixicaques et les offre au Soleil, ou plutôt à Vatus, résidant dans les astres, Les dévote se livrent aussi, durant ce temps, à des macéralions et à des pénitences publiques identiques à celles que s’imposent les fakirs de l'Inde et les fanatiques de Bénarès et de Jaggernaut, Ils se font des mutilations, se suspendent au poteau sacré par des crocs ou des cordes qui passent sous la peau du dos, etc. Ces pénitences se font en l'houneur du dieu solaire, afin de se le rendre favorable,
Dès qu'elle est sortie de son sommeil de guerre, la vierge du Soleil raconte au grand prêtre le rêve qu'elle
est censée avoir fait, et celui-ci le divulge et le commente avec grand éclat devant toute la tribu. Pendant les offrandes, la vestale s'occupe d'entretenir le feu sacré en y jetant des herbes odoriférantes, surtout le brome odorant. De temps à autre, elle offre le calumet au Soleil, son époux; car nous ne devons pas oublier qu’elle figure la Lune dans cette singulière fête. Enfin celle-ci se termine le huitième jour, au soleil couchant, par une autre prière du grand prêtre et les vœux de toute la tribu.
Si celte fête traditionnelle des Sixicaques s'éloigne des usages dènè-dindjié, en ce sens qu’elle a pour objet le cuite du Soleil au lieu de celui de la Lune, elle s'accorde toutefois, comme ceux-ci, avec les fêles el les coutumes hébraïques. Nous allons en faire ressortir facilement les dit'érents points d'identité.
Et d’abord, Napi, ce vieillard descendu du soleil pour être le sauveur, le bienfaiteur et le législateur du peuple sioux ou dakotah, et qui y remonte ensuite, est évidemment le même héros que célèbrent Esquimaux, Dindjié, Dènè et Algonguains; car celui-ci avoue à ses parents qu’il habita primitivement le soleil, d'où il est descendu pour leur plus grand bien. Si ces quatre nations le font habiter dans la luae, elles avouent toutefois que, lorsqu’il remonta au ciel, leur dieu législateur retourna d’abord dans le soleil, d’où il émigra ensuite dans l’astre des nuits. Quoiqu'il eût atteint sur terre l’âge d'homme fait, avant de repartir pour son séjour céleste, les quatre nations plus haut citées lui donuent généralement le nom d'Enfant. 11 est tour à tour l'Enfant-Mousse, l'Enfant- Bouse et l'Enfant-Bison ou des bœufs.-— De même, les Pieds-Noirs nomment leur héros sidéral Vatus/ mot qui,
on latin, signifie enfant. Et cependant ils le représentent comme un vieillard très-sage (Vapi),et nous avons, alors, le personnage du Grand-Père jaune des Peaux-de-lièvre.
La fête du soleil est observée de temps immémorial chez les Pieds-Noirs, d'après les ordres de leur héros, Napi ou Natus; comme la fête de la lune l’est, chez les Dènè-dindjié, par ordre de Sa- Wéta.
Le nom de Su-Wéta signifie aussi bien l'Habitant du soleil que l'Habitant de la lune, car le mot sa, qui veut dire salal ou astre, s'applique à la lune comme au soleil. Pour les distinguer, il faut ajouter dzin-di-Sa (soleil du jour), tréwè-di-Sa (soleil de la nuit). De même aussi, chez les Pieds-Noirs, le mot natus s'applique à la lune comme au soleil, et la lune a sa part de la fête, en qualité d'épouse de rétoile du jour.
La fête des Pieds-Noirs, comme celle des Dènè-dindjié, s’observe lors du renouvellement de la lune. Le mois seul est différent. Les Dènè-dindjié font leur fête du Passage au mois de mars-avril, c'est-à-dire à l'époque qui correspond à celle où les Israélites célèbrent la Pâque, avec laquelle la fête lunaire des Dènè-dindjié offre, comme on l’a vu, la plus grande analogie. Chez les Sixicaques, la fête de Natus ou du soleil se solennise au mois d’aoûtseptembre, et elle correspond justement à la fête mosaïque des Tabernacles ou Scénopégie, laquelle se célébrait avec octave, de même que chez les Pieds-Noirs elle se célèbre pendant huit jours, à savoir : quatre passés en purifications, et quatre èn oblations et en réjouissances publiques.
Dès le commencement du mois, les Sixicaques s’occupent de recueillir les provisions qui serviront aux offrandes et aux repas sacrés. — Tout le mois lunaire d’aoûtseptembre était consacré, par les Hébreux, à la récolte des fruits nouveaux.
Les Pieds-Noirs se préparent à la solennité par quatre jours de jeûne et de purifications, au moyen de bains de vapeur; ils pratiquent, pendant la fête, des expialions sanglantes. — Les jours qui précèdent Ja fête des Tabernacles sont des jours de jeûne et de pénitence chez les israélites, parce que ce fut en ce temps qu'eut lieu l’adoration du veau d'or, dans le désert, aux temps mosaïques, °
Les Pieds-Noirs, qui d'ordinaire habitent sons des tentes de peau, construisent, pour cette fête nationale, un pavillon en clayonnage et en verdure. — Les Juifs passent la fête des Tabernacles sous des tentes de verdure el de branchage.
Les Pieds-Noirs ouvrent la fête au son des instruments de musique en usage chez eux. — Chez les Hébreux, le deuxième jour du mois d’août-septembre était appelé Ros-Assana ou la fête des Trompettes, parce qu'on y célébrait, au son de ces instruments, le commencement de l’année civile. De là proviennent sans doute encore nos faufares publiques du premier de l’an.
Le temple du soleil, chez les Pieds-Noirs, est entouré de poteaux plantés de six en six pieds, et reliés par des claies de verdure. Il est surmonté d’un fagot sacré qui est censé devoir être allumé par le soleil et brûler au sommet du pavillon. Il se trouve dans ce temple un compartiment secret, intitulé {a Terre sainte, dans laquelle réside la femme lunaire, l'épouse visible du dieu remonté au ciel.
On y voit aussi un autel couvert d'herbes odoriférantes et surmonté d’une tête de bison peinte en noir et en rouge, couleurs de la mort et du sang. Enfin on entretient dans le temple un feu sacré, qu’alimente l'épouse du soleil. — Tout cet appareil n'est-il pas une copie décolorée par le temps du tabernacle du vrai Dieu, que sur-
montait lu colonne de feu, dans lequel se trouvaient aussi T. XV. 53
le feu sacré, le Saint des Saints, l'autel des parfums et celui des holocaustes ? Dans cette vierge, épouse de {Vafus, ne reconnaissons-nous pas la femme invisible dont il est si souvent question dans les traditions dènè-dindjié, cette femme céleste et pure dont leur législateur les entretenait sans cesse, et dans laquelle il est bien facile de voir un emblème perlant de la divinité cachée dans le temple ? En effet, la vestale entretient le grand prêtre de ses rêves prophétiques dont il instruit la foule, de même que Moïse révélait au peuple hébreu les oracles de la Divinité, qui se manifestait à lui dans le Tabernacle, Et l’un comme lautre recevaient ces communications mystérieuses dans le réduit, caché au vulgaire, que l’on appellé ici Terre sainte, et qui, chez les Hébreux, était le Saint des Saints.
Dès que la fête du soleil est ouverte, les Pieds-Noirs se livrent aux transports d'une grande joie, à des clameurs, à des danses et à des festins. — C'est précisément ce qui eut lieu, en ce même mois d’acût-seplembre, parmi les Hébreux, au désert de Sin, lesquels se livrèreut à l’adorntion idolâtrique du veau d’or (Exode, chap. xxx, v. 6), dont ja tête de bison qui sarmonie l'autel des Pieds-Noirs peut bien être l'emblème. Er ettet, plusieurs des anciens Pères de l'Eglise, tels que les saints Cyprien, Ambroise, Augustin, Jérôme, etc., out pensé que l'idole appelée le Veuu d’or se réduisait à la seule figure de la téte d'Apis où Sérapis, et ils appuient leur opinion de cette parole du roi David se rapportant à l’action de Moise vis-à-vis de cette idole : Contribuiasti capita draconum in aquis, Or, Sérapis n’était autre que le soleil mort ou soleil infernal, incarné dans le bœuf Apis, On comprend alors pourquoi les Pieds-Noirs tont figurer une tête de bœuf dans leur culte du soleil, et pourquoi cette tête est peinte de couleurs funèbres, le noir et le rouge,
I ne faut pas oublier, d'ailleurs, que Ia fête des Trompettes, celle des Tabernacles, ainsi que celle de la Loi, établie en mémoire de l’établissement de la loi mosaïque et de la mort de Moïse, se célébraient toutes trois en ce même mois, chez les Hébreux.
Les Pieds-Noirs font succéder à leurs danses et à leurs cris de jole des chants de guerre et le sommeil de la mort et de la guerre. C’est ainsi que la fête lunaire des Dènè-dindjié revêt également un caractère funèbre. — Les Hébreux aussi déploraient en ce mois le trépas inopiné qui frappa les vingt-trois mille adorateurs d’Apis, abattus par le glaive des Lévites, et ils pleuraient aussi la mort de Moïse, leur législateur et leur bienfaiteur.
Aussi les Sixicaques, après avoir accueilli par des cris de joie l'apparition de l’astre du jour sur l'horizon, dans lequel réside leur bienfaiteur et père, Napi où Natus, fontils finir sa fête le huilième jour, avec le soleil couchant, qu’ils accompagnent de leurs regrets et de leurs vœux. Nous avons ici le dogme le plus antique du sahéisme oriental. Ainsi les Égyptiens pleuraient Osiris mort, et les Syriens déploraient la mort d’Adonis. Sous notre climat boréal, au solstice d'hiver, alors que l'étoile du jour a disparu sous l'horizon pour une pétiode plus ou moins longue, les Dènè-dindjié considèrent l'astre comme mort, et, en conséquence, ils ne profèrent plus son nom, selon leur coutume vis-à-vis de leurs parents décédés. Ils n’appellent plus le soleil que £'yl-Dénè (cet homme-lä}, ou Béqgaré dziné niwa illé (celui qui rend les jours courts). Mais quand, aux quelques heures de crépuscule qui caractérisent le solstice d'hiver, ont succédé les jours illuminés de nouveau par l'astre revèta de son ancienne splendeur, les Dèné disent que l'astre est ressuscité (fi- Kron-Kodédédjya), et les vieillards ajoutent d'ordinaire
en soupirant: « Méni tchinké ranasintziP Qui donc me rajeunira comme le soleil ? »
Osiris mort se métamorphosa et s'incarna dans Apis, le bœuf blanc et noir. Vapi ou Natus, parli pour le soleil, se communique aux Sfxicaques en envoyant le bison, leur seconde providence, tout comme Sa- Wéta mourant s’incorpore au bœuf musqué, providence des Dènè en temps de famine.
Ainsi, dans ces diverses théogonies des Peaux-rouges,on voit ainsi que dans celles des anciennes nations païennes de notre Orient, le soleil et la lune s’identifier à l’espèce bovine, qui reçut ensuite les mêmes adorations idolatriques. Et comme le dieu, père, législateur et bienfaiteur de ces différentes nations américaines, dans lequel nous avons reconnu le Moïse des Hébreux, est par elles identifié soit aux astres, soit aux différentes variétés de l’espèce bovine, nous pouvons conclure avec une grande présomption de vérité, et par analogie, que ce fut réellement Moïse qui, dans l’ancien monde, fut le prototype et le point de départ du mythe qui nous occupe. Dans l'Inde, ce mythe engendra le brahmanisme et le bouddhisme ; au Thibet, il s’unit aux cérémonies du culte catholique importé soit par les chrétiens de Saint-Thomas, soit par lea Nestoriens, soit par les missionnaires européens qui vécurent à la cour des khans ou Grands Mogols et engendra le lamanisme. En Amérique, il demeura dans une forme plus primitive et s’allia seulement aux prescriptions et aux traditions hébraïques ou chaldéennes.
La tradilion nationale des Chaklas-Muscogulches, telle que nous la transmet « le mythe de Wotan » (p. 50), d’après M. le docteur Brinton, nous fournira de nouvelles lamières en nous montrant les mêmes traditions sous unelatitude plus méridionale. Nous allonsla citer ci-uprès, puis nous nous permettrons de la commenter.