‹ Six mois à MadagascarChapitre 3 sur 10 · INTRODUCTION HISTORIQUE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION HISTORIQUE

DÉCOUVERTE DE MADAGASCAR— PREMIERS ETABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L*ILE — LE CARDINAL DE RICHELIEU ET LA SOCIÉTÉ DE L O- RIENT — LE COMTE BENYOWSKI — LES ANGLAIS A MADAGASCAR -- LE KOI BADAMA 1er LA REINE RANAVALO ET SON FILS ^.AKOTO — MM. LABORDE ET LAMBERT.

L'île de Madagascar, encore aujourd'hui si peu connue des Européens, fut découverte, le 10 août 1506, par Fernando Suarez, commandant d'une flottille portugaise qui revenait des Indes occidentales et qui y fut jetée par une tempête violente.

Quelques mois plus tard , Tristan d'Acunha, autre navigateur portugais, y abordait à son tour et dans les mêmes circonstances.

D'autres expéditions succédèrent à ces hardis explorateurs des mers.

Après les Portugais vinrent les Anglais et les Hollandais, qui cependant ne firent dans Tîle aucun (Hablissement sérieux.

Lcîrt premiers de tous les Européens, les Fran- (;aiH, qui venaient de planter leur drapeau à l'île Bourbon et à File de France, comprirent Timportance do cette grande terre et songèrent à s'y établir solidement.

En lGîi7, une compagnie se forma dans ce but, et des lettres patentes du cardinal de Richelieu lui donnèrent le privilège et le monopole du commerce exclusif de Tîle de Madagascar et des îles adjacentes, pour s y ériger en colonie et en preudie possession au nom de Sa Majesté Très Chrétienne.

Cette compagnie, à la tête de laquelle fut placé le capitaine Rigault, de Dieppe, reçut le nom de Société de TOrient et commença ses premières tentatives en 1G13, à la baie de Saiute-Luce, ayant pour agents IVonis et Faucquembourg , qui se rt^tirèrout biontùt à Fort- Dauphin, plus salubre que la baie de Sainte-Luco. Là, ces deux intrépides colons jetèrent les fondations de la puissance française dans lu mer des Indes et dans la grande île africaine.

A IVoiiis succéda Etienne de Fiacourt, homme aolit^et ôuorg'iquo, mais violent oi peu scrupuleux,

à qui Ton doit le premier ouvrage sur Madagascar.

C'est à ce moment que le christianisme fît son apparition dans Tîle; mais c'était Tépoque de la Fronde, et Flacourt ne fut pas secondé par la métropole. On ne vit qu'un mélange d'héroïsme et de trahisons, de dilapidations et de dévouements inaperçus, de désordres et d'indiscipline.

Après Flacourt, une conspiration ourdie contre les Français les força à s'échapper de l'île sur un navire mouillé à Fort-Dauphin.

L'incapacité et l'esprit de rivalité- des divers agents envoyés dans la colonie occasionnèrent des échecs qui découragèrent Louis XIV.

Ce roi ne fit rien pour s'en assurer la possession, quoiqu'elle eût été décrétée < possession française » par plusieurs arrêtés du conseil d'État, de 1686 à 172L

Le statu quo dura jusqu'en 1773, où l'on espéra un instant des résultats sérieux, car une tentative hardie fut alors dirigée par un homme audacieux et capable, le comte Benyowski, magnat des royaumes de Hongrie et de Pologne, un des héros de l'indépendance polonaise.

Eeçu avec enthousiasme à Versailles par le duc d'Aiguillon, alors ministre, Benyowski obtint le commandement d'une expédition importante à

destination de Madagascar, mais il fut néanmoins subordonné à l'autorité du gouverneur de Tîle de France.

L'expédition aborda au fond de la baie d'Atongil en 1774, sur les bords de la rivière Tungumbali, à l'endroit qu'on nomme Louisbourg; elle fut bien accueillie par les chefs des districts environnants.

Beuyowski s'empressa de construire des forts et d'établir des postes de défense le long de la côte, à Angoutzy, dans l'île Marosse, à Fénérife, à Foulpointe, à Tamatave, à Manahar et à Antsirak.

Une seule peuplade, celle des Zaffi-Rabé, voulut résister ; elle fut battue et forcée de fuir dans les forêts avoisinantes. Mais un terrible adversaire, la fièvre, vint sévir sur les compagnons du vaillant aventurier, qui perdit même son fils. Les Français durent quitter le rivage et allèrent s'installer à neuf lieues dans l'intérieur des terres.

Pendant ce temps-là, la jalousie des administrateurs de l'île de France poursuivait le gouverneur général de Madagascar et travaillait à paralyser ses efforts; mais Benyowski noua des relations d'amitié avec les principaux chefs de tribus, contracta des alliances au cœur même du pays, éleva des forts, perça des routes, creusa des canaux

pour le transport des marchandises, et fit reconnaître la domination française partout où il put pénétrer. Telle était son influence sur les indigènes, qu'une assemblée de vingt-deux mille naturels proclama solennellement à Foulpointe paix et alliance avec lui.

Une vieille femme malgache nommée Suzanne, qu'il avait ramenée de l'île de France et qui disait avoir été vendue aux Français en même temps que la fille de Ramini, dernier chef suprême de la province de Manahar, prétendit reconnaître en Benyowski le fils de cette princesse, et, par conséquent, rhéritier de la dignité souveraine et du chef Eamini. En 1776, une députation de chefs se rendit près du héros et le déclara roi par droit de naissance, i

A cette manifestation des chefs ma décasses se joignirent trois officiers et cinquante soldats français, qui se déclarèrent décidés à unir à tout jamais leur sort à celui de Benyowski, car les intrigues du gouvernement de l'île de France paralysaient tous les efforts de colonisation qu'on pouvait faire pour arriver à un résultat satisfaisant.

Les chefs insistèrent pour que le. nouveau monarque quittât le service du roi de France et désignât un lieu pour bâtir sa capitale. Mais il fallait pour cela qu'il attendît l'arrivée des com-

missaires du gouvernement, qui arrivèrent quelques jours plus tard.

Après avoir examiné l'administration du comte, ils lui délivrèrent un certificat attestant la régularité de ses actes, et reçurent de lui la démission de son emploi; après quoi ils se rembarquèrent.

Benyowski se regarda dès ce moment comme roi de Madagascar, et deux mois plus tard, sur un brick qu'il fréta, il s*embarqua pour Versailles, afin d'y expliquer sa conduite.

Mais, comme on avait fait pour Dupleix et Lally-Tollendal, tout en lui décernant une épée d'honneur et en admettant ses raisons, on lui retira son emploi , au lieu de reconnaître sa souveraineté, qui nous eut sans doute à jamais assuré la possession de la grande île.

Benyowski chercha en vain de l'appui en Angleterre, en Autriche et en Amérique. Déçu dans ses espérances, il reprit la mer en 1785 pour retourner à Madagascar, débarqua à Nossi-Bé, se rendit par terre à Atongil, se posa en ennemi déclaré des Français et s'empara des magasins de vivres appartenant au gouvernement de l'île de France.

11 n'y avait plus à hésiter. Un bâtiment de guerre vint de Port-Louis contre l'audacieux aventurier,

et à la première attaque Benyowski reçut une balle qui Tétendit raide mort.

Si la métropole avait secondé, comme elle avait promis de le faire, ce novateur expérimenté, si le gouvernement de Tîle de France n'avait pas incessamment entravé de toute sa puissance rétablissement naissant, nul doute que le comte Benyowski n'eût donné pour toujours à la France cette grande et belle colonie.

Après sa mort, les établissements récemment fondés par lui furent abandonnés. Sous la République et l'Empire, il n*y eut plus à Madagascar qu'un commerce d'escale et quelques points de relâche protégés par un faible détachement de troupes de la garnison de l'île de France.

Les Anglais, qui venaient de ruiner, à Aboukir et à Trafalgar, notre marine déjà affaiblie, allaient s'enrichir de ce qui nous restait de meilleur au delà des mers, malgré les exploits de Surcouf et de quelques autres marins qui portèrent haut le pavillon national.

En 1810, quatre cents soldats français, soutenus par douze à quinze cents hommes de la milice créole, luttèrent avec bravoure contre près de vingt mille Anglais, qui s'emparèrent de Tîle de France, à laquelle ils rendirent le nom d'île Maurice. qu'elle avait porté autrefois.

On ne peut lire sans émotion et sans intérêt la défense audacieuse et héroïque de cette poignée d'hommes, qui ne succombèrent que sous le nombre, et qui, frémissant d'indignation, durent se rendre à leurs vainqueurs.

Maîtres de Tile, les Anglais en firent une position formidable, siège de leur puissance sur la côte occidentale d'Afrique, et, pour compléter leur conquête, ils allèrent, Tannée suivante, se substituer à nous dans nos divers postes de Madagascar; ils y détruisirent nos forts, et, n'ayant pas de vues sur le pays, ils Fabandonnèrent aux indigènes.

La paix de 1814 nous rendit quelques lambeaux de notre ancienne puissance coloniale, et le traité de Paris ramena dans la diplomatie anglo-française la question de Madagascar, car l'article VIII du traité nous rendait toutes les possessions, colonies et comptoirs que nous avions en 1792 en Asie, en Afrique et en Amérique, excepté Tabago, Sainte- Lucie, Tîle de France et ses dépendances, notamment les Seychelles et Rodrigues.

Sir Robert Farquhar,* gouverneur anglais de Maurice, prétendit que Madagascar était comprise dans ces dépendances et revendiqua l'île entière.

Une négociation eut lieu entre les cours de France et d'Angleterre, et les anciens établisse-

znents français de Madagascar nous furent restitués par ordre du cabinet de Saint- James.

Des agents furent envoyés dans l'île ; Chardenaux, le capitaine Lesage, Hastié, furent accrédités à Tananarive.

Dès lors la politique anglaise fut d'agir par la ruse, pour s'assurer la possession de la reine des côtes africaines.

Au centre de l'île se trouvait la tribu des Hovas, sous l'autorité de Dinampouine ou Adrian-Ampouine. Ce chef, après trente ans de règne, laissa pour successeur son fils Eadama, âgé de dix-huit ans, qu'on peut regarder à juste titre comme fondateur de la puissance des Hovas et comme premier roi de Madagascar, car il finit par constituer un véritable gouvernement et conquérir la souveraineté totale de Tîle.

Accroître la puissance de Eadama fut désormais pour sir Robert Farquhar le seul moyen de réaliser ses projets : j.' abolition de la traite des noirs, et l'annihilation des droits de la France sur la grande île. Il résolut de se faire de Eadama un allié puissant, dont les intérêts tout opjposés à ceux de la France seraient des obstacles incessants à notre souveraineté sur Madagascar.

L'ambition et le désir de la renommée étaient les passions dominantes du jeune roi : les agents

anglais, en le flattant adroitement, prirent assez d'empire sur lui* pour diriger tous ses actes, ils lui donnèrent même officiellement le titre de roi de Madagascar (1).

Toutefois, Tenvahissante activité des Anglais n'était pas sans inquiéter Radama; il se défiait d'eux et hésitait à leur accorder des droits quelconques ; il repoussa même leurs offres de service pour la création de routes ou de fortifications.

Cependant, après bien des pourparlers, un traité secret fut conclu en 1817 entre le gouverneur de Maurice et Radama I".

Le roi abolissait la traite des esclaves. L'Angleterre lui faisait, en compensation, une pension annuelle de 2,000 dollars, et s'engageait à lui fournir des armes et des munitions de guerre. Des instructeurs européens furent envoyés à Madagascar pour dresser l'armée indigène au maniement des armes et à la tactique européenne ; de plus, la marine britannique reçut à bord de ses bltiments un certain nombre d'apprentis marins, et nombre d'autres indigènes furent envoyés eu Angleterre pour s'instruire et se façonner à la vie civilisée.

Bientôt Radama étendit son territoire au delà

(1) QuillaiD.

de la province d'Ankowa, sa frontière primitive, et jeta les bases d'une puissance sérieuse*

Mais sir Robert Farquhar ayant été remplacé à Port-Louis par le général Hall, celui-ci ne voulut pas ratifier les engagements pris par son prédécesseur. Irrité de ce manque de foi, le jeune roi reporta sur les Français toutes les bonnes dispositions qu'il avait montrées aux Anglais.

Ce changement dura peu. Sir Robert revint à Maurice et renoua ses relations avec ïananarive. En 1818, 1820, 1821, des missionnaires anglicans s'établirent dans la capitale avec l'autorisation de Radama.

Les révérends Jones et Griffiths amenèrent avec eux des auxiliaires intelligents, chargés d'enseigner la plupart des actes et des arts indispensables à la vie sociale. Ils adaptèrent un alphabet et une grammaire à la langue madécasse, et préparèrent des livres élémentaires.

En dix ans de temps, dix à quinze mille indigènes surent lire, et beaucoup surent écrire. Plusieurs savaient l'anglais; les conversions au christianisme étaient nombreuses. Mille ou quinze cents jeunes gens avaient appris les métiers de forgeron, de charpentier, de tourneur, de cordonnier, de tailleur, etc.

. Tels furent les premiers résultats de ralliance du prince hova avec les Anglais.

Mais tandis que l'influence anglaise triomphait à la cour d'Émirne, le gouvernement français ne perdait pas de vue ses anciennes possessions de l'île africaine.

En 1818, M. Sylvain Roux reprenait solennellement possession de Sainte-Marie, de Tamatave, de Fort-Dauphin et de Tintingue.

Ce n'était pas l'affaire de l'Angleterre.

Excité par les conseils de l'agent anglais Hastié, Radama, à la tête de forces considérables, vint s'emparer de Foulpointe et assiéger dans Tamatave le représentant de la France, qui, se voyant dans l'impossibilité de résister, dut capituler.

En 1825 le drapeau français fut arraché à Fort- Dauphin et remplacé par les couleurs d*Émirne. Jamais notre situation n'avait été pire. Les Anglais, au contraire, furent autorisés à résider dans l'île et à cultiver les terres ainsi qu'à commercer.

Les choses en étaient là, quand un événement imprévu sembla devoir changer la situation. Radama P' mourut le 24 juillet 1828, vieilli avant l'âge par les débauches et l'abus des spiritueux. Il n*avait que trente-six ans.

Radama était violent et accoutumé à la domination, mais juste et éloquent ; .san;rniiiiâre parfois

et rusé, il sut profiter de tous les moyens que l'Angleterre lui offrit pour agrandir sa puissance. Il chercha à mériter l'estime des Européens, qu'il regardait comme supérieurs à ses sujets, et c'est ce qui explique l'empire qu'exercèrent sur lui les Anglais jusqu'à ses derniers moments.

La mort de Radama fut un malheur pour les Malgaches, qu elle replongea dans la barbarie la plus profonde.

Deux partis se trouvèrent aux prises pour la succession du roi.

L'un était représenté parRakoutoubé, neveu de Radama et le successeur qu'il avait désigné» Rakoutoubé était l'élève des missionnaires anglais, et son parti était celui de la jeunesse à demi civilisée.

L'autre était celui des vieux Hovas, ennemis des innovations de Radama ; il avait pour chef Andrian Mihaza, homme énergique et audacieux. Aidé par les prêtres des idoles et peu soucieux de voir arriver au pouvoir un élève des missionnaires anglais, Andrian Mihaza organisa une révolution de palais au profit de Ranavalo, une des épouses et cousines du roi défunt, femme aux instincts sanguinaires, qui fut proclamée reine. Rakoutoubé, son père Rateffs, commandant militaire de Tamatave, sa mère, ses autres parents , les chefs qui

s'étaient déclarés pour eux et tous ceux qui/ sous le règne précédent, avaient contribué à favoriser l'introduction de la civilisation à Madagascar, furent impitoyablement mis à iLort.

Le prince Ramanatéka, cousin de Radama, ne put sauver sa vie qu'en gagnant Mohila, Tune des îles Compres, et dès lors il y eut une pleine réaction contre les idées européennes.

Andrian Mihaza, débarrassé de tous ses rivaux, prit les rênes du gouvernement et affermit le pouvoir de Ranavalo, qui égala bientôt celui de Radama.

La position des Européens devint critique.

D'un autre côté, la France ne pouvait laisser impunies les humiliations infligées par les Hovas à son drapeau. En 1829 une expédition fut décidée.

Une petite escadre, commandée par le capitaine. Gourbeyre, partit de Bourbon le 15 juin et arriva le 9 juillet devant Tamatave. Le commandant français écrivit à Ranavalo pour notifier les prétentions de son gouvernement aux droits de la France sur la côte orientale de Madagascar, et se rendit devant Tintingue, après avoir fixé un délai de vingt jours pour une réponse. Le 2 août il reprit possession de cette ville et, le 10 novembre, n'ayant reçu aucune réponse, il retourna à Tamatave, qu'il

attaqua. Les forts furent détruits, et un détachement de deux cent quarante hommes, mis à terre, poursuivit l'ennemi jusqu'au delà du village d'Yvondrou.

De là l'expédition se rendit à Foulpointe. Les succès ne furent pas les mêmes : la petite colonne fut obligée de battre en retraite et de se rembarquer; mais à la Pointe à Larrée, les Hovas furent complètement battus.

Cependant l'expédition était trop faible pour tenter un nouvel eflFort sur Foulpointe, et M. Gourbeyre retourna à Bourbon^ laissant deux gabares pour protéger Tintingue et Sainte-Marie.

La reine Ranavalo avait oflFert d'entrer en arrangement avec les Français ; mais, après le départ de M. Gourbeyre, excitée par les missionnaires anglais, elle refusa de signer la convention qu'elle-même avait proposée. Une nouvelle expédition avec des renforts importants fut décidée; sur ces entrefaites éclata la révolution de juillet 1830, et l'on fut obligé d'ajourner l'expédition projetée.

En 1831 on évacua Tintingue ; on avait même résolu d'abandonner Sainte- Marie; toutefois, on y renonça jusqu'à nouvel ordre, en se bornant à réduire le personnel d'occupation au strict nécessaire.

En 1839, les Sackalaves de Touest demandèrent au contre-amiral de Hell, gouverneur de Bourbon, la protection de la France contre les Hovas , offrant en échange la cession des provinces et des îles leur appartenant. Le gouverneur accepta, et le gouvernement français ratifia ses actes. Mayotte et Nossi-Bé furent occupés le 5 mai 1841 avec les cérémonies d'usage.

Un des premiers actes du règne de Ranavalo avait été la rupture du traité passé par Radama avec les Anglais. Quinze jours à peine s'écoulèrent entre l'avènement de la reine et son opposition flagrante aux entreprises des missionnaires anglicans.

Comme on le sait, les protestants communient sous les espèces du pain et du vin : aussitôt après la célébration de la première communion des convertis, la loi défendant l'usage des boissons enivrantes fut mise en vigueur, et on enjoignit aux chrétiens de remplacer le vin par l'eau. Le gouvernement ne s'en tint pas là : il interdit le baptême à ses sujets et défendit la communion à tous ceux qui étaient déjà baptisés. Peu à peu il fut défendu aux esclaves d'apprendre à lire et à écrire ; l'enseignement de la lecture et de l'écriture fut limité, par un édit royal, aux seules écoles du gouvernement. Puis Ranavalo défendit aux mis-

sionnaires tout enseignement religieux, et enfin promulgua un édit qui supprimait la religion chrétienne dans toute retendue des possessions' hovas.

Peu de temps après, les missionnaires et les ouvriers chrétiens furent contraints de quitter Tîle, et les persécutions commencèrent contre les indigènes convertis. La reine interdit à ses sujets, sous les peines les plus sévères, de sortir du territoire madécasse.

Ce fut un échec notable pour la politique anglaise, qui vit ainsi détruire en un jour, sur cette terre disputée à la France, le fruit de ses efforts prolongés et des sommes considérables que ses agents avaient jetées, en pure perte, dans le gouffre toujours ouvert et inassouvi de l'avidité hova.

Enfin, en 1845, Ranavalo, décidée à en finir d'un seul coup avec les étrangers, prétendit appliquer les lois du pays aux traitants européens, établis à Madagascar, par un décret dont voici le texte :

€ A partir de ce jour, tous les habitants et commerçants seront tenus de se soumettre à la loi malgache, faite en ce jour , concernant les étrangers, c'est-à-dire de faire toutes les corvées de la reine, d'être assujettis à tous les travaux possibles, même

IS SIX Mois A MADAGASCAR.

ceux des esclaves, de prenire le tanghin (1) lorsque la loi les y oblige, d'être vendus et faits esclaves s'ils ont des dettes, et d'obéir à tous les officiers et même aux derniers des Hovas ; il leur est défendu de sortir de Tamatave sous aucun prétexte et de faire aucun commerce avec l'intérieur de l'île.

€ Si, dans quinze jours, ils n'ont pas accédé au décret présent, leurs clôtures seront brisées, leurs marchandises pillées et eux-mêmes seront embarqués sur le premier navire en rade. >

Les jours suivants les Hovas firent aux Européens de nouvelles sommations accompagnées de menaces et de violences, et leur détermination de chasser les étrangers était si bien prise, que l'arrivée devant Tamatave des navires français le Berceau et la Zélée^ et de la corvette anglaise le Conway ne put les en faire changer.

Ils forcèrent les traitants à s'embarquer après avoir dévasté leurs propriétés. Alors les commandants se concertèrent et les trois navires ouvrirent le feu contre la ville, où l'incendie se déclara. Trois cent vingt hommes débarquèrent et pénétrèrent dans le fort; mais,' les munitions leur manquant, ils revinrent à bord en bon ordre. Les

(1) Sorte de poison végétal qui servait aux épreuves judiciaires.

HoYas perdirent près de quatre cents hofnmes dans ce combat, et nous eûmes à déplorer la perte de quinze Français, dont trois officiers, et de quatre Anglais.

Le lendemain, les têtes des Européens étaient échelonnées sur le rivage, plantées au bout de zagaies, en signe de défi...

A la suite de ces faits, toute exportation dés produits de Tîle cessa, et le commerce des bestiaux, si utile à Maurice et à Bourbon, fut anéanti . Les persécutions continuèrent avec un acharnement sans égal.

Le règne de Ranavalo ne saurait être comparé qu'à celui des plus odieux oppresseurs de l'humanité, Néron et Héliogabale. Elle se laissait diriger par des hommes qui lui persuadaient que, pour gouverner, il suffit de diviser, d'abrutir, d'exterminer.

Ce que les chrétiens établis à Madagascar eurent à souffrir des fantaisies sanguinaires de Ranavalo est inimaginable. En 1849, année pendant laquelle les persécuteurs montrèrent le plus d'acharnement, des officiers de la reine, portant la lance d'argent, appelée c le haïsseur du mensonge, » arrêtaient et interrogeaient quiconque était soupçonné de s'être fait chrétien. Ceux qui se trouvaient dans ce cas étaient réduits en esclavage,

OU martyrisés. C'est alors que fut publié le singulier document qui suit :

« Si quelqu'un baptise, c'est-à-dire administre ou reçoit le baptême, je le mettrai à mort, dit Ranavalomanjaka; car il change les prières des douze rois. Par conséquent, recherchez et surveillez, et si vous trouvez quelqu'un, homme ou femme, commettant ce <;rime, prenez-le et tuez-le, car moi et vous nous tuerons ceux qui feront pareille chose, leur nombre montât-il à la moitié du peuple. Car quiconque changerait ce que les ancêtres ont ordonné et fait, et prierait les ancêtres des étrangers, et non Andrianampoïnimérina et Lehidama, et les idoles qui ont sanctifié les douze rois, et les douze montagnes qui sont adorées, quiconque, dis-je, changerait tout cela, je fais savoir à tout le peuple que je le tuerai. Ainsi dit RanavalomaQJaka. >

Voilà un spécimen du code, de la procédure et du style malgaches. A la moindre dénonciation d'un ennemi, l'accusé était un homme perdu; on l'exécutait sans même l'avertir du motif de sa condamnation.

La moitié du peuple était les exécuteurs ou les dénonciateurs, l'autre servait de victimes, et les supplices les plus affreux furent appliqués.

La reine vivait pourtant avec un calme appa-

rent, maïs son âme était bourrelée de remords. Après avoir fait assassiner son amant, Andrian Mihaza,le meurtrier Rainiharo était devenu son favori et s'appuyait sur son collègue Ratsimaniche ; pendant dix-huit ans, Rainiharo fut à la tête des affaires à Madagascar et le maître absolu du pays. Après lui vint un autre monstre plus cruel encore et plus rapace que ses prédécesseurs, Rainizair (ou Rainijohary, ou Rainizouare).

Ce fut sous ce dernier ministre qu'eut lieu , en 1857, un complot oïganisé par deux Français dont les noms resteront à jamais écrits à Madagascar : MM. Laborde et Lambert , complot qui avait pour but de s'emparer de Rainizair et d'amener la reine à abdiquer en faveur de son fils Rakoto, tout dévoué aux idées européennes, et qui fut plus tard Radama II.

Le complot avorta par la vigilance de Rainizair, et Tavènement de Rakoto fut différé de quelques années.

Il devient nécessaire de dire ici un mot sur les deux hommes qui ont joué un si grand rôle à Madagascar : MM. Laborde et Lambert.

M. Lambertétait né à Auch, en 1806. Il revenait de rinde en 1831, lorsqu'il fit naufrage sur la côte est de Madagascar, près de Fort-Dauphin. A cette époque il y avait dans Tîle un Français, natif de

Marseille, M« Arnoux, associé de la maison Rontaunay, une des plus importantes de Bourbon, et qui avait fondé à Mahéia, à Tembouchure de la rivière, dans la province d'Antatsimou, une importante plantation de caféiers et de cannes à sucre. A la mort de Radama P^ cet établissement marchait à merveille. Persécuté par Ranavalo, comme les autres Européens, M. Arnoux prit le parti d'aller à Tananarive se plaindre directemen t à la reine.

Il obtint justice, mais il mourut au retour, laissant pour le remplacer M. Napoléon de Lastelle , capitaine de la marine marchande de Saint-Malo, qui prit aussitôt la direction de l'établissement, dont l'importance croissait de jour en jour, quand Texpédition Gourbeyre faillit arrêter le cours de sa prospérité.

M, de Lastelle reçut Tordre d'aller à Tananarive. Ses amis le pressaient de s'évader, il résista à leurs conseils et se rendit auprès de la reine, à laquelle il plut par sa hardiesse, et, au lieu d'être chassé, il obtint le renouvellement de son traité, avec le fermage des droits de douane de Fénérife , de Manourou et de Manzanari. Il avait donc une belle situation à Mahéia et même à Madagascar quand M. Laborde y parut, et ce fut lui qui le recueillit. M. de Lastelle sut bien

vite apprécier son compatriote ; il écrivit à la reine qu'il avait trouvé un blanc capable de lui monter des fabriques de canons et de fusils, et, la même année, M. Laborde obtint l'autorisation de se rendre à Tananarive.

(S. Là, dit M. RiauX; avec une énergie et une puissance de volonté incroyables, sans autres ressources ni d'autres ouvriers que ceux du pays, cet homme intelligent sut tirer parti de sa situation. >

M. de Lastelle, avec une vingtaine d'Européens, avait créé un grand mouvement industriel, formé plus de cent cinquante charpentiers malgaches, construit une goélette de quarante tonneaux; il avait des tonneliers, des forgerons ; il fabriquait des haches, des pelles et des pioches pour Bourbon et Madagascar.

Bientôt sa plantation était devenue plus belle que celles de Maurice et de la Réunion. Il avait multiplié le bancoulier et l'arbre à pain, planté plus de 50,000 cocotiers et près de 200,000 caféiers, organisé une guildive (1) et une importante sucrerie.

M. Laborde fit plus encore : il installa des fonderies de canons, des verreries, des faïenceries,

(1) Fabrique de rhum.

des magnaneries, des forges, des îndigoteries, plusieurs guildives, etc., etc. Il établit sa résidence à Soatsimananpiovana, à huit lieues de Tananarive, dont il fit un village militaire et manufacturier pour ses ouvriers. Il y eut là des maisons de plaisance pour la reine, les princes et les ministres.

C'est là que M. Laborde, pendant vingt-huit ans, donna à tous les Européens, mais surtout à ses compatriotes, une hospitalité princière, et en arracha un grand nombre à la misère, à Tesclavage et même à la mort.

Il acquit une grande influence sur la reine par d'éminents services. Les protestants anglais, méthodistes et autres, essayèrent maintes fois de le gagner à leur cause et lui firent des offres brillantes; mais, loin de se laisser séduire, aimant sa patrie avant tout, il ne se servit de son crédit que dans rintérêt de la France, et ce fut lui qui obtint, avec M. Lambert, l'entrée des missionnaires catholiques à Madagascar,

M. Laborde avait remarqué les heureuses dispositions du prince Rakoto; il se l'attacha dès l'enfance, rinstruisit par ses conversations, le init autant que possible au courant de notre civilisation et l'initia au christianisme. Sous sou inspiration, Rakoto conçut le projet de se servir de

la France pour relever le peuple de Madagascar.

De concert avec MM. Laborde et de Lastelle, il s'efforça d'arrêter les progrès de l'influence anglaise, qui ne tendait qu'à flatter les penchants tyranniques de Ranavalo, car il y avait à la cour d'Émime un véritable parti anglais, formé de quelques Hovas des meilleures familles du pays, qui avaient été élevés en Angleterre.

Dès 1847, Rakoto avait fait connaître son désir au contre-amiral Cécile, et l'amiral lui répondait de Sainte-Marie pour l'encourager dans cette voie. En 1852, le prince, persistant dans ses intentions, en informait M. Hubert-Delisle, gouverneur de la Réunion. Enfin, en 1854, il écrivait à l'empereur Napoléon III pour solliciter son concours effectif, offrant d'accepter le protectorat de la France, et il s'adressait à l'un des missionnaires catholiques de Madagascar pour le prier de faire parvenir sa lettre.

L'année suivante arrivait à Madagascar, appelé par ses intérêts commerciaux, un autre Français qui depuis lors n'a pas cessé d'y jouer un grand rôle : M. Lambert.

Né à Redon, en 1824, M. Lambert, qui avait

passé sa jeunesse à Nantes, s'était marié à l'île

Maurice, où il avait fondé une puissante maison

de commerce.

Son âme élevée et généreuse comprit tout de suite les intentions de M. Laborde; comme lui, il s'attacha au prince Rakoto, qui le paya de retour par une vive affection. Il se fit même « frère de sang avec lui, cérémonie par laquelle deux personnes s'unissent d'une amitié telle, que la mort peut seule rompre ce lien qui les rend frères à jamais.

M. Lambert fut tout de suite initié aux projets de Rakoto. Une garnison hova était assiégée dans Fort-Dauphin par des tribus ennemies, et le gouvernement d'Emirne était complètement dépourvu des moyens de la secourir. M. Lambert offrit à la reine un de ses "navires, qui porta des vivres et des hommes à Fort-Dauphin et assura le succès des Hovas. A l'occasion de ce service, le négociant français fut invité par Ranavalô à se rendre à Tananarive, faveur dont il sut profiter.

Pendant six semaines de séjour dans la capitale, M. Lambert vécut dans l'intimité du prince et de ses aûiiSj se dévouant corps et âme à leurs projets. D'un autre côté, la reine, pour lui témoigner son bon vouloir, consentit, sur sa demande^ à ce qu'un missionnaire français résidât à Tananarive, et grâce à lui, le 8 août 1855, le R.P.Finaz célébra pour la première fois le saint sacrifice de la messe dans la capitale, en présence du prince

Bakoto. L'habitation de M. Laborde devint la demeure du pieux missionnaire.

Quand M. Lambert quitta Tananarive, Rakoto le chargea de se rendre à Paris pour y renouveler en son nom, près du gouvernement français, sa demande de protectorat.

La lettre que le prince écrivait à l'empereur énumérait les malheurs du peuple malgache et implorait le secours de la France. Elle était accompagnée d'une supplique d'un des principaux chefs de l'île.

En juin 1855, le navire français VAugustine étant venu dans les parages de* Fort-Dauphin pour son commerce, le capitaine envoya à terre un officier avec un délégué, un interprète et deux matelots, pour traiter avec les chefs du village; mais ils tombèrent dans une embuscade, furent faits prisonniers et dirigés sur Tananarive.

On les accusait d'être venus pour soutenir les ennemis et recruter des travailleurs pour Bourbon. Il y avait peine de mort contre eux d'après la loi du pays.

Ces Français étaient : MM. Périer d'Hauterive, Paré, Sévère, Mallet et Lepape.

Ranavalo voulait à tout prix faire un exemple et frapper un 'grand coup, afin de montrer que son peuple ne craignait plus les blancs.

Rakoto prit la défense des prisonniers, et exerça un tel ascendant sur les membres du conseil, qu'on n'osa plus parler d'exécution, et on se décida à les vendre comme esclaves . Mais ce n'était point là ce que le prince avait décidé ; il alla au-devant des Français, leur donna ses propres chaussures et celles de ses amis, leur servit lui-même à manger, et, une fois qu'ils furent dans la capitale, sut vaincre tous les obstacles pour les visiter et pourvoir à leur nécessaire.

Les instances et les démarches infatigables de Rakoto furent enfin couronnées de succès, et il obtint la liberté des cinq captifs au moyen d'une rançon de six cents piastres (1), qui fut immédiatement comptée par M. Laborde.

Le prince voulut leur porter lui-même la nouvelle de cette heureuse délivrance, et leur offrit un banquet, du linge, des vivres, des provisions et cent piastres pour leur voyage, tout cela provenant d'une collecte faite parmi ses amis, et ne les quitta qu'après les avoir embrassés cordialement.

Tout allait donc bien. L'héritier de la couronne était bien disposé en notre faveur, et nous pouvions espérer pour l'avenir, lorsque la haine de

(1) Environ 3,500 francs.

Eainizair ^contre les étrangers se manifesta de nouveau.

Madagascar possède de riches mines de houille, dépôts d'autant plus précieux (1) qu'ils ^ont uniques dans ces parages. La maison Lambert, représentée par M. d'Arvoy , ancien consul de France à Maurice, avait formé à Bavatoubé une exploitation de houille et de bois de construction qui y abondent. M. d'Arvoy se procura des munitions de guerre, des fusils, des canons pour armer le fort, seule, garantie de la vie des travailleurs.

Pendant que M. Lambert était à Tamatave, sur le point de mettre à la voile pour la France, il reçut de la reine une lettre qui lui annonçait qu'un blanc était établi à Bavatoubé et le chargeait de lui signifier qu'il eût à se retirer, sinon qu elle enverrait un corps de deux à trois mille Hovas pour le chasser. Le bon accueil fait à M. Lambert lui restait exclusivement personnel : il n'y avait plus à en douter.

En arrivant à la Réunion, M. Lambert informa M. d'Arvoy de la volonté de Ranavalo et l'engagea à quitter Bavatoubé, du moins provisoirement. M. d'Arvoy, ne jugeant pas le péril si pressant,

(1) Riam.

Marseille, M. Arnoux, associé de la maison Rontaunay, une des plus importantes de Bourbon, et qui avait fondé à Mahéia, à Tembouchure de la rivière, dans la province d'Antatsimou, une importante plantation de caféiers et de cannes à sucre. A la mort de Radama P^ cet établissement marchait à merveille. Persécuté par Ranavalo, comme les autres Européens, M. Arnoux prit le parti d'aller à Tananarive se plaindre directemen t à la reine.

Il obtint justice, mais il mourut au retour, laissant pour le remplacer M. Napoléon de Lastelle , capitaine de la marine marchande de Saint-Malo, qui prit aussitôt la direction de rétablissement, dont l'importance croissait de jour en jour, quand l'expédition Gourbeyre faillit arrêter le cours de sa prospérité.

M. de Lastelle reçut Tordre d'aller à Tananarive. Ses amis le pressaient de s'évader, il résista à leurs conseils et se rendit auprès de la reine, à laquelle il plut par sa hardiesse, et, au lieu d'être chassé, il obtint le renouvellement de son traité, avec le fermage des droits de douane de Fénérife , de Manourou et de Manzanari. Il avait donc une belle situation à Mahéia et même à Madagascar quand M. Laborde y parut, et ce fut lui qui le recueillit. M. de Lastelle sut bieu

vite apprécier son compatriote; il écrivit à la reine qu'il avait trouvé un blanc capable de lui monter des fabriques de canons et de fusils, et, la même année, M. Laborde obtint l'autorisation de se rendre à Tananarive.

<i Là, dit M. Riaux, avec une énergie et une puissance de volonté incroyables, sans autres ressources ni d'autres ouvriers que ceux du pays, cet homme intelligent sut tirer parti de sa situation. >

M. de Lastelle, avec une vingtaine d'Européens, avait créé un grand mouvement industriel, formé plus de cent cinquante charpentiers malgaches, construit une goélette de quarante tonneaux; il avait des tonneliers, des forgerons ; il fabriquait des haches, des pelles et des pioches pour Bourbon et Madagascar.

Bientôt sa plantation était devenue plus belle que celles de Maurice et de la Réunion. Il avait multiplié le bancoulier et l'arbre à pain, planté plus de 50,000 cocotiers et près de 200,000 caféiers, organisé une guildive (1) et une importante sucrerie.

M. Laborde fit plus encore : il installa des fonderies de canons, des verreries, des faïenceries,

(1) Fabrique de rhum.

des magnaneries, des forges, des indigoteries, plusieurs guildives, etc., etc. Il établit sa résidence à Soatsimananpiovana, à huit lieues de Tananarive, dont il fit un village militaire et manufacturier pour ses ouvriers. Il y eut là des maisons de plaisance pour la reine, les princes et les ministres.

C'est là que M. Laborde, pendant vingt-huit ans, donna à tous les Européens, mais surtout à ses compatriotes, une hospitalité princière, et en arracha un grand nombre à la misère, à Tesclavage et même à la mort.

Il acquit une grande influence sur la reine par d'éminents services. Les protestants anglais, méthodistes et autres, essayèrent maintes fois de le gagner à leur cause et lui firent des offres brillantes; mais, loin de se laisser séduire, aimant sa patrie avant tout, il ne se servit de son crédit que dans Imtérêt de la France, et ce fut lui qui obtint, avec M* Lambert, Tentrée des missionnaires catholiques à Madagascar.

M. Laborde avait remarqué les heureuses dispositions du prince Rakoto; il se l'attacha dès l'enfance, l'instruisit par ses conversations, le mit autant que possible au courant de notre civilisation et l'initia au christianisme. Sous sou inspiration, Rakoto conçut le projet de se servir de

la France pour relever le peuple de Madagascar.

De concert avec MM. Laborde et de Lastelle, il s'efforça d'arrêter les progrès de l'influence anglaise, qui ne tendait qu'à flatter les penchants tyranniques de Ranavalo, car il y avait à la cour d'Émirne un véritable parti anglais, formé de quelques Hovas des meilleures familles du pays, qui avaient été élevés en Angleterre.

Dès 1847, Rakoto avait fait connaître son désir au contre-amiral Cécile, et l'amiral lui répondait de Sainte-Marie pour l'encourager dans cette voie. En 1852, le prince, persistant dans ses intentions, en informait M. Hubert-Delisle, gouverneur de la Réunion. Enfin, en 1854, il écrivait à l'empereur Napoléon III pour solliciter son concours effectif, offrant d'accepter le protectorat de la France, et il s'adressait à l'un des missionnaires catholiques de Madagascar pour le prier de faire parvenir sa lettre.

L'année suivante arrivait à Madagascar, appelé par ses intérêts commerciaux, un autre Français qui depuis lors n'a pas cessé d'y jouer un grand rôle : M. Lambert.

Né à Redon, en 1824, M. Lambert, qui avait

passé sa jeunesse à Nantes, s'était marié à l'île

Maurice, où il avait fondé une puissante maison

de commerce.

K -SIM M'JIi A 1/.VI;A«>.\SCAR.

Son àme élevée et généreniie comprit tout de ânine les intentions de II. Laborde ; comme lui, n s'attacha au prince Rakoto, qui le paya de retour par une vive affection. Il se fit même c frère de sang avec lui, cérémonie par laquelle deux personnes s'unissent d'une amitié telle, que la mort peut seule rompre ce lien qui les rend frères à jamais.

M. Lambert fut tout de suite initié aux projets de Rakoto. Une garnison hova était assiégée dans Fort-Dauphin par des tribus ennemies, et le gouvernement d'Émirne était complètement dépourvu des moyens de la secourir. M. Lambert offrit à la reine un de ses navires, qui porta des vivres et des hommes à Fort-Dauphin et assura le succès des Hovas. A l'occasion de ce service, le négociant français fut invité par Ranavalo à se rendre à Tananurive, faveur dont il sut profiter.

Pendant six semaines de séjour dans la capitale, M, Lambert vécut dans Tintimité du prince et (lo Hes aûiis, se dévouant corps et âme à leurs projets. D'un autre côté, la reine, pour lui témoigner son bon vouloir, consentit, sur sa demande> à co qu'un missionnaire français résidât à Tananarive, et grâce à lui, le 8 août 1855, le R.P.Finaz célébra pour la première fois le saint sacrifice de la mosso dans la capitale, en présence du prince

Bakoto. L'habitation de M. Laborde devint la demerure du pieux missionnaire.

Quand M. Lambert quitta Tananarive, Rakoto le chargea de se rendre à Paris pour y renouveler en son nom, près du gouvernement français, sa demande de protectorat.

La lettre que le prince écrivait à l'empereur énumérait les malheurs du peuple malgache et implorait le secours de la France. Elle était accompagnée d'une supplique d'un des principaux chefs de Tîle.

En juin 1855, le navire français rAugustine étant venu dans les parages de- Fort-Dauphin pour son commerce, le capitaine envoya à terre un officier avec un délégué, un interprète et deux matelots, pour traiter avec les chefs du village; mais ils tombèrent dans une embuscade, furent faits prisonniers et dirigés sur Tananarive.

On les accusait d'être venus pour soutenir les ennemis et recruter des travailleurs pour Bourbon. Il y avait peine de mort contre eux d'après la loi du pays.

Ces Français étaient : MM. Périer d'Hauterive, Paré, Sévère, Mallet et Lepape.

Ranavalo voulait à tout prix faire un exemple et frapper un grand coup, afin de montrer que son peuple ne craignait plus les blancs.

Dès que le complot eut été révélé, le palais reçut un renfort considérable de troupes. La volonté de sévir ne manqua pas au vieux Rainizair, mais la prudence l'obligea à la modération.

Dans un Tiabar (1), convoqué le lendemain 30 juin, le peuple fut informé que les priants s'étaient assemblés pour prêcher et baptiser, et dix de leurs chefs furent désignés à la justice du peuple : tous ceux qui avaient assisté à leurs réunions devaient, pour avoir la vie sauve, s'aconser eux-mêmes et se mettre à la disposition de la reine.

Rakoto avait prévenu les 'priants; plus de trois cents avaient disparu de Tananarive avant rassemblée du peuple ; plusieurs, indignés de la lâcheté des autres, se livrèrent et moururent dans les supplices.

Le tour des étrangers vint bientôt. Environnés d'espions, il ne leur fut plus possible de quitter la maison de M. Laborde. On avait songé à les faire périr ; mais Rakoto les défendit et sut persuader à sa mère que M. Lambert était l'agent du gouvernement français ; on se borna pour eux à l'épreuve du tanghin... faite à leur adresse sur des poulets. Un seul, qui représentait le P. Weber, fut épargné

(1) Assemblée générale des indigènes, sorte de grand conseil populaire.

par le lampirtanguine^ tous les autres succombèrent et furent déclarés coupables.

Le 17 juillet, la reine, déclarant user de clémence, faisait grâce de la vie aux blancs, mais les expulsait à tout jamais de ses États. Une heure leur était accordée pour se préparer au départ.

Par une faveur spéciale, une journée entière fut accordée à M. Laborde, dont tous les biens furent déclarés appartenir à la reine.

Ranavalo fit rendre à M. Lambert les cadeaux qu'il avait apportés, mais un grand nombre manquaient, et leur disparition fut attribuée à des officiers de la cour. Le 17 au soir, les exilés furent visités par le prince Rakoto^ qui se déguisa en esclave pour les voir. Sa douleur était sincère.

« Gardez- vous des Anglais, répétait-il à M. Lambert, soyez sur vos gardes, et protégez M. Laborde. i>

Puis il le supplia de nouveau de cherclier du secours près de l'Empereur.

Les prisonniers quittèrent Tananarive en deux bandes, escortées chacune de cinquante soldats. Le matin même, dix chrétiens avaient péri du supplice delà lapidation sur la place du marché; leurs tètes sanglantes étaient fixées sur des zagaies.

Oa accourut en foule pour voir les Européens, mais personne ne leur adressa d'insultes ; le peuple, qui était censé les repousser, ne les voyait pas partir sans regrets, car avec eux s'éteignait pour lui l'espoir de la délivrance; on les savait dévoués à Rakoto, en qui seul reposait l'espoir de Tafifranchissement.

Seul le prince, malgré sa douleur, eut assez de calme pour songer à l'avenir, et il trouva le moyen de faire remettre une lettre à M. Lambert, pour obtenir des secours de l'Empereur.

Dès que M. Laborde eut quitté Tananarive, le gouverneur hova confisqua tous ses biens, toutes ses propriétés, ainsi que les noirs et la succession de M. de Lastelle. Vers le milieu de septembre nos nationaux s'embarquaient à Tamatave.

Ainsi finit cette entreprise malheureuse. Rien ne vint plus troubler ni les cruautés de Ranavalo ni la domination du jongleur Rainizair, jusqu'au moment de sa chute définitive.

RADAMA. U ET RAMBOUSSALAM — LSS FETES OU COURONNEMENT * RABODO — MEURTRE DE RADAMA — AVÈNEMENT DE RASOHÉRINA — RANAVALOMANJAKA — RUINE DE L'INFLUENCE FRANÇAISE.

M. Lambert retourna plusieurs fois en France, mais la fatalité devait toujours entraver ses démarches.

Au moment où la question de Madagascar semblait devoir se développer heureusement, où tout paraissait disposé pour le succès de notre colonisation et de la prise de possession de ce pays, éclata la guerre d'Italie.

On oublia Rakoto, M. Lambert et Madagascar, pour ne plus voir que l'éclat pompeux et trompeur des victoires de Magenta et de Solférino.

M. Laborde, d'abord retiré à la Réunion, finit par obtenir du gouvernement hova l'autorisation de se fixer à Tamatave, mais sans pouvoir retourner à Tananarive.

lement Radama II pour roi des Hovas, mais pour roi de Tîle de Madagascar, sous la réserve des droits de la France. M. Laborde fut accrédité consul à Tananarive.

Le couronnement de Radama II eut lieu le 23 septembre 1862. La France et l'Angleterre y furent représentées, la première par le capitaine de vaisseau Dupré, commandant la division navale des côtes occidentales et' Afrique; la seconde par le général Johnstone.

Le 5 juillet, le capitaine Dupré entrait en rade de Tamatave avec la frégate VHèrmione et les membres de la mission : MM. de Ferrières et Dewatre, lieutenants de vaisseau; le commandant particulier de Sainte-Marie; le R. P. Jouen, préfet apostolique de Madagascar; M. Soumagne; le lieutenant- colonel Lesseline; les capitaines Mazières et Prudhomme et le docteur Auguste Vinson,

Le 28 juillet ils entraient à Tananarive, et leur réception officielle avait lieu deux jours après.

A partir de ce moment, les relations les plus amicales s'établirent entre le roi et les Français; mais l'arrivée de la mission anglaise mit une espèce de contrainte dans les rapports officiels, car Radama s'étudiait à maintenir la balance entre les officiers des deux nations, lorsqu'ils se trouvaient réunis en sa présence.

La fête du 15 août fut splendide.

«Nous étions tous heureux, dit M. Dupré, tous profondément émus ; mais que pouvait être notre émotion comparée à celle de M. Laborde, qui voyait en ce moment réalisé son vœu le plus cher ? 11 pleurait et, muet de joie, me serrait les mains avec effusion et me remerciait de son regard attendri. i>

Le commandant Dupré avait été chargé de soumettre au roi un projet de traité d'amitié et de commerce. La conclusion de ce traité eut lieu, non sans de nombreuses hésitations de la part de Radama, que M. Ellis conseillait.

Le commandant Dupré profita de cette occasion pour demander au roi si, dans le but de donner plus d'authenticité à la charte que depuis longtemps il avait accordée à M. Lambert pour Texploitation des richesses agricoles, minérales etvégétales du pays, il consentirait à la signer de nouveau publiquement et à la faire contresigner et sceller en sa présence.

Radama se prêta de la meilleure grâce à cette demande, et Tacte, transcrit sur parchemin, reçut cette triple garantie devant une assistance nombreuse de Malgaches,^de Français et d'Anglais.

Le couronnement se fit avec toute la pompe possible. Les cadeaux apportés par M. Lambert

de la part de TEmpereur et de Tlmpératrice firent merveille. Le pape, ne pouvant conférer une décoration à un prince encore païen, lui avait fait offrir, avec une lettre touchante, un médaillon en mosaïque représentant une main qui bénit. Radama le porta au col le jour du couronnement et parut fier de cette distinction.

Le 4 octobre, la mission -française quittait Tananarive avec les mêmes honneurs qu'à son. arrivée. >

L'avenir semblait assuré pour Madagascar.

Avec le roi Radama II, une ère nouvelle de prospérité et de civilisation paraissait s'ouvrir pour la grande île. Cependant on s'était trop hâté de crier victoire, et le temps gardait une déception cruelle aux amis du progrès et de l'humanité.

a: L'avènement de Rakoto, écrivait M. Lacaille en 1862, est-il de nature à tout changer et à tout modifier dans l'attitude qu'il convient à la France de garder vis-à-vis des Hovas ? Telle n'est pas ma pensée. Soumis comme il l'est à toutes les éven-

tualités de partis, à toutes les intrigues de cour, Rakoto, s'il n'est pas secouru par une puissance européenne, s'il n'est pas habilement conseillé, peut disparaître dans une tempête ou succomber à de perfides conseils, et l'iDfluence française se retrouverait en présence de la puissance hova,

avec le regret de n'avoir pas saisi l'occasicn de soumettre et dompter ces hommes demi-barbares. Les Hovas, pas plus que les Malgaches en général, ne sont moralement capables de fonder un état de choses susceptible d'être accepté comme une garantie suffisante, soit par les Européens qui se fieront à eux, soit par les populfftions indigènes. Ce serait s'exposer à de singuliers mécomptes pour l'avenir que de s'en rapporter à ces hommes qui n'ont ni foi ni loi, et dont la seule force consiste dans l'art d'intimider le plus faible et de se faire passer pour un objet d'effroi. La civilisation malgache s'est arrêtée depuis des siècles entre la zagaie et le tanghin, et la situation de Rakoto ne me parcfit rien moins que sûre ; son autorité équivoque et son peu d'influence ne pronostiquent pas un avenir certain ; son caractère indécis ne lui permettra pas le despotisme qui arriverait à tout concentrer entre ses mains. Quant aux Hovas, je n'ai aucune sympathie pour eux, et le gouvernement européen qui ne s'en défilera pas sera joué par eux comme l'oîit été les Anglais. Eakoto peut disparaître, les Hovas resteront , et tant qu'ils n'auront pas reçu une leçon salutaire, ils seront ce qu'ils ont été jusqu'à présent.

« Quant à Rabodo, continue M. Lacaille, cette

femme est devenue la tête d'un parti secrètement opposé à Eadama. Autour d'elle et dans Tombre se sont groupés quelques mécontents et quelques ambitieux de bas étage, qui se souviennent du rôle que firent jouer à Ranavalo les officiers qui s'emparèrent du pouvoir sous son nom et régnèrent successivement après Eadama. Cette position de Rabodo, bien que peu redoutable pour le moment, pourrait être, à l'occasion, audacieusement exploitée au détriment du roi actuel. »

Dans les premiers jours de juillet 1863, arriva à Paris la nouvelle qu'une révolution avait éclaté à Madagascar, que Radama II avait été assassiné, et que sa veuve Rabodo avait été mise sur le trône à sa place.

M . Laborde écrivait au Moniteur :

« Il y avait autour du roi deux partis : d'une part, les anciens officiers et les grands du peuple ayant à leur tête le premier ministre et le comniandant en chef; de l'autre, les Menamaso (ou gardes de Radama, élevés avec lui et qui s'étaient emparés du pouvoir). Depuis trois mois ils accaparaient toutes les faveurs et suggéraient au roi des mesures que n'approuvait pas la population. On les accusait d'injustices et de concussions dans l'administration de leurs charges, et prin-

cipalement dans celle de la justice. On signalait enfin une grande immoralité à la Maison de pierre, à Ambohimitsimbina, résidence habituelle du roi, exclusivement fréquentée par les .Menamaso. De plus, il y avait entre les deux partis un motif de division bien puissant, c'était une antipathie de race.

« Andrianampoinimérina, père de Radama I*% était du nord d'Émérina. Il fut aidé par les gens du Nord à former un royaume de la réunion de douze petits États. Les faveurs avaient été naturellement pour les gens du Nord, et les Menamaso sont du Sud ; de plus, le ministère avait toujours été lapanage de la famille très puissante de l'ancien commandant en chef, Rainikaro; or, son influence était absorbée par celle des Menamaso. Il ne fallait donc qu'un prétexte pour faire éclater les hostilités.

« Le roi Ta fourni en publiant une loi qui autorisait le duel, et même le combat de tribu à tribu, de village à village, sans autre formalité que le consentement des deux parties. C'était proclamer la guerre civile.

« Le lendemain de la promulgation de cette loi, le 8 mai, les officiers et les grands allèrent trouver le roi, et le prièrent de révoquer cette loi. Il refusa formellement et déclara que cette loi serait

' El. .

maintenue malgré tout. A cette protestation, les officiers répondirent :

« Eh bien ! il ne nous reste plus qu'à nous ar- « mer dans la crainte d'une attaque.

<r Et ils se retirèrent.

<r — Ce soir-là, en eflFet, vers quatre heures du soir, la ville était pleine d'hommes armés se rendant en masse chez le premier ministre. Je rassemblai aussitôt, de crainte d'une émeute, tous nos nationaux, en commençant par les Pères et les Sœurs. Le consul anglais prit les mêmes mesures, et nous passâmes ensemble cette nuit.

« Le lendemain, les officiers et les notables envoyèrent au roi une nouvelle députation pour le sommer de révoquer la loi promulguée. Sur son refus, peuple, esclaves et soldats en armes se rendirent sur la place publique ; vers neuf heures onze officiers de Radama étaient tombés sous leurs coups.

« Cependant le roi, inquiet du sort de ses favoris, se rendit avec la reine à la Maison de pierre, où plusieurs d'entre eux s'étaient réfugiés. Vers midi commencèrent les pourparlers. Les envoyés du peuple, après les salutations les plus respectueuses et les protestations les plus vives de dévouement au roi, lui réclamèrent les hommes qu'il cachait. Sept fois on lui fit la même demande.

sept fois il refusa de les livrer. Un officier de la reine se présente devant la multitude portant le pavillon de Eadama ; on le salue et on met bas les armes, mais on réclame les coupables. Le roi se fait alors escorter par ses plus fidèles et se rend avec eux au palais.

t Les pourparlers s'étant encore prolongés sans résultat jusqu'à la nuit, le roi déclare qu'il ira luimême implorer leur grâce auprès de Eainivoninahitriniony, premier ministre.

c La reine se présente à une nouvelle députation et promet, au nom du roi, de livrer les coupables à condition qu'on leur laissera la vie. La reine est invitée à revenir le lendemain, et en ce moment même on se dispose à donner l'assaut au palais ; la ville est en état de siège. Le lendemain, vers deux heures, une porte du palais s'est ouverte et les quatorze individus ont été livrés successivement. Néanmoins le palais resta cerné, le comité ayant déclaré qu'il ne traiterait avec le roi que lorsqu'on aurait livré tous les coupables.

« Le lendemain, vers les dix heures, j'apprenais que le roi avait été assassiné. A une heure le conseil nous envoya un de ses membres avec ces paroles :

« Les coupables sont morts, Rabodo est reine « de Madagascar. »

« A deux heures, vingt et un coups de canon saluaient son avènement, et Ton adressait à la foule une proclamation ainsi conçue :

« Le roi^ désolé de la perte de ses amis^ s'est c donné la mort; Rasohérina est reine de Mada- « gascar. »

c La multitude est restée silencieuse. Quant à la reine, elle a accepté la couronne par force ; on a été jusqu'à la menacer, si elle refusait.

« Le lendemain, onme communiquait, ainsi qu'au consul anglais, la nouvelle constitution à laquelle la reine a juré d'être fidèle et dont voici le résumé :

a La reine ne boira pas de liqueurs fortes.

a Le droit de vie et de mort appartient au con- « seil dont elle aura la présidence.

« L abolition du tanghin est maintenue^ ainsi « que la liberté des cultes^ avec une restriction « pour le petit village d'AmboMmanga^ oit se « trouve le tombeau de la vieille reine. »

Voici les premiers actes du nouveau règne :

Easohérina succède directement à Eanavalo.

Eadama II est comme s'il n'avait pas existé ; son corps restera sans sépulture ; — la tolérance religieuse est maintenue ; — la peine de mort est rétablie ; — les traités sont respectés, et on laissera subsister les relations d'affaires avec les Français et les Anglais.

En attendant, on espérait que la convention conclue avec la France recevrait son exécution, et que la compagnie formée par les soins de M. Lambert pourrait poursuivre ses projets.

On s'était trompé. La mort de Eadama II mit un désarroi complet dans les affaires. Les opérations commerciales s'arrêtèrent; les Hovas ne firent plus d'achats ; ils se retirèrent même dans les forts jusqu'à ce qu'ils eussent reçu des ordres de la capitale.

L'Angleterre se préoccupa du meurtre de Radama et de la révolution de Madagascar, et les commenta à sa manière. La presse anglaise les représenta comme une juste expiation des illégalités commises par 'ce roi, et s'attacha à insinuer que le traité conclu entre le prince et M. Lambert avait été conclu sous Tinfluence de libations copieuses et qu'il était le résultat de l'ivresse et de l'abrutissement favorisé par ce dernier.

Le révérend EUis déclara hautement « que l'Angleterre devait s'applaudir de voir le pays passer d'un gouvernement despotique absolu à un gouvernement constitutionnel. »

La nouvelle reine adressa à TEmpereur une lettre pour lui annoncer son avènement au trône et lui exprimer le désir de conserver avec la France des relations amicales, ajoutant qu'elle avait l'in-

tention de protéger les personnes et les intérêts des Français résidant à Madagascar.

Mais la réaction contre les étrangers ne tarda pas à se manifester.

Le SémapJiore de Marseille^ snr la foi d'une correspondance de la Réunion du 7 juillet, annonçait que le ministre signataire du traité avec la France avait été assassiné ; qu'il avait été défendu aux Français de prendre possession des terrains concédés ; que les droits de douane avaient été rétablis et que le consul de France, M. Laborde, s'était retiré à huit lieues de la capitale avec ses compatriotes .

La présence sur la rade de Tamatave de la corvette la Licorne^ envoyée par le gouverneur de la Réunion, mit pourtant nos nationaux à l'abri de toute crainte.

Un ultimatum du commandant Dupré, à la date du 7 septembre, exigeait le maintien du traité signé par le feu roi Radama. Il ajoutait même qu'il était décidé à faire une démonstration contre le fort et la ville de Tamatave en cas de refus de la reine.

Mais, à Tinstigation du révérend EUis, la reine de Madagascar refusa définitivement de ratifier le traité conclu avec la France et la concession de terrains faite à M. Lambert, et elle rétablit les douanes.

Eaharla, envoyé hova, vint annoncer à bord de XHermione que la reine avait refusé de ratifier le traité, et au moment où il quitta la frégate le pavillon français fut amené de la demeure de notre consul ; mais M. Dupré crut prudent de ne pas faire de démonstration, dans Tintérêt même de nos nationaux, malgré la présence dans les eaux de Madagascar de cinq navires de guerre : XHeTmione^ la Licorne, le Curieux^ le Surcouf et VIndre.

Pendant quelques mois, il y eut comme un abandon complet de la grande terre africaine, et, malgré notre possession de .Sainte -Marie, de Mayotte et Nossi-Bé, les négociants créoles ou européens et les missionnaires, entravés dans leur action par les Hovas, surtout par la haine du ministre Eainivoninahitriniony, osaient à peine se rendre à Tamatave et sur quelques points de la côte, soit pour les besoins du commerce, soit pour l'intérêt des missions.

Cependant M. Lambert ne se décourageait pas plus que M. Laborde, et nos dignes et valeureux missionnaires, poussés par leur foi et leur charité apostoliques, ne renoncèrent pas à l'introduction du christianisme dans la grande île.

Les révérends pères Jouen, Finaz, Cazet, Laroche, Lavigne, tous membres de cette grande et

illustre Compagnie de Jésus, qu'un acte arbitraire a prétendu dissoudre, furent admirables de dévouement et de courage.

Quelques Hovas qui lui étaient tout dévoués tenaient M. Lambert, réfugié à Maurice, au courant de la situation, et il n'attendait que le moment d'agir; mais des intrigues sans nombre lui firent perdre un temps précieux; la jalousie des uns, la haine des autres, TindifiFérence de quelques hauts personnages occasionnèrent un long retard dans ses affaires.

Un an s'écoula ainsi en pourparlers insignifiants.

Le rappel en France du contre-aniiral Darricau, gouverneur de la Réunion, et la nomination du commandant Dupré à ce poste semblèrent changer un peu la face des affaires.

Le nouveau gouverneur connaissait Madagascar et paraissait résolu à favoriser autant que possible les intérêts de M. Lambert. Des relations se renouèrent avec la cour d'Émirne. Le commandant Tricault, chef de la station navale dans la mer des Indes, reçut Tordre de se rendre à Tamatave.

La frégate la Junon^ les avisos le Surcouf et le Diamant^ le transport le Loiret furent envoyés sous ses ordres avec un détachement d'infanterie de marine et de fusiliers marins (mai 1866).

Cette démonstration efiFraya la reine et surtout son ministre. Les négociations furent renouées et aboutirent cette fois.

Basohérina consentit à signer et ratifier l'ancien traité, s'engageant en plus à ne molester en rien les chrétiens et à leur laisser le libre exercice de leur religion; elle autorisa les missionnaires à s'établir dans Tintérieur.

M. Lambert, voulant alors donner encore plus de développement à sa concession, prit des associés : M. Charles Richard et M.deLangle,de la Réunion. M. Arnoux, qui avait fondé rétablissement de Mahéla, le leur concéda, ou plutôt le leur abandonna, car il y avait longtemps qu'il y avait renoncé.

On vit alors des légions d'ouvriers et de travailleurs créoles et européens s'abattre sur la grande île, et Mahéla devint bientôt un centre important de civilisation, un comptoir commercial des plus renommés.

Un vaste établissement de sucrerie, deux guildives ou fabriques de rhum, des maisons de belle apparence. s'y élevèrent; en peu de temps Mahéla acquit une importance telle, que M. de Langle crut devoir y adjoindre l'île de Mohéli (1), où fut créé un autre établissement.

(1) Mohéli avait été colonisée par les Anglais, et ce n*est qu*à

DC Srt KM> A MADAGASCAR.

Kas de hait cents blancs habitaient récemment ces deux points de la côte, que des navires spéciaux venaient fréquemment visiter et abondamment ravitailler en vivres, denrées de toutes espèces, outils, produits d'Europe et marchandises propres au pays.

Les choses en étaient là quand mourut Basohérina(1868), et on craignit un instant une nouvelle réaction, qui heureusement n'eut pas lieu.

Banavalomanjaka, qui lui succéda, se montra disposée au contraire à accueillir d'une manière bienveillante les innovations faites depuis peu, et confirma tous les privilèges accordés aux Français.

Le E. P. Cazet, qui assistait à son couronnement, décrit ainsi cette cérémonie :

« Dès la pointe du jour, les canons qui couronnent les crêtes de Tananarive annoncèrent la fête nationale par des détonations successives. La place d'Andohalo est au milieu de la villç et assez encaissée; elle peut contenir près de 200,000 Malgaches. L'endroit était encore trop petit. Les lambas blancs des Malgaches, avec leurs chapeaux de paille ; les gibus noirs, mais râpés, d'une certaine compagnie de soldats; les costumes ou pour mieux dire

frrnQii'peine qu'ils tolérèrent alors cet établissement, évacué du reste en 1875, ou plutôt abandonné. Mahéla seul est restée, et ctux qui habitaient Mohéli s'y sont transportés.

r accoutrement des officiers; les habits rouges des princes et des princesses tranchant sur les habits noirs des Européens : tout cela offrait un coup d*œil varié et assez beau. On ne peut se faireune idée de la bigarrure bizarre de Tannée hova, car chacun se procure son uniforme à ses frais, et il y en a de toutes les espèces et de toutes les nuances.

« Tl y avait treize pères jésuites, huit frères coadjuteurs, trois frères des écoles chrétiennes, et onJse sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Ajoutez-y M. Garnier, commissaire plénipotentiaire, M. Laborde, consul, son secrétaire, et vous aurez tous les Français de Tananarive.

« A la vue de M. Garnier, les musiciens jouèrent notre air national : Partant pour la Syrie, "Vers neuf heures et demie la reine sortit du palais. Cette sortie fut annoncée par des coups de canon, et alors commença le hàly^ ou chant en Thonneur de la reine, exécuté par tout le monde. Les femmes et les enfants battaient des mains en chantant sans cesse : Tsar a andriana noy^ « Que notre reine est belle ! i> Et les hommes les accompagnaient sur une modulation différente, ce qui donnait à ce chant un air de respect et de grandeur.

« La reine était habillée à l'européenne; son manteau blanc était parsemé de fleurs et de cou-

roDnes d*or; gants à mailles peu serrées; canne d*or à la main.

« Arrivée au miliea de la place où se trouve la pierre sacrée, elle est descendue de sou^lanzana pour monter sur la pierre sacrée. C'était le moment solennel, car le couronnement consiste en cela seul.

« La couronne n'est qu'un ornement, aussi devrait-on dire plutôt : la manifestation de la reine à son peuple.

« A peine la reine fut-elle debout sur la pierre sacrée, que le premier ministre commanda la troupe pour présenter les armes; les musiciens delà reine jouèrent Tair royal, après lequel le peuple entonna le Tsara va tompoAo vavjfy « Notre maîtresse vat-elle bien ? >

c On fait le salut en portant les mains à la tête et en s'inclinant profondément.

« Sa Majesté se rendit à pied à l'estrade, qui du reste était fort proche. Les princes et les princesses, et nous seuls, occupâmes l'estrade royale. J'étais presque à la droite de la reine. Elle commença alors un discours, où elle déclara au peuple assemblé qu'elle voulait qu'on respectât le traité conclu quelques jours auparavant avec les Français (ses parents d'outre-mer). Elle parla huit à dix minutes, d'une voix claire et brève, mais je ne pus

tout comprendre. Après chaque période Sa Majesté faisait tourner sa canne; alors soldats et peuple approuvaient par un cri ferme et simultané, les oflS^ciers brandissaient leurs épées, les tambours roulaient, les musiques retentissaient.

« Après le discours de la reine est venue la lecture des lois faite par le secrétaire d'État; Tun de nos pères disait :

« — S'ils font exécuter toutes ces lois, ils tueront les trois quarts du peuple. »

« Est venue ensuite la cérémonie du Jtasina ou offrande d'une piastre que chaque chef de tribu offre à la reine pour témoigner sa soumission, et cet argent est censé sanctifier la reine; d'où le nom de hasina. Puis ont suivi les discours des orateurs malgaches, discours assez brillants et d'un style énergique et figuré, où revenait sans cesse le serment de fidélité à la reine et de dévouement éternel.

« A deux heures et demie, tout était fini; la souveraine malgache a levé la séance en disant à son peuple :

« — Vous m'avez promis fidélité, j'y compte ; il me faut plus que des paroles, d

€ Les canons ont retenti de nouveau, et chacun se retira chez soi, enchanté de la cérémonie.

€ Le lendemain il y eut encore de grands jeux,

des danses, des chants, dans la grande plaine de Mahasima. On y vit même un combat à la zagaie et au bouclier. Ce fut encore une belle journée; puis tout rentra dans l'ordre habituel.

<t Le 24 septembre, la reine alla à Ambahimanga, la ville sacrée, oii se trouvaient les tombeaux de ses ancêtres. L'entrée de la ville était prohibée aux Européens; la reine leva cette interdiction, et nous pûmes y entrer avec elle et voir que Rana^valo ne faisait point le sacrifice aux idoles comme faisaient ses prédécesseurs.

« Douce consolation pour des cœurs de chrétiens et de missionnaires! i>

L'avènement de Ranavalomanjaka sembla promettre à la France une ère de prospérité et d'influence sans bornes à Madagascar. Pendant quelques mois, tout alla bien, grâce à Ténergie de M. Dupré, de M. Lambert, de M. Laborde.

Les désastreux événements de 1870, dont les Anglais profitèrent pour chercher à abaisser notre puissance, mirent un peu de froideur dans les relations de la France avec le gouvernement de la reine. La mort de M. Lambert, celle de M. Laborde, le long intérim du consulat français, qui fut confié à M. Soumagne, parfait honnête hommef et intelligent négociant, mais peu apte à remplir les fonctions de représentant national, tout cela

SIX MOIS A MADA(iASCAR. 61

amena une forte tension entre les deux gouvernements.

En 1879, à l'arrivée de M. Cassas, nommé consul, les choses prirent tout d'abord une autre face. M. Cassas réclama hautement Tes droits de nos nationaux, la liberté des transactions commerciales, la propagande de la religion catholique, etc.

Ce ne fut toutefois qu'un changement apparent et momentané; la malveillance des autorités ne tarda pas à reprendre le dessus et à se manifester d'une manière irrécusable.

A la fin dé février 1880, les rapports étaient fort tendus entre le consul français et le gouvernement hova. Le consul anglais négociait alors avec ce dernier une cession de huit mille fusils, cession à laquelle s'opposait notre représentant à Tananarive.

Ce n'était pas facile de faire entendre la voix de la France dans un pays où Tor anglais dépensé à profusion avait acquis une influence prépondérante, malgré les efforts des RR. PP. Jésuites, qui avaient été les seuls jusque-là à rappeler aux Malgaches qu'au delà des mers il y avait une France, et à leur apprendre à l'aimer, en leur faisant partager sa croyance religieuse. Au bout de quelques mois, devant l'hostiUté bien déclarée du gouvernement hova, M. Cassas vint se fixer à

62 SIX MOIS A MADAGASCA.R.

Tamatave, cédant la place aux Anglais, et en référa au ministère des affaires étrangères. En juin 1880, il recevait une réponse. Le commandant de la Clochetterie^ M. Vallon, arrivait à Tamatave et, dans un dîner officiel, déclarait : « que tout ce que la métropole demandait était le maintien du statu quo^ qu'elle désirait maintenir la paix et les relations existantes, et cela à tout prix. » A tout prix ! ! ! c'est-à-dire au mépris de tous les traités de garantie des intérêts français^ au prix de la sécurité de nos nationaux et de Tavilissement de notre pavillon !!!... M. Cassas protesta avec dignité, en déclarant que, quoi qu'il en fût, et tant qu'il représenterait la France à Madagascar, il était décidé à revendiquer avec énergie nos droits toutes les fois qu'ils lui paraîtraient méconnus.

Depuis lors, M. Cassas fut remplacé à Tananarive et envoyé à Hong-Kong. C'était une véritable disgrâce.

Le départ de ce fonctionnaire était une ratification donnée par le gouvernement républicain à une politique d'abaissement et d'humiliation. Devant un oubli aussi complet de la dignité de la France, il n'est pas étonnant que l'Angleterre, peu soucieuse de respecter nos droits incontestés, alors que nous ne faisons rien pour les maintenir, ait songé à se faire céder par les Hovas le port de Madjun-

ga : la cession de ce port, si elle avait eu lieu, eût • été pour eux la pierre d'assise d*un nouvel empire des Indes, dont nous n'aurions pu les déposséder que par une guerre.

C'eût été là un nouveau titre de gloire à l'acquit du gouvernement de la République opportuniste, ajouté à tant d'autres; c'eût été consacrer la ruine de nos colonies de Sainte-Marie, Mayotte et Nossi-Bé ; car, sous le prétexte d'empêcher la traite des noirs, l'Angleterre entraverait toute immigration de travailleurs de la côte d'Afrique vers nos colonies, alors qu'elle tolère ouvertement la traite des esclaves à Anjouan et Mohéli, colonisées par leurs nationaux.

Alors, devant toutes ces ruines accomplies par son acquiescement à la politique anglaise, le gouvernement républicain pourra dire qu'au Tonkin comme à Madagascar il n'a pas laissé à ses successeurs une seule faute à commettre.

Un seul mot pour terminer cette étude sur la grande île africaine. La France ne commettra pas, nous l'espérons, la faute de laisser prendre aux Anglais pied dans l'île; ce serait, nous le répétons, en détruire pour toujours la vitalité, anéantir nos espérances de colonisation, renoncer à jamais à l'espoir de voir Madagascar chrétien et français.

Oui, il est indispensable que Madagascar soit français, ou, tout au moins, sous le protectorat de la France.

C'est le seul moyen d'arrêter Tenvahissement toujours croissant de la puissance maritime, de la richesse commerciale et industrielle anglaises, de la prospérité orgueilleuse de ces insulaires.

Voilà deux siècles que nous travaillons à civiliser les Malgaches; faudra-t-il donc abandonner aujourd'hui le fruit de tant de peines et de tant de travaux, de tant d'or dépensé?.... Madagascar catholique est ou plutôt sera entièrement français.

Si le gouvernement républicain oublie les intérêts de la France et de la religion, ce doit être aux catholiques de veiller à la propagation de la foi dans ce pays si riche, si plein de ressources et d'avenir.

L'avenir en effet, pour l'Afrique orientale et occidentale, est entièrement entre les mains des missionnaires.

Avec l'aide de Dieu et les secours des fidèles, avec leur dévouement, leur zèle infatigable, ils feront plus que l'or des méthodistes et des quakers jeté avec profusion pour étouffer le catholicisme, et un moment viendra où l'on verra luire en traits de feu la vérité, c'est-à-dire, la religion catholique dans toute l'étendue de l'empire des Hovas.

Alors Madagascar sera réellement français et deviendra le point d'où partiront de nouveaux François Xavier à la conquête des infidèles, et où rayonnera le catholicisme, auiourd'hui persécuté.

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SITUATION ACTUELLE DE MADAGASCAR — LES ANGLAIS A MADAGASCAR — M. PARRETT — LES TRAITAS SECRETS — M. PAOKENHAM — LA CAMPAGNE I^U CONTRE-AMIRAL PIERRE — BOMB4RDBMÇNT DE TAM4- TAVB — EXPULSION DBS FRANÇAIS — DEUX LETTRES DE MISSION- ÎJAIRES.

Le journal r Univers^ toujours admirablement renseigné sur les questions de politique coloniale, a publié cette, année de nombreuses correspondances, et d'excellents articles sur la question malgache ; c*est à ces éléments dlnformation absolument sûre que nous emprunterons les matériaux de ce chapitre, d'une si brûlante actualité,

Madagascar est entre les mains des Anglais, écrivait-on récemment à V Univers : Il y a à Tananarive un missionnaire anglais, indépendant, qui est chef de l'imprimerie, nommé Parrett^ et qui est tout-puissant auprès du premier ministre, maître absolu du gouvernement : il ne le con-

^eille pas seulement, il le commande.

Tl le voit lejour et souvent la nuit.

C'est lui qui a imprimé les nouvelles lois : or les imprimeurs ont remarqué avec effroi qu'il en avait changé plusieurs. C'est lui qui nomme les plus grands officiers; et dans le cas de conflit pour cette nomination, l'avis de l'Anglais prévaut sur celui du premier ministre. Ce fait a été observé surtout pour le choix des commandants de troupes. Par décision de Parrett, le dernier des fils du premier ministre, un adolescent, la terreur de la capitale à raison de son inconduite brutale, a eu le pas sur d'autres fils moins hostiles aux . Français, préférence qui a profondément attristé tout ce qu'il y a d'honnête à Tananarive.

Sous la même inspiration, tous les emplois importants, sans exception^ sont donnés aux élèves des Anglais de la secte des indépendants.

Au dire de tous les officiers du palais, toutes . les mesures importantes, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, sont dictées par Parrett. On le voit causer à part des heures entières avec le premier ministre : dès qu'il paraît, celui-ci quitte tout pour aller à lui, comme s'il devait prendre ses ordres.

En 1881 , on a vu ce Parrett, qui se cache habituellement, se charger d'une mission politique sur la côte nord-ouest, et chercher à ar-

borer le pavillon ho va sur toute cette côte. Ce fait a attiré rattention. Sur ces entrefiutes est survenue là visite solennelle faite à Tananarive par le vice-amiral anglais sir Gore Jones et le consul anglais Packenham...

Enfin, à la suite de ces événements, le gouvernement français s'est ému et a commencé la campagne dont on attend la solution.

Aux yeux des Malgaches, l'Angleterre semble toujours avoir joué chez eux le beau rôle de protectrice : elle ne parle que de l'indépendance de l'île entière, idée qui flatte singulièrement les habitants. Cette idée, jointe aux avances d'argent dont les Anglais savent faire le sacrifice, a décidé les gouvernants de Madagascar à se lier aux Anglais par un traité secret^ conclu probablement en même temps que le traité officiel de 1865. On l'a dit à cette date : il est l'œuvre d'un indépendant, Ellis, et du consul anglais Packenham, qui depuis plus de vingt ans seconde le triomphe de la politique anglaise dans cette île.

Le ministre des aflFaires étrangères a avoué qu'il touchait des Anglais 6,000 piastres par an... Un Anglais bien informé a déclaré que l'Angleterre comptait parmi les Malgaches 10,000 hommes à ses gages...

Le traité secret a constitué une Eglise d'Etat,

ayant pour chef nominal lareine, pour gouverneur absolu le premier ministre, avec les dissidents anglais dits indépendants, agents delà Société des missions de Londres, pour auxiliaires.

Cette machine gouvernementale, qui fonctionné surtout depuis la mort de Rasohérina en 1868, sert admirablement la politique anglaise : par elle, les Anglais multiplient à Tinfini les écoles, où ils préparent une jeunesse et des gouvernants aussi dévoués à leurs intérêts qu'hostiles à ceux de la France. Tous les employés soit civils, soit militaires, soit religieux, sortent de ces écoles anglaises.

Faut-il parler de protectorat anglais ? S'il n'y a pas le mot, il y a la chose; car il est évident que, depuis 1865, rien ne se fait à Yexlérieur sans consulter le consul anglais; quant à Tintérieur, Parrett est depuis longtemps un résident aussi despotique que dans le protectorat absolu ou Tannexion déguisée. Cela explique pourquoi, depuis 1865, les Français à Madagascar, soit consuls, soit négociants, soit missionnaires, n'ont reçu que le moins de faveurs possible et le plus d'injustices possible.

En 1868 a été conclu le traité français : il a été calqué sur le traité anglais ; il a fallu l'arracher article par article. Les Malgaches n'ont accordé que ce que les Anglais ont voulu.

Les consuls de France qui se sont s accédé à Madagascar, M. de Louvière, M. Garnier, M. Laborde, M. Cassas, M. Meyer^ M. Baudais^ ont pu constater les mauvaises dispositions du gouvernement malgache envers la France.

Officiellement, en vertu des traités publics, le. gouvernement malgache est obligé de dire, et il le dit réellement : Les Français ont droit aux mêmes faveurs que les Anglais : égalité parfaite. Mais, en vertu du traité secret, il doit direct il ne dit que trop à ses agents : Toutes les faveurs pour les Anglais; guerre aux Français, mais en secret.

Dans la question malgache, les Anglais prennent le beau rôle ; ils se donnent comme protecteurs de l'indépendance de Madagascar contre l'usurpation de la France, qui, par le protectorat sur la côte nord-ouest, voudrait morceler cette grande île; ils se mettent du côté des Hovas, dont ils vantent la civilisation, tandis que d'après eux les Français prennent parti pour une tribu barbare contre la nation civilisée.

Au surplus, la politique britannique poursuit

dans la méti*opole son œuvre d'hostilité délibérée/

Les nouvelles apportées par les courriers de la

mer des Indes ont donné une nouvelle intensité

à la crise de gallophobie qui sévit de l'autre côté

de la Manche. Les journaux de Londres redoublaient d*invectives et de violences contre l'éminent officier qui représentait la France dans les eaux de Madagascar. Ainsi le Standard déclarait que, « par amour de la paix et par la raison qu'en Angleterre on est porté à l'indulgence envers la France, qui, ayant été depuis quelque temps rudement éprouvée par le destin, se montre particulièrement irritable et susceptible, » le gouvernement anglais a permis à la France de commettre une injustice internationale à Madagascar, en se bornant à une protestation morale; En revanche, on espérait à Londres que, par reconnaissance pour les bons procédés de l'Angleterre, les officiers français auraient considéré comme un devoir d'éviter toute ofl^nse envers des sujets britanniques et la majesté du drapeau anglais. Mais au lieu de justifier ces espérances de nos bons alliés, l'amiral Pierre s'est signalé par sa malveillance envers le consulat anglais, qu'il a traité « avec un déploiement d'insolence sans parallèle parmi les nations civiUsées ».

Il s'en fallait pourtant que les nouvelles de Madagascar fussent de nature à confirmer les divagations de la presse de Londres sur Tamiral Pierre. Si une chose semble prouvée, c'est que les Hovas avaient répondu à l'ultimatum de l'amiral

français avec une grossièreté et une insolence que des Hovas n'auraient point trouvées tout seuls; c'est que le révérend Parrett a été dans la réunion des « autorités j> de Tananarive le plus ardent instigateur des mesures antifrançaises. Et si on ajoute à ces faits nettement établis tout ce qui a été publié sur les intrigues des révérends missionnaires bibliques et leurs tripotages avec M. Packenham, le consul anglais récemment décédé, on croira aisément que, vis-à-vis du personnel du consulat anglais à Tamatave et du biblique M. Shaw, l'amiral Pierre a fait son devoir de commandant responsable d'une expédition sérieuse.

yu'était-ce donc que ce fameux Packenham, dont le rôle dans les affaires de Madagascar a été si singulier ? Tout simplement Tagent accrédité de la politique d'intrigues inavouables de l'Angleterre, dont il a poursuivi la réalisation avec une persévérance, une habileté' et une ténacité dignes d'une meilleure cause.

En juin 1862, M. Packenham est nommé consul de Sa Majesté Britannique à Madagascar. Peu de temps après, il monte à Tananarive, où il trouve M. Ellis, et la délégation envoyée au couronnement du jeune roiRadama II, qu'ils poussent ensuite aux excès et aux folies qui doivent mécontenter son peuple et amener sa chute. Ce travail

de sape se poursuit simultanément avec Tachât des grands officiers au bénéfice de la cause anglaise. En mai 1863, le roi trop sympathique à la France est étranglé. Durant les jours de trouble qui accompagnent cet événement, M. Packenham paraît troublé, indigné, comme tous les citoyens honnêtes. C'était de sa part une feinte; car il avouait plus tard lui-même la participation- de M. Ellis à ce crime en ces termes : « Je n'ai jamais dit qu'EUis eût tué le roi; mais j'ai dit et je maintiens que sans Ellis le roi vivrait encore. »

L'aveu est précieux à enregistrer.

La veuve du jeune roi est proclamée reine.

M. Packenham entame bientôt les négociations pour la conclusion d'un traité au nom de son gouvernement. Au lieu d'un il en fait deux, et il les enlève au pas de course : des articles importants sont acceptés après des discussions dérisoires et purement pour la forme.

La rédaction du premier de ces traités est assez vague, et ne semble rien compromettre, ni pour l'une, ni pour l'autre des deux parties contractantes. Mais le second, dont l'existence est tenue soigneusement cachée par les intéressés, est un véritable nœud coulant à l'aide duquel l'Angle- i terre soustraira Madagascar à l'influence française

et le tiendra en laisse jusqu'au jour où elle voudra le dévorer.

En 1866, M. Packenham quitte Tananarive, où il ne remontera qu'à la suite de l'amiral Gore-Jones en 1881. En quittant la capitale, il disait avec sa bonhomie britannique :

— Je m'en vais à Tamatave ; je laisse la place libre aux diplomates français; mais je leur ai taillé de la besogne pour longtemps.

En effet, M. le comte de Louvières arrive à cette époque pour conclure un traité au nom de la France; il trouve tous les esprits prévenus contre nous; il ne peut rien obtenir; ce sont des discussions infinies pour des riens; il meurt à la peine. On ne connaît pas le résultat de l'enquête ouverte sur le caractère de la maladie qui l'enleva; mais il est certain que Rainimaharavo, alors ministre des affaires étrangères, écrivit au gouvernement français une lettre où il repoussait énergiquement l'accusation d'empoisonnement, que personne n'avait encore formulée. Or, d'après l'axiome latin : Excusatio non petita fit accicsatio manifesta !

L'Angleterre, ayant deux traités avec le gouvernement malgache, a accrédité aussi deux consuls auprès de lui. L'un caché, désavouable à volonté, mais probablement prépondérant, à Ta-

nanarive ; l'autre officiel, ayant Tamatave pour résidence. Les titulaires de Tananarive ont été M. Ellis, M. Tov, et enfin M. Parrett. Le titulaire de Tamatave fut toujours M. Packenham. L'action combinée de ces deux agents a constamment dirig-é les affaires de Madagascar, soit à Tintérieur, soit à l'extérieur; c'est sous eux et par eux que la France a été tenue en échec et même bafouée dans ce pays durant une période de dixsept ans.

Le contre-amiral Pierre arrivait à Tamatave dans les derniers jours de mai. Il avait déjà bombardé et occupé Mojanga et Morotsangana sur la côte ouest. Il envoya un ultimatum au gouvernement de Tananarive; la réponse arrive, brève et même insolente. M. Packenham savait bien ce qu elle serait ; aussi il n'est pas sans inquiétude pour l'avenir. Il a tant de fois dit aux Malgaches que la France ne ferait rien!.,. Les événements vont- ils lui donner raison une fois encore ou bien lui infliger un cruel démenti ? Telle est la question qui Tobsède. Cependant il fait encore bonne contenance et dissimule assez ses appréhensions. Le 8 juin les Européens fixés à Tamatave reçoivent Tordre de se retirer sur les navires en rade. La J)ry{(dj frégate anglaise, est là pour protéger ses nationaux et aussi pour encourager les Mal-

gâches. M. Packenham monte à soa bord. Le 10 au matin Tamatave est bombardé, et le 11 les soldats français Toccupent sans coup férir. Les Anglais assistent à ces opérations avec calme ; cependant on ne peut pas admettre que le consul de Sa Majesté- Britannique n'en ait pas été péniblement affecté. Le mardi 12 ou le çaerçredi 13 il

. rentre à son consulat ; mais ses pouvoirs consulaires sont annulés: Tamatave est en état de siège.

Ce jour-là même M. Shaw, sujet britannique,

. missionnaire indépendant, condition assez mal définie, est arrêté et mis au secret, sous des inculpations très graves. M. Packenham ressent vivement le contre-coup de cette mesure énergique et trop justifiée parles faits. C'est qu'il a eu avec le prévenu des relations assez intimes. De plus, on assure que des patpiers compromettants auraient été saisis. Un jeune Malgache, né à Maurice, et parlant fort bien sa langue maternelle, l'anglais et le français, était attaché au consulat britannique à titre de secrétaire particulier ; c'était l'homme de confiance de M. le consul. Les autorités françaises le saisissent. M. Packenham oppose des protestations énergiques, désespérées; on passe outre, et le bien-aimé secrétaire est mis au secret, comme son ami Shaw. M. Packenham n'y tient plus. Il

78 SIX MGIS A MADAGASCAR.

tombe malade et s'alite le jour même. Dès le lundi suivant, 18, la maladie a fait des progrès assez rapides pour inspirer des inquiétudes. Le malade lui-même les partage, il reçoit la visite de quelques amis.

Le bruit se répand que cette maladie n'est qu'une feinte par laquelle le consul anglais veut se soustraire à un embarquement forcé à bord du navire de son pavillon. Le jeudi 21, le médecin du contre-amiral français va vérifier Tétat du malade, et il déclare que la maladie est très réelle et très grave. L'embarquement forcé n'aura pas lieu ; la mort paraît prochaine : le dénouement fatal arrive le vendredi 22 juin, à une heure du matin.

Résumons brièvement les faits principaux de la campagne dirigée par le contre-amiral Pierre.

En voici, depuis le commencement des hostilités, le résumé aussi exact que possible, sans commentaires et sans détails inutiles.

L'éclaireur U Bemitemps- Beaupré^ parti d' Aden le 7 avril, mouille en rade de Hell-Ville le 3 mai, rejoignant la Piqice et le Vaudreuil^ déjà en station à Nossi-Bé. L'amiral Pierre, impatiemment attendu, arrive enfiu le 30 avril à bord de la Flore. Par une heureuse coïncidence, la reine Binao se trouve en ce moment à Hell-Ville. Elle rend spontanément visite à l'amiral, qui lui fait cour-

toisement les honneurs de sa frégate. Ravie de l'accueil qui lui est fait, la reine repart ensuite pour Bavatoub.

La Nièvre était partie le 23 pour la Réunion, le Boursaint était en mission sur la côte est et le Forfait attendait à Saint-Denis le retour, par le paquebot d'Europe, de M. Bandais, qu'il devait ramener à Tamatave.

L'amiral Pierre est muni d'instructions précises dont il active l'exécution. Cependant jusqu'au 7 mai^ les bâtiments de la petite escadre demeurent en rade, sans que rien ne transpire des projets de l'amiral, ni de ce qu'il avait l'ordre d'accomplir dans ces parages.

Le 7, au matin, quel n'est pas l'étonnement de la population de constater que la Flore et la Pique ont disparu. Le 8, au matin, nouvelle surprise, le Beautemps- Beaupré et le Vaudreuil ont également disparu.

Les bâtimerits se sont rendus dans la baie de Passandava. De Nossi-Bé, on entend dans la jourijée du 8 mai le bruit du canon au fond de la baie, et bientôt une épaisse colonne de fumée s'élève dans les airs. C'est l'amiral Pierre qui défend les intérêts frp.nçais et venge Tipsulte faite à la France en chassant les Hovas, envahisseurs de la côte ouest ; c'est le poste hova d'Amboudimadi-

rou qui brûle, et, quelques heures plus tard, celui d'Ampassimbitiky.

L'action est engagée.

Le 9, Ambaliha et Mourounsang brûlent à leur tour. Ce dernier poste est bombardé par la Flore. Le 10, bombardement et destruction par le feu des postes de Mahilaka, d*Ankingamelokou, d'Andjangoua et de Bémanéviky.

Sur ces entrefaites, le Boursaint mouille à Nossi-Bé et repart dans la nuit du 9 au 10, et, le 14, le BeautempS'Beaupré revient à Nossi-Bé et embarque la garnison pour aller attaquer Mojanga.

La panique est grande chez les Hovàs, et les Français ne rencontrent guère de résistance. Un semblant de lutte seulement à Mourounsang et à Bémanéviky. A ce dernier poste, le chef hova qui le commande est tué.

Les commandants des bâtiments de la division ne se sont attaqués qu'aux Hovas; ils ont respecté les cases malgaches, les magasins à riz, ainsi que les propriétés des Indiens et des Arabes. Par contre, tout ce qui est hova est rasé. Les Hovas déguerpissent de partout.

Tandis que s'opère le bombardement de la côte ouest, les Européens résidant à Tamatave se trouvent dans une grande surexcitation d'esprit.

Le 9 mai, M. Baudais, consul de France, arrive à bord du Forfait. Il est accueilli avec enthousiasme par toute la communauté française.

La présence du puissant croiseur remet un peu de calme dans les esprits. Cependant le bruit court que les Hovas s'apprêtent à massacrer les Européens pendant la nuit suivante. A cette nouvelle, M. Baudais se rend au fort de Tamatave et fait eutendre de sévères paroles au commandant bova, lui déclarant qu'il rend responsables, lui, le premier ministre et la reine, de tout événement malheureux qui surviendrait à l'endroit des Européens habitant Tamatave.

Le 16 mai, la flotte française stationnée devant Mojanga bombarde les forts hovas, chaque vaisseau tirant à son tour et les coups se succédant de cinq en cinq minutes. Dès les premières détonations, la garnison malgache, commandée par Eamambazafy, 14® honneur, Tespoir des Hovas, prend la direction de la capitale, au pas accéléré et gouverneur en tète. Sous un tir lent, remarquable de précision et d'un effet désastreux, Tun des deux forts, celui de l'Est, ne tarde pas à s'écrouler. L'autre, plus petit, mais se recommandant à l'attention du commandant de nos forces navales par sa situation exceptionnellement avantageuse, est ménagé par le feu de la flotte, en vue de l'éta-

blissement des troupes d'pccupatipii. Quelques obus suffisent à déloger le petit nombre de Ho vas qui, refusant de suivre l'exemple de leur chef, luttent vainement, il est vrai, mais sauvent Tbonneur de leurs armes.

Le lendemain, 17 mai, de bonne heure, les Français débarquent et prennent possession de la place, ainsi que d'une partie des archives hovas. Dans sa précipitation à se mettre à l'abri des boulets de la flotte, Ramambazafy a négligé d'emporter, avec le trésor de la ville, tous les papiers et documents d'État, dont les indiscrétions vont éclairer d'une façon édifiante les obscurs agissements des Hovas et de leurs conseillers vis-à-vis des tribus sakalaves dont ils ont usurpé le sol. Le passage suivant d'une lettre adressée, au commencement de cette année, par l'ex-gouverneur de Mojanga à Safiambale, reine des Sakalaves de Souala, peint bien la façon des Hovas, stimulés par les prêches perfides des missionnaires anglais, fomenteurs de discordes et ennemis invétérés de la France :

« Vous avez tort, dit le chef hova à la reine, de vous fier aux Français ; les Hovas sont seuls en état de vous protéger. On vous a dit qu'il viendrait dix navires français, mais on vous trompe : les Français ne feront jamais la guerre aux Hovas^

nous en avons la certitude. S'il vient des navires, ce sera pour s'occuper de leurs affaires de commerce ; et puis, quand il en viendrait cent, c'est à naoi qu'ils auront aflEajre, et je ne les crains pas. »

Le 23 mai, la Flor^^ battant pavillon de Tamiral Pierre, quitte Mojanga; elle est signalée le 31 à T^matave, où elle prend sou mouillage en tête de rade, auprès du Forfait et de la Nièvre. Quelques heures plus tard, M. le contre-amiral reçoit à son bord la visite de M. le consul-commissaire de la République.

Quelques détails particuliers sur le bombardement de Tamatave n^ seront pas inutiles.

A l'arrivée de VArgo^ le 18 mai, il y avait çu à Tamatave une grande panique ; on apprenait les opérations militaires sur la côte ouest. La population malgache, efifrayée, avait quitté la ville ; mais quelques jours après elle semblait rassurée et revenait.

Le 31 mai, la Flare^ ayant à bord le contrer amiral Pierre, paraît devant Tamatava. La panique recommence. Tous les Malgaches partent les uns après les autres, excepté les chefs hovas et leurs soldats, qui se fortifient et paraissent décidés à faire une vigoureuse résistance.

Le 1" juin, VuUimatum partait pour Tananarive. L'amiral Pierre demandait : P la reconnais-^

sance par la reine des droits de la France sur la partie nord-ouest de Madagascar ; 2* une indemnité proportionnée aux dommages subis par les sujets français depuis vingt ans ; 3° des garanties sérieuses pour l'observation du traité dans l'avenir.

Un délai de huit jours est donné pour rendre la réponse. Ce même jour, M. Bandais révmit lés Français pour leur dire ce qu'on va faire, afin que chacun veille à sa sûreté.

Les jours suivants, pendant que les Malgaches quittent la ville, les blancs prennent leurs précautions et cherchent un lieu sûr, car on craint que les hordes sauvages que les Hovas ont appelées à leur secours ne fassent irruption pour massacrer les habitants, ou tout au moins pour les piller.

Le même jour, un courrier de Tananarive porte à Tamatave la nouvelle d'un kabar tenu le 26 mai, au palais de la reine, sous la présidence du premier ministre de Ranavalo, kabar à la suite duquel l'ordre a été notifié aux Français de quitter la capitale avant le 30 mai. Le révérend Parrett, ministre protestant, assisté de ses acolytes, a, dit-on, pris une part très active aux résolutions de l'assemblée, et comme il s'agissait de savoir ce qu'on ferait des Français, les missionnaires opinèrent pour leur expulsion. L'avis fut écouté et, le soir même, la décision était notifiée à nos nationaux.

Le 2 juin, sur l'invitation du commissaire de la République, les Français résidant à Tamatave sont invités à se réunir, à huit heures et demie du matin, au consulat de France. Là, M. Bandais, après avoir fait à ses nationaux un résumé du conflit franco-hova, leur fait connaître qu'un ultimatum signé dQ lui et de l'amiral Pierre a été envoyé la veille à Tananarive et que, le samedi 9 juin, à minuit cinq minutes, Tamatave doit être bombardé si, d'ici là, les Hovas n'ont pas obtempéré, sans restriction aucune, aux trois points principaux indiqués dans rultimatum, savoir :

* P Reconnaissance des droits que confèrent les traités au gouvernement français ;

2** Garantie pour les citoyens français des droits de propriété à Madagascar ;

3° Paiement intégral de l'indemnité aux Français.

M. Bandais invite en conséquence tous les résidents étrangers à se rendre immédiatement à bord de la Creuse et de la Flore, Trois chaloupes canonnières sont mises à cet eflfet à leur disposition. Les Français sont invités à se grouper jusqu'au dernier moment autour de leur consul, mais à faire embarquer leurs familles à bord de la Creuse qui vient d'achever ses sondages dans la baie dlvondrou, d'où l'on commande une batterie située

à trois milles d9,ns l'intérieuF et entourée de marais, batterie qui, dans l'espoir des Ho vas, doit servir de lieu de refuge dans l'hypothèse prévue d'une défaite.

Le 11, de grmà matin, le bombardement recommence, et les troupes débarquent sans la moindrq répistanpe. Elles entren^^ au fort Tarme au bras... Le^ canons mêmes n'étaient pas déchargés. C'est ainsi qu'on prend paisiblement posses-^ siçin de Tanafita^e.

Pès le lendemain, les habitants quittent les navires et reviennent à leurs demeures. Cependant Ip pavillou frauça}s n egt définitivement placé sur la citadelle, en signe de prptefition, que le

14 juin.

En fait de sang versé dans toute cette campagne, qui a commencé le 8 mai à la côte nordrouest, il n'y a eu que celui de quelques Hovas et de quelques espions ou maraudeurs que Ton a fusillés sans miséricorde ; mais pas un soldat français n'a été tué, ni même blessé.

En apprenant les désastres de Mojanga et du nord-ouest, le gouvernement hova, cédant à la pression des ministres protestants anglais, et en particulier de M. Parrett, a décrété Texpulsion de Madagascar de tous les Français.

Le 6 juin, les embarcations de l'escadre sont

SIX MOIS A MAPAGASCAR. 87

mises à la disposition des Européens. Un très grand nombre de sujets français s'embarquent. Quelques sujets anglais se réfugient à bord de la Dryade qui était en rade pour les protéger.

Le samedi 9, le reste de la population étrangère, excepté quelques personnes qui veulent garder la ville, s'embarque soit sur Jes navires français, soit sur le navire anglais.

On attend avec anxiété 1^^ réponse de la reine, car le délai expire à painuit. Elle arrive à buit heures du soir ; elle est négative, comme on s'y attendait. Six navires de guerre étaient déjà embossés : la Flor^^ le Forfait^ la Beautemps-Beavrpré, le luôin (ancien Boursaint) et les transports la Nièvre et la Creuse. Celle-ci avait reçu dans ses vastes flancs la plus grande partie de la population étrangère.

Le 10 (dimanche), vers les six heures du matin, le premier coup de canon est tiré, et le bombardement commence ; il se poursuit toute la matinée et une partie de la soirée, mais il est très modéré. La place ne répond que par trois ou quatre coups de canon. Les Hovas sont en déroute complète ; mais ils s'étaient vengés à Tavance. Un instant après le premier coup de canon on voyait s'élever de plusieurs parties de, la ville de noires colonnes de fumée qui annonçaient un incendie universel*

Mais, grâce à Tintrépidité des blancs qui s'étaient constitués les gardiens de la ville, grâce aussi aux arbres élevés qui entourent les maisons, et à un bon grain de pluie qui est venu fort à propos, Tincendie a été arrêté et le feu éteint. Les Hovas ont attendu la nuit pour recommencer ; ils voulaient profiter du vent de terre. A cet effet, ils ont mis le feu à un grand village malgache qui faisait suite à la ville des blancs, pensant que, poussé par le vent, le feu gagnerait. Mais peine perdue, le village seul a été brûlé.

A côté des Hovas, qui naturellement nous sont fort hostiles, il y a à Madagascar d'autres populations qui au contraire sont fort sympathiques à la France.

A Nossi-Bé, les Sakalaves delà côte nord-ouest continuent à nous témoigner leur entière confiance et leur dévouement. Les Antankares, ennemis irréconciliables des Hovas, n'attendent que des armes pour refouler complètement ceux-ci et les chasser du territoire d'x\nkara, placerons notre protectorat.

Leur roi, Tsimiara, mort tout récemment à Nossi-Mitsiou, recevait une pension du gouvernement français.

Les Sakalaves de la reine Binab ne sont pas muiub excités contre les Hovas.

L'an dernier, deux de leurschefs avaient trahi la cause de la France en se laissant gagner par les cadeaux et surtout les promesses de Ranavalo et du missionnaire Parrett ; or, ayant de nouveau essayé de nuire à nos intérêts, ils furent dénoncés au commandant de Nossi-Bé. Ordre fut donné aussitôt aux Sakalaves d'avoir à s'emparer de ces deux traîtres, de ces rebelles incorrigibles, pour les livrer à l'autorité de Nossi-Bé.

L'un d'eux, Bémanenguy, réussit à s'enfuir; mais l'autre, Cofia-Bé, ne put échapper au châtiment que lui infligèrent les Sakalaves.

Pour prouver qu'ils ne permettraient jamais à un des leurs de pactiser avec les Hovas, ils ont porté son cadavre à Hell- Ville, pour le présenter au commandant de Nossi-Bé.

L'ordre d'expulsion a été signifié aux Français de Tananarive dès le 26 mai, c'est-à-dire avant même que l'amiral Pierre eût formulé son ultimatnw , *

Le 30 mai, nos compatriotes se mettaient en route ; le 7 juin, « après avoir passé par toutes sortes de tribulations et de difficultés, » ils n'étaient encore parvenus qu'à Ambavaguane. Les expulsés étaient obligés de marcher lentement, parce qu'un « corps d'armée » d'environ 1,000 hommes, com-

mandé par Ratefi, 13® honneur, marchait devant eux et retardait leurs mouvements.

M. Suberbie, représentant d une maison de commerce marseillaise, supposait qu'on dirigerait la caravane sur Andévourante , petit port et ancien établissement français, situé à cent kilomètres au sud de Tamatave, d'où nos compatriotes comptaient regagner cette dernière ville, « si Ton trouvait assez de pirogues, et si les porteurs ne les abandonnaient pas à Marahamby, ainsi qu'ils en avaient fait la menace, d

•Nos compatriotes arrivèrent heureusement à Tamatave, mais on peut juger des fatigues qu'ils ont eu à supporter, mettant trente-neuf jours à accomplir un trajet qui n'en demande guère plus de sept en temps ordinaire.

La possession de Tamatave depuis le bombardement n'a pas été tout à fait aussi paisible que son occupation, écrivait-on récemnient à Y Univers*

LesHovas, se repentant peut-être d'avoir cédé si facilement, ou plutôt ayant reçu du renfort et des ordres de la capitale, se sont hasardés à s'approcher des fortifications, afin de reprendre aux- Français la place qu'ils leur avaient si facilement abandonnée ou, tout au moins, pour tuer quelques Français dont ils auraient envoyé triomphalement

les têtes à Tananarive, ainsi qu'on le tient de quelques transfuges.

Mais n'osant affronter les balles ennemies de jour, c'est toujours pendant la nuit qu'ils se sont présentés, espérant pouvoir opérer plus facilement leur retraite.

Outre le grand fort que nos soldats ont pris aux Hovas, ils en ont fait ou disposé deux autres sur la même ligne, de manière à protéger la ville, qui se trouve dans une presqu'île, dans toute sa largeur. Ce sont ces deux forts secondaires, qui semblaient offrir moins de résistance, que les Hovas sont venus attaquer successivement. Mais ils n'ont pas tardé à comprendre qu'ils sont imprenables aussi bien que le plus grand. Ils ont donc renoncé à nous, attaquer de nouveau. Ils se tiennent sur les hauteurs voisines, presque à portée de nos canons, qui les atteignent même quelquefois. Là ils se fortifient par des terrassements qu'ils pensent devoir les protéger. Leur nombre n'est pas bien connu. On a dit qu'ils seraient six mille^ si tous ceux qui ont été envoyés se trouvaient réunis. Mais les transfuges, peu nombreux du reste, et les blessés s'accordent à dire que le nombre des soldats hovas est considérablement diminué par les désertions, par les maladies et par les combats. On n'a pas de peine à le croire quand on connaît la façon de recrute-

'.)2 SIX MOIS A iMADAGASCAR.

ment employée par le gouvernement hova, et la manière dont les soldats sont traités et soignés dans leurs marches et dans leur camp. On ne leur donne pas même la nourriture. Chacun doit* pourvoir à sa subsistance, du moins à la plus grande partie. De plus, les chefs qui conduisent les soldats au combat se gardent bien de les précéder, même de les accompagner. Ils confient ce soin aux sousofficiers. Pour eux, ils se tiennent en arrière, sous prétexte d'arrêter les fuyards, qui sont passibles des plus grandes peines, surtout s'ils ont perdu leur fusil. Cela n'empêche pas que beaucoup profitent de ces escarmouches pour passer, non à l'ennemi, mais dans les forêts, où ils vont se cacher. Alors ils sont censés morts ou blessés dans les lignes de l'ennemi.

Le campement des Ho vas à une si petite distance, quoique peu effrayant, ne laisse pas que de nous être désagréable et quelque peu nuisible, comme il est facile de le comprendre. Les Malgaches indigènes qui se sont retirés à la campagne avant le bombardement de Tamatave, et les autres qui nous portaient les produits du pays se trouvent arrêtés par les Hovas, de sorte qu'aucun ne peut que très difficilement franchir leurs lignes. Aussi la place se trouve-t-elle dans une grande gêne; et si les navires ne nous apportaient des vivres d'ailleurs,

SIX MOIS A MADAGASCAR. î»:i

nous nous débattrions dans les souffrances de la faim.

A Tananarive on est fort exaspéré. Les Anglais y régnent toujours, ou plutôt Parrett, qui ne prétend pas renoncer à sa politique passée. Peut-être aura-t-on un peu égard aux conseils de lord Granville, qui engage les Hovas à s'arranger au plus tôt avec la France pour ne pas tout perdre. Mais ce ne sera alors qu'une paix boiteuse ; les Anglais continueront à gouverner Madagascar, et l'influence de la France sera nulle à Tananarive, où le

gouvernement restera de plus en plus inféodé aux Anglais, à moins qu'il n'y ait des garanties de vraie liberté tellement solides, qu'elles tiennent en échec les intrigues de ces derniers.

D'après ce qui aurait transpiré, le gouvernement français se montrerait peu exigeant; il ne demanderait que la reconnaissance de nos droits sur le nord-ouest, le droit de propriété et des indemnités pour réparer les injustices commises, après comme avant les hostilités, en y ajoutant un demi-million pour frais de guerre. On aurait pourtant le droit de demander plus que cela, après tant de démonstrations militaires. Ceux qui connaissent bien la situation sont intimement persuadés que, tant que la France n'aura pas ipnsleproéecêoraô de Madagascar, on n'aura rien gagné ; les choses seront à

recommencer plus tard, si elle ne veut fs^ire l'abandon de son influence et de ses droits dans cette grande île.

Nous avons dit que les missionnaires français avaient dû quitter Tananarive sur un décret d'expulsion du gouvernement hova. Les Missions cathoUques publient, sur l'expulsion et le voyage des Européens jusqu'à Andakana,une très intéressante lettre que nous résumons, à titre de document.

Andakana (en route pour Tamatave), 4 juin 1883.

La belle mission de Madagascar, si riche en espérances, et donnant déjà de si beaux fruits, a été détruite d'un trait de plume par une lettre du ministre des aJBFaires étrangères.

Voici, en quelques mots, l'histoire de cette catastrophe :

Le 24 mai, nous venions à peine de terminer à Ambohipou, le jour de la Fête-Dieu, notre procession, qu'une personne bien informée me prit à part pour me parler de lettres arrivées au palais. Il y était dit que l'amiral Pierre avait bombardé Vohémar et Amorontsangana, qu'il y avait beaucoup de. Malgaches tués. La nuit suivante, une lettre de Mojanga rapportait cette parole de l'amiral Pierre :

« Si, dans une heure, la garnison malgache ne quitte pas le fort, je le brûle. > Là-dessus, délibération au palais nuit et jour.

Le lendemain, vendredi 25 mai, à six heures trois quarts du soir, M. Suberbie, négociant français, recevait du ministère des aflEaires étrangères une lettre avec cette adresse : « Aux citoyens fran- « çais fixés dans Vlmérina. Voici ce que nous « wus disons : Considérant les hostilités commet- « cées dans le nord par V amiral Pierre, et les « lettres de M. Bandais, consul; vu le désir que « nous avons de respecter vos personnes ^ nous vous € donnons jusqu'à mercredi 30 mai 1883 pour € quitter le pays et repasser les mers. Ainsi dit^ « Andriamifidy^ sous-chef des employés dans les « a f air es étrangères. »

Un duplicata de cette lettre nous fut remis le lendemain. Dès ce moment, nous sommes considérés comme proscrits; les officiers ne peuvent plus nous aborder; des antily (hommes de police) gardent l'entrée de notre enclos à Andohalo.

Etienne Randriamary, qui avait assisté à la messe de 5 heures, est arrêté par la police à titre d'officier violant la consigne et conduit en prison ; mais, par ordre de son chef, il est rendu à la liberté avant d'y arriver.

Au moment où nous reçûmes le duplicata, vers

% SIX MOIS A MADAGA.SCAR.

dix heures, nos lettres étaient prêtes, une au premier ministre pour demander une audience, une autre pour répondre au ministère des affaires étrangères que la plupart des pères étaient à la campag'ne fort loin, mais que nous allions les avertir... Je voulus donner ces lettres à celui-là môme qui nous portait le décret d'expulsion, mais il refusa de les recevoir : il avait la consigne. A qui les remettre? Seul l'agent des affaires étrangères est autorisé à communiquer avec nous. Je lui envoie nos lettres très pressées, mais il n'est pas chez lui et nul de sa maison ne veut les prendre. Où était-il donc ? Au camp des soldats avec le premier ministre, qui allait enflammer Tardeur des guerriers par le récit des soi-disant atrocités commises à la côte nord-ôuest. Enfin, à cinq heures du soir, arrive Andriamifidy qui reçoit nos lettres : refus d audience et nouvelles insolences, voilà tout l'effet produit.

Le lundi 28, le R. P. de Lavaissière, le P. Cormellan, le P. Delboscq et le P. Thomas, se rendirent en personne chez l'agent des affaires étrangères, qu'ils aperçurent fort bien dans la maison ; mais il refusa de les admettre. Une lettre qu'ils présentèrent aux employés ne fut pas reçue non plus. En vain dirent-ils : « Voici le P. Cormellan, sujet britannique ; le P. Thomas, sujet belge : dites-

le à votre chef, j II leur fut répondu : « Nous le ferons, maïs nous ne pouvons prendre cette lettre. >

Depuis, nous apprîmes que le mot était donné. Du plus petit domestique à Rasanzy, le secrétaire intime du premier ministre, il était entendu qu'aucune lettre des pères ne serait reçue.

Le mardi 29, les sœurs quittaient la ville de Tananarive à pied; parties vers sept heures, elles sont arrivées vers dix heures à Ambohimangakély, à trois quarts d'heure d'Ambohimalaza. Quelques paquets avaient pu être expédiés à la dérobée, car les porteurs avaient peur de se compromettre en nous approchant.

Le mardi, à cinq heures, je recevais de l'agent des affaires étrangères une lettre ainsi conçue : « Vous pouvez salarier tous les porteurs que vous désirerez. Veuillez me dire à quelle Jieure vous devez partir demain : je vous enverrai des hommes pour vous protéger. »

Je répondis : « Aucun porteur n*ose se présenter... Quand nos paquets seront partis, nous nous rendrons à pied, s'il le faut, à Ambohimangakély. Je vous préviens que plusieurs des pères des campagnes sont venus de loin à pied, qulls n'ont .pas pu trouver un homme pour leur porter un paquet, et que leur maison a été pillée. 2>

Le mercredi 30 mai^ vers neuf heures, on nous

amène des porteurs pour débattre le prix ; nous promettons quatre piastres (20 fr.) à chacun jusqu'à Maromby : ils refusent. Enfin à dix heures nous écrivons pour dire que, n'ayant pas de quoi déjeuner ici, nous allons tous partira pied pour Ambohimangakély.

L'itinéraire terminé, nous sortons tous de l'église. La place d'Andohalo est remplie de monde, comme aux jours des plus grands kabary. Un petit sentier s'ouvre sur notre passage, nous défilons un à un au milieu de xîette foule silencieuse et sympathique. Des soldats et des antily sont censés nous protéger, ils nous accompagnent. J'en ai trois à mes côtés : avaient-ils des ordres à cet égard?... Ils n'étaient en tout qu'une vingtaine.

En ville, l'attitude de la population fut parfaite . Mais entre Andrainarive et Andraisora, campaient les soldats de quatre districts. Quelques jours auparavant j'avais visité tous ces camps : on m'avait fort bien reçu. L'offre de remèdes gratuits pour les malades et la promesse de visiter sous les tentes les plus infirmes avaient été accueillies avec enthousiasme.

Sous l'inspiration de quelques chefs plus sectaires que guerriers, les soldats s'étaient attroupés sur les chemins. Nos pères durent passer au

milieu de cette foule compacte et qui allait se resserrant de plus en plus. Je ne veux pas rapporter les paroles insolentes prononcées par cette soldatesque efifrontée: je dirai seulement que quelques pères ont reçu des coups de poing, qu'à plusieurs on a fortement tiré la barbe, et qu'à un moment le passage a été complètement fermé. Si nos pères avaient répondu à ces provocations, il est probable que la foule se gérait portée aux derniers excès. Mais à toutes ces insultes les nôtres n'ont opposé que la mansuétude.

Pour moi, qui passais un peu plus au nord avec quelques-uns des nôtres, j'ai traversé le camp des Vouizonzo, qui me connaissaient fort bien. J'entendais les soldats dire : « Voilà le père qui nous visitait. Quel malheur que son départ! » A peine deux ou trois voix, discordantes ont troublé ce concert de regrets et d'éloges.

Vers une heure, nous étions arrivés à Ambohimangakély : les sœurs s'étaient rendues à Ambohiroalaza: nous les y suivons, Le soir, toute la înission catholique était installée dans remplacement du Père à Ambohimalaza. Le reste des Français expulsés s'étaient logés dans le village.

l,§ jeudi matin se passe à faire la revue des paquets,,. Nous constatons que plusieurs ont dis-

paru complètement. Dans les caisses perdues, il y avait 1,275 piastres; en outre, la valeur des objets se monte à 731 piastres ; ce qui fait uu total de 2,006 piastres (10,030 fr.). J'écris à ce sujet au ministre des affaires étrangères. Je lui envoie l'inventaire des objets perdus. La réponse fut une fin de non-recevoir, et devant le parti pris de se débarrasser de nous, nous crûmes inutile et même nuisible de revenir à la charge.

Le 2 juin, à deux heures, nous partons pour Maharidaza et de là pour Manjakandriana.

Notre voyage s'accomplit dans les conditions ordinaires.

La lettre suivante, écrite par un missionnaire à l'un de ses frères, complète le récit émouvant des événements de Madagascar. Elle sera lue avec un vif intérêt :

Mon cher frère, en voyant que c'est de Tamatave que je t'écris, tu as compris tout de suite que de graves événements avaient dû. s'accomplir à Madagascar ; peut-être même que déjà le télégraphe en a divulgué quelque chose.

Quoi qu'il en soit, je me hâte de t'écrire en quelques mots pour te mettre au courant de

ce qui s'est passé et pour te rassurer sur mon compte.

Je ne te raconterai pas comment la chose s'est passée à Tananarive, les journaux en parleront sans doute; mais il est juste que je te fasse connaître comment nous avons été traités dans la province des Betsiléos et de quelle manière nous avons été expulsés de Fianarantsoa, capitale de cette province.

Le 5 juin, de g'rand matin, une première rumeur se répand en ville et arrive jusqu'à nous : « Vous allez être chassés, pères, frères et sœurs, tous sans exception; on vous forcera à partir à pied, et vous ne pourrez emporter que ce que vous serez capables de porter vous-mêmes : telle est la parole de la reine, et déjà cela s'est exécuté pour tous les Français qui habitaient Tananarive ou les environs. j> La bonne chrétienne qui vint nous dire cela fondait en larmes : c'était un courrier des Anglais qui avait apporté cette nouvelle, qu'on se hâta de divulguer chez tous les adhérents de la secle.

Le 7 juin, dès six heures du matin, nos portes

sont gardées par des soldats qui ne laissent ni entrer ni sortir personne. A huit heures, le tambour bat le rappel des soldats, qui bientôt envahissent notre emplacement, conduits par le second commandant de la place. Nos élèves pensionnaires sont chassés et ceux qui ne se hâtent pas assez de sortir sont brutalisés, insultés ou frappés. Tout le personnel de la mission, en résidence à Fianarantsoa, s*était réuni dans ma chambre, qui s'ouvre sur la cour d'entrée. Les soldats font un grand demicercle tout alentour; alors un des chefs s'avance et nous ordonne de sortir pour écouter ce que Ton a à nous dire. Nous nous avançons et attendons en silence, car les bonnes sœurs, que les soldats avaient été chercher, n'étaient pas encore arrivées. J\eus le temps de bien toiser tous ces braves armés de fusils, de sabres rouilles, de lances ou de coutelas. J'en vis qui n'avaient rien à voir dans cette affaire, si ce n'est de satisfaire leur haine pour le catholicisme et le nom français ; c'étaient les illustres de la secte. Enfin les bonnes sœurs étant arrivées et ayant pris place à côté de nous, on exhiba les lettres arrivées la veille de Tananarive.

En voici le résumé : « Les Français ont bombardé Moianga et ils menacent de traiter de même Tamatave. La reine, craignant de ne pouvoir vous protéger contre la colère de son peuple, vous ordonne

SIX ^OîS A MADAaASCA^. 103

de quitter immédiatement la terre de Madagascar. Elle vous accorde jusqu'à lundi, c'est-à-dire cinq jours, pour faire vos préparatifs de départ, et elle vous permet de ven4re ou d'emporter vos eflFets. Jusqu'au jour de yptre départ, des soldats feront taction soit à vos portes, soit dans votre emplacement, pour vous protéger contre les voleurs ou CQntre les méchiants qui voudraient vous faire du iQal. >

Tu le vois, on nous mettait poliment^ je dirai ^ême charitablement à la porte ; c'était, disait la lettre, pour prévenir tout malheur ! Voilà l'hypocrisie hova bien prise en flagrant délit. Ils vous donnent une marqup apparente d'affection, alors qu'ils assouvissent le désir le plus ardent de leur Cœur, celui de se débarrasser enfin du catholicisme et des Français qui le représentent, comme on le sait, dans tous les pays d'outre-mer.

Je répondis que les motifs qui avaient amené cette guerre nous étaient tout à fait étrangers, que, ministres de la parole de paix, nous ne nous étions jamais mêlés des questions temporelles qui pouvaient troubler les différents États, et que nous espérions bien que Sa Majesté la reine de Madagascar voudrait bien nous permettre encore d'instruire son peuple comme par le passé et de lui apprendre à servir Dieu*

On me répliqua que Tordre de partir était formel , et qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus. Je repris : « Mais puisque vous savez que nous, missionnaires, nous sommes vos amis, que nous ne vous avons fait que du bien depuis plus de douze ans que nous sommes au milieu de vous , pourquoi venez-vous avec tout cet appareil d'armes, comme si vous aviez affaire à des ennemis? Dites le mal que nous avons fait. » Le second commandant parut embarrassé; il répondit en balbutiant que cet appareil de guerre était d'usage quand un officier de Sa Majesté allait accomplir une mission. Notre dernière parole fut qu'ayant donné jusqu'alors l'exemple de l'obéissance et de la soumission, nous continuerions encore à le donner en nous soumettant à l'ordre de la reine, (quelque douloureux qu'il fût pour nos cœurs. <i Faites promptement voa paquets, reprit « l'officier, et sachez que c'est lundi que vous « devez partir; à vous de cberclier les moyens « de transport, d Ainsi se termina cette triste séance.

Toute la bande partit, musique en tète ; il resta toutefois une soixantaine de soldats pour nous garder, et cette humiliation ne fut pas épargnée môme aux pauvres sœurs. On nous avait dit que c'était pour nous défendre : mensonge hypocrite (|ue cela : la vérité, c'est qu'on voulait nous em-

pêcher d'avoir désormais aucune commumcation avec nos chrétiens.

Le coup était porté! Ce n'était donc plus comme autrefois, comme hier encore, une simple appréhension qui alarmait nos cœurs démissionnaires, nos cœurs de pères, pour cette famille de chrétiens engendrée par les rudes travaux de raj)ostolat depuis douze ans.. Oui! c'était vrai! nous étions chassés ! Tout bien pesé, bien examiné, il fut décidé que nous nous soumettrions, car la résistance était inutile et sans fruit pour notre œuvre. Cette résolution fut confirmée par les conseils de quelques chrétiens qui purent nous aborder et qui nous dirent : « De grâce, ne résistez pas; car si vous résistez, nous savons de source certaine qu'on vous tuera sans miséricorde et qu'on nous traitera nousmêmes comme des révoltés. j>

Dès ce moment, nous commençâmes à préparer des malles et à faire le choix des objets les plus précieux et de ce qui nous était le plus nécessaire. Cela fait, nous fîmes chercher des porteurs, car, comme tu le sais, mon cher frère, dans ce pays le voyageur n'a pas d'autre véhicule pour sa personne et pour ses bagages que le dos des porteurs et le filanjana, sorte de palanquin. Il sembla d^abord que de ce côté il n'y aurait aucune difficulté ; les plus belles promesses nous avaient été faites à cet

égard; mais tu verras un peu plus loin ce que s'étaient réellement proposé nos ofSciers hovas.

Le dimanche, dès 4 heures dji matin, les soldats étaient postés à cinquante pas de notre emplacement. Quand arrivèrent nos chrétiens pour assister à la messe de communion, il leur fut signifié de rester à l'écart sur la place. J'avais dit la messe à 5 heures et demie; à 6 heures, ne voyant entrer personne, je me hâte d'aller voir ce qui se passe, et j'aperçois plus de 150 de nos chrétiens, hommes, femmes, enfants, groupés sur la place voisine et regardant tristement l'église. J'interroge un soldat qui ne me répond rien. Alors, bravant la consigne, je sors et me dirige vers nos gens. « Pourquoi restez-vous là? leur dis-je. — Les soldats nous ont arrêtés, me répondirent-ils : nous avons prié Pierre Ratsimbo et André Raonitonia d'aller solliciter du gouverneur la permission d'entrer à l'église, mais ils ne sont pas encore revenus. «- C'est bien, mes enfants, attendez; j'espère que cette permission ne vous sera pas refusée, car la reine a mille fois proclamé la liberté entière pour la pratique de la religion, et, hier encore, le second commandant m'a affirmé que yous pourriez venir prier àl'église en toute liberté. > Après plus de vingt minutes d'attente, nous voyons revenir nos deux envoyés, Pierre et André. Voici les paroles du gou-

vemeur, nous disent-ils : c Vous, catholiques, vous ne pourrez entrer aujourd'hui dans votre église ; toutefois, il vous est permis d'aller prier où vous voudrez. > — Dans tout ce qui s'était passé depuis trois jours, on n'avait pas trop laissé percer la haine contre le catholicisme, mais il était impossible à nos ennemis de la contenir plus longtemps : elle se manifesta au grand jour. Eh bien, me disje en moi-même, il faut leur prouver que la vraie foi donne du cœur même aux plus faibles. Un profond silence avait suivi la proclamation portée par nos deux jeunes gens députés vers le gouverneur ; je l'interrompis, en disant : <r Puisqu'on vous refuse l'entrée de l'église, réunissez-vous, quand la cloche sonnera, sur Tesplanade devant l'église, oii nous prierons ensemble une dernière fois ; en attendant, retirez-vous tranquillement chez vous, d La cloche sonna à l'heure ordinaire, et bientôt tous nos chrétiens se trouvèrent réunis, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Ils se mirent à genoux et firent leur prière commune avec le même recueillement qu'ils apportaient à l'église, puis commencèrent les chants d'usage. Ce spectacle m'émut jusqu'aux larmes, et les protestants qui en étaient témoins semblèrent sourds au son de la cloche de leurs temples qui les appelait au prêche ; ils se réunirent sur la place et sur les hau-

110 SIX MOIS A xMADAGASCAR.

OÙ ils sont g'aiTOttés. Avant de se retirer, les deux officiers dont je viens de parler s'étaient dirigés vers moi et vers les autres pères qui étaient accourus, et, après nous avoir adressé des paroles menaçantes, ils terminèrent en disant : «C'est demain qu*on vous chasse; eh bien! on vous forcera de partir à pied et on ne vous laissera rien emporter^ parce que vous rmttez le désordre dans le pays. J> Nous ne répondîmes rien. La journée du dimanche s'acheva bien tristement pour nous.

La nuit qui suivit fut une nuit de veille et de travail pour achever nos préparatifs de départ, A six heures, personne n'avait encore paru pour exécuter la sentence ; les poi'teurs eux-mêmes, qui nous avaient promis de se charger de nos bagages, ne se montrent pas. Alors, nous commençons à comprendre que la menace de la veille s'exécutera, c'est-à-dire que nous serons forcés de partir tous à pied, quel que soit notre âge, quelles que soient nos infirmités; que les sœurs elles-mêmes devront subir cette brutale détermination de nos ennemis, et qu'enfin il nous faut renoncer à nos bagages, qui sont une proie vivement enviée.

Cependant, dès que le jour s'est fait, nous voyons arriver de tout côté le peuple des campagnes, qui a été convoqué pour être témoin de notre expulsion. On voulait tuer ainsi pour jamais la

Tout ce monde prend la fuite, nos chrétiens se lèvent épouvantés et commencent à fuir aussi. On avait reconnu dans cet homme furieux un aide de camp du gouverneur. Je m'avance vers lui et lui dis : « Pourquoi agissez-vous ainsi? Est-ce que vous voulez nous empêcher de prier ? — Le gouverneur a défendu de se réunir ici, réplique-t-il. — Non, répondis-je, le gouverneur a seulement défendu d'entrer dans l'église, et personne n'y est entré. Allez demander, de ma part, au gouverneur qu'il nous donne la permission de continuer notre prière, car c'est dimanche aujourd'hui, et la reine veut que son peuple prie. »

Nos chrétiens paraissent rassurés, lorsque tout à coup un nouveau tumulte se fait entendre sur la place voisine. Ce sont deux des principaux officiers de la province qui amènent des soldats et semblent vouloir cerner les avenues du lieu où nous sommes réunis. A cette vue, une terreur irrésistible et bien motivée s'empare de notre monde, qui se met à fuir de tous côtés; quelques jeunes gens, braves comme les chrétiens de la primitive Église, restent debout, attendant courageusement le sort qu'on leur prépare. On en saisit deux; ce sont ceux qui avaient eu le courage d'aller ce matin-là demander au gouverneur la permission de pratiquer leur religion. On les conduit au Rova,

OÙ ils sout g*aiTottés. Avant de se retirer, les deux officiers dont je viens de parler s'étaient dirigés vers moi et vers les autres pères qui étaient accourus, et, après nous avoir adressé des paroles menaçantes, ils terminèrent en disant : «C'est demain qu'on vous chasse; eh bien! on vous forcera de partir a pied et on ne vous laissera rien emporter^ parce que vous nvettez le désordre dans le patjs. y> Nous ne répondîmes rien. La journée du dimanche s'acheva bien tristement pour nous.

La nuit qui suivit fut une nuit de veille et de travail pour achever nos préparatifs de départ, A six heures, personne n'avait encore paru pour exécuter la sentence ; les porteurs eux-mêmes, qui nous avaient promis de se charger de nos bagages, ne se montrent pas. Alors, nous commençons à comprendre que la menace de la veille s'exécutera, c'est-à-dire que nous serons forcés de partir tous à pied, quel que soit notre âge, quelles que soient nos infirmités; que les sœurs elles-mêmes devront subir cette brutale détermination de nos ennemis, et qu'enfin il nous ifaut renoncer à nos bagages, qui sont une proie vivement enviée.

Cependant, dès que le jour s'est fait, nous voyons arriver de tout côté le peuple des campagnes, qui a été convoqué pour être témoin de notre expulsion. On voulait tuer ainsi pour jamais la

religion catholique, et faire tomber le prestige dont avait joui jusqu'alors le nom français. C'était une dernière satisfaction, un dernier triomphe dont voulait jouir le protestantisme anglais. A neuf heures, le tambour bat; bientôt défile devant la terrasse de notre emplacement l'armée Betsiléo, qui a été convoquée ; conduite par les chefs hovas, elle va se masser sur une esplanade qui se trouve à cent mètres environ de chez nous. Ces 3,000 hommes ne sont pas nos ennemis, tant s'en faut ; un quart environ est du nofhbre de nos adhérents ; les autres nous aiment, et s'ils étaient libres de manifester leurs sympathies, ils diraient volontiers : « Ce ne sont pas les Français qu'il faut renvoyer, mais ce sont les Anglais qu'il faudrait chasser, car ils ne cessent d'être pour nous une cause d'ennuis. > Bientôt apparaît la troupe des soldats hovas, qui marche le fusil sur Tépaule à la suite de deux officiers, dont l'un s'est affublé pour la circonstance d'une longue casaque rouge ; c'est le mortel ennemi du catholicisme, et, depuis trois ans qu'il habite Fianarantsoa, il n'a cessé de donner en tout et partout des preuves de sa haine. C'est aussi le prêcheur le plus en renom de toute la contrée; il sait même faire couler des larmes de ses yeux de tigre. Le rôle d'exécuteur des hautes œuvres lui revenait donc de droit.

Je ne puis entrer dans tous les détails de ce qui se passa alors, ce serait trop long* ; je te dirai le principal. D'abord, on nous demande les clefs de la maison et de Téglise ; nous les remettons. Ensuite, on veut savoir les noms de nos porteurs et des autres gens qui nous accompagnent : nous répondons que les portes ayant été fermées à tous ceux qui voulaient nous parler, personne n'a pu arriver jusqu'à nous, et que nous n'avons pas un seul porteur, soit pour nos personnes, soit pour nos bagages. Alors l'officier à la casaque rouge, qui s'était tenu à l'écart jusqu'à ce moment, se précipite vers nous le sabre levé comme pour nous frapper : « Partez immédiatement, s'écriet-il, il ne vous est pas accordé une minute de plus, et c'est votre faute si vous n'avez point de porteurs, car on vous a donné cinq jours pour en chercher. Partez!... » Tout cela avait été prévu par nous ; les pauvres sœurs elles-mêmes avaient leur sac sous le bras ; nos pères et frères avaient aussi chacun un petit havresac de voyage, dans lequel nous avions mis le peu d'argent que nous possédions; donc, à la dernière injonction qui nous fut faite de partir, nous partîmes calmes et sans mot dire, et nous nous avançâmes entre les deux haies de soldats qui occupaient la route. Ce moment fut solennel ; un silence plus profond encore

se fit dans la foule immense qui nous environnait. Nous marchions lentement et nous apercevions çà et là quelques chrétiens, quelques bons enfants de nos écoles, qui nous considéraient en pleurant. Plusieurs eurent le courage de s'avancer assez près pour nous dire : « Adieu, mon père; adieu, ma mère; adieu, ma sœur. j> Pour moi, je ne pouvais répondre que par un signe de la main, car je sentais ma voix étouflFée par ma douleur.

Des soldats furent aussitôt désignés pour marcher avec nous ; une dizaine nous précédaient, une dizaine nous suivaient ; consigne leur avait été donnée d'empêcher nos chrétiens de nous approcher, et surtout de nous suivre. Un brave jeune homme de caste noble, ayant voulu prendre le sac d'un de nos pères et le porter, fut immédiatement arrêté et roué de coups.

Après un quart d'heure de chemin environ, il s'était fait un peu de calme dans nos âmes ; nous commençâmes à causer un peu. Nous étions vingt : douze pères, quatre frères coadjuteurs et quatre sœurs de Saint-Joseph. Tous nous étions pleins de courage et de confiance en Dieu, persuadés qu'il ferait un miracle plutôt que de nous abandonner. Nous entrevoyions plus de cinquante lieues à faire pour arriver à Mananzary, où nous espérions trouver un navire pour nous embar-

route (1); déçus dans leur espoir, ils nous condamnaient à mourir de faim ; mais Dieu y pourvut encore. Quelques jeunes gens dévoués, qui étaient venus nous joindre sur la route, nous procurèrent, non sans grand péril pour eux, les vivres dont nous avions besoin ; ils en firent de même à Mananzary les jours suivants, jusqu'au moment de notre embarquement, qui eut lieu sur VOrénoque cinq jours après, la mer étant trop mauvaise pour que nous puissions nous rendre à bord plus tôt.

Si à terre nous avions eu un temps favorable, je ne puis pas en dire de même de celui que nous avons eu en mer. Nous pouvions arriver en trois îours à Tamatave : eh bien! ce n'est que le treizième jour que nous sommes entrés dans la rade de cette ville.

(1) Une bien triste nouvelle est^ depuis lors, arrivée de Madagascar : deux missionnaires ont succombé, victimes des mesures prises par les Hovas : le R. P. de Balz et le frère Brutail sont morts à peu près de faim.

LES MISSIONNAIRES A TANANARIVE — UNE OPÉRATION CHIRURGICALE — INAUGURATION DE LA PREMIÈRE ÉGLISE CATHOLIQUE — LUTTES DES RR. PP. CONTRE LES ANGLICANS.

Les missionnaires établis à la Réunion, ayant compris le bien qu'ils pouvaient faire dans un pays aussi vaste et aussi peuplé que Madagascar, auraient depuis longtemps voulu s'y établir et y prêcher le christianisme.

Leurs essais furent longtemps infructueux, ils ne pouvaient aborder que sur les côtes, et il leur était défendu de pénétrer dans Tintérieur de l'île et d'y annoncer leur doctrine. Lorsque M. Lambert obtint de la reine la permission de se rendre à Tananarive, les missionnaires le prièrent de permettre qu'un d'entre eux l'accompagnât en qualité de secrétaire, et sous ce titre un Jésuite put entrer dans la capitale.

Aidé par M. Laborde, il se fit l'ami du prince

Rakoto, qui ne pouvait plus le quitter, le consultait et Tinterrogeait jour et nuit sur la France, et lui soumettait ses projets de civilisation.

C'était certainement quelque chose d'être arrivé au centre de l'empire hova, mais l'essentiel était de s'y maintenir, et de sérieux obstacles semblaient s'opposer à la réalisation de ce projet.

Fidèlo à son système de politique défiante, la reine ne faisait de concessions que dans des limites fort restreintes. Pour tout Européen, les heures de résidence dans l'intérieur étaient comptées; le temps accordé une fois expiré, il fallait reprendre le chemin du littoral.

MM. Laborde et Lambert, secondés par Rakoto, obtinrent une prolongation de séjour pour le missionnaire, qui, grâce à son titre de savant, put rester au delà du terme fixé d'abord, et eut bientôt la consolation de voir arriver deux de ses collègues.

Une occasion plus favorable encore se présenta.

Rainimanouja, frère du premier ministre, était aflFecté depuis plusieurs années d'un chancre qui lui rongeait le visage. Cette maladie l'empêchant de paraître à la cour, il se voyait sur le point d'être obligé d'abandonner ses importantes fonctions, Pepuis très longtemps on cherchait un opé-

rateur qni consentît à venir à Tananarive, mais personne n'osait ni ne voulait tenter cette cure délicate : l'humeur peu débonnaire de Ranavalo motivait assez cette répugnance.

Le R. P. Jouen, saisissant la portée d'un service rendu dans ces conjonctures, se mit à la recherche d'un médecin habile et ne tarda pas à en trouver un. Le docteur Milhet-Fontarabie, aujourd'hui sénateur de la Réunion, était adroit, prudent, formé à une grande école, et ne se montrait nullement effrayé par une excursion aventureuse. A toutes ces qualités, il en ajoutait une autre plus précieuse, un dévouement réel à la cause de la France.

Tout fut bientôt disposé. Deux missionnaires devaient lui être adjoints, l'un comme médecin consultant, l'autre comme aide-chirurgien.

Le jour du départ fut fixé au 17 septembre

La nouvelle de la prochaine arrivée des docteurs fut transmise immédiatement à la reine, qui expédia sans retard des ordres au gouverneur de Tamatave pour qu'il eût à laisser les Européens se mettre en route et à les traiter avec tous les égards dus à la science.

En même temps, deux généraux hovas furent euvoyés au-devant d'eux pour les escorter; ils

avaient mission de veiller à ce que rien ne manquât le long du chemin à ceux qu'on attendait à la cour. Tout devait leur être procuré : des palanquins, des porteurs, des vivres.

Le trajet du port à Emirne dura onze jours, et fut une vraie marche triomphale. Les chefs de village venaient complimenter ces hommes honorés de la confiance royale. La reine était censée défrayer ces étrangers, mais en réalité les populations étaient chargées de ce soin.

A l'arrivée des médecins à Tamatave, plus de cent mille indigènes se pressaient de chaque côté du cortège. Les officiers avaient revêtu leurs plus riches costumes. Les bals, les concerts, les banquets se succédèrent sans interruption ; tout le monde avait ordre de se réjouir.

L'opération chirurgicale réussit à merveille et au delà de toutes les espérances. M. Milhet mit le comble à sa réputation par plusieurs guérisons importantes; le reflet de sa gloire rejaillit, en partie, sur ses compagnons.

Les princes, les ministres, les principaux chefs les avaient pris en grande affection, et Rainijoary lui-même, bien que peu enthousiaste et peu favorable aux Européens, ne se faisait pas faute de témoigner sa reconnaissance.

. Lorsqu'il fut question de déterminer les hono-

raires du docteur français, il y eut bien quelques difficultés de détails ; néanmoins tout se régla à Tamiable, et la reine poussa la générosité jusqu'à faire aux aides de l'opérateur quelques cadeaux à titre de gratification.

Mais ce n'était pas le compte des missionnaires, qui ne cherchaient ni piastres, ni présents ; ce qu'il leur fallait, c'était la faculté, au moins pour l'un d'eux, de rester au milieu des chrétiens de la province, afin de veiller au salut des âmes; et voici comment ils s'y prirent.

L'opération avait été faite habilement, mais après le départ des médecins un accident pouvait survenir, la plaie, à peine cicatrisée, pouvait se rouvrir; et si un pareil malheur arrivait, qui donc y remédierait ?

Cette observation fut présentée au premier ministre par un de ses amis. Rainijoary en fut vivement frappé. Tl aimait tendrement son frère et tenait à le voir guéri sans retour.

Il alla trouver la reine, a laquelle il expliqua la situation, en lui faisant part de ses craintes. Ranavalo le comprit et déclara qu'il fallait absolument garder un dès médecins. L'aide-chirurgien était prêt à se dévouer.

A l'expression d'un désir on joignit bientôt un ordre, et M. Milhet partit en disant à Sa Majesté

qu'il avait reçu un trop bon accueil pour pouvoir rien refuser, et qu'il consentait à laisser un de ses aides jusqu'à ce qu'il revînt lui-même voir ses malades et saluer de nouveau la reine de Madagascar. La ruse avait réussi.

Le prêtre que la Compagnie de Jésus avait envoyé trouva un grand appui dans le prince Rakoto.

€ Prince, lui dit-il un jour, vous avez dans cette ville une foule de malades, pauvres et délaissés, hors d'état de se soigner eux-mêmes. Pourquoi ne feriez-vous pas comme en Europe, en élevant un hôpital ? Parlez-en à votre mère, et obtenez une case pour les malades, moi je me charge de trouver un médecin et des sœurs. 3>

Rakoto, vivement touché, enfretint la reine de ce projet, et bientôt Tautorisation désirée fut accordée.

Mais la découverte du complot de 1857 devait tout mettre à néant, et si le prince Rakoto n'avait fait prévenir secrètement les missionnaires de Baly et le commandant de l'a station navale, nul doute qu'ils n'eussent été assassinés.

La persécution allait recommencer, plus sérieuse encore qu'alors, car elle était inspirée par les méthodistes anglicans, surtout par M. EUis, dont le crédit augmentait d'autant que celui de M, Lambert baissait.

Ce fut à cette époque un véritable « régime de Ig, Terreur, i Nous en avons parlé précédemment, nous n'insisterons pas davantage.

Mais la présence des piissionnaires catholiques à Tananarive était pour M. Ellis une préoccupation grave ; la cause de la France et celle du catholicisme étaient intimement unies, il le savait bien, dans la pensée des hommes qui se dévouaient à l'avenir du peuple malgache.

Quoi qu'il en soit, les missionnaires furent proscrits et chassés de Madagascar. Ils devaient en rester éloignés jusqu'à l'avènement de Radamall.

Cependant les missionnaires ne restaient pas înactifs. Ils avaient compris, eux, ce qu'il fallait faire : une pépinière de chrétiens élevés par eux et capables d'instruire leurs compatriotes, de prêcher d'exemple, et d'accélérer la marche si lente de la civilisation sur la terre africaine.

Dans ce but fut créé l'établissement si utile des jeunes Malgaches de la Ressource à la Réunion, où les enfants apprenaient à lire et à écrire en français et en malgache ; on leur enseignait la musique et d'autres arts, et les plus intelligents étaient appelés au sacerdoce par une permission spéciale de Mgr Maupoint, évêque de Saint-Denis, qui se prêta de tout son cœur h

cette œuvre dont il avait compris l'importaiice.

Mais laissons parler le R. P. Jouen, supérieur des Missions.

« Tant que la (xrande Terre nous a été fermée, nos écoles malgaches de la Réunion ne se sont guère recrutées que d'enfants recueillis dans les petites îles ; et cependant ce n'était pas la source principale où nous aurions voulu puiser. Il y en avait une autre que nous convoitions bien davan tage: c'était Tananarive même, le centre de la grande île africaine, et tout le monde comprend qu'ayant en vue la régénération de Madagascar, nous devions aller prendre au centre même de Madagascar le levain destiné à faire fermeuter toute la masse. Toutes ces jeunes générations de la capitale, y retournant plus tard avec notre langue, nos mœurs et nos connaissances, étaient appelées à y exercer une influence dont l'île entière ne pouvait manquer de se ressentir. Une fois le phare allumé sur la montagne, ses feux devaient nécessairement rayonner au loin.

<r Malheureusement Tananarive est livré à un tel débordement de mœurs, que l'enfance est fort exposée aux atteintes du vice, et il faudra une grâce plus qu'extraordinaire, du moins dans les commencements, pour la régénérer sur place.

C'est ce qui nous porte à consolider plus que

jamais nos écoles malgaches de la Ressource, d'autant plus qu'ici tout repose encore sur du sable, et qu'on ne saurait répondre des événements à venir. Il fallait donc jeter un appât pour les attirer.

« Les Hovas sont passionnés pour la musique.

Partout on ne voit et on n'entend que des troupes de musiciens : musique du roi, niusique de la reine, musique des princes de la famille royale, musique des principaux chefs. Pas une fête, pas une promenade de la cour sans musique. Mais quels sons!... c'est à qui soufflera le plus fort, à qui fera le plus de bruit!... point d'ensemble, point de mesure; tout est couvert par la grosse caisse qui cache les effets discordants.

« Notre musique de la Ressource fit donc un efiPet prodigieux : quatre-vingt-six jeunes gens demandèrent à partir pour la Réunion avec nos musiciens, et le roi Radama accorda généreusement son autorisation. Ce sera un noyau pour notre pépinière de chrétiens.

a Radama, aussitôt son avènement à la couronne, concéda aux missionnaires un bel emplacement pour y élever une ferme modèle et y construire divers ateliers, et il nous donna également plusieurs terrains au centre de la ville.

« Le pavillon français a été solennellement ar-

boré pour la première fois à Madagascar le jour de TAssomption de la sainte Vierge, jour anniversaire de la mort de Ranavalona-Manjaka, notre constapte ennemie. Radama II voulut sanctionner de sa présence cette cérémonie, et le pavillon français fut hissé au bruit de salves d'artillerie et aux cris mille fois répétés de : Vive la France !.., vive Madagascar! vive TEmpereur ! vive Radama II!... Dans cette même matinée eut lieu l'inauguration de notre église catholique, consacrée par la présence du roi et de la reine, qui y assistèrent au saint sacrifice de la messe, en présence d'une grande foule de peuple.

« Le roi est arrivé à pied, selon son habitude, entre deux haies de soldats, et accompagné de la députation française. La reine suivait sur un magnifique palanquin, ombragée du grand parasol rouge et escortée de ses daines d'honneur et des principaux officiers du palais. Après le cortège royal venait une foule nombreuse d'hommes, de femmes, d'enfants, impatients de voir et d'entendre. Malheureusement notre église était trop étroite pour contenir la multitude, et la plus grande partie dut stationner à la porte.

<r Nous n'avions rien négligé pour orner le mieux possible notre modeste chapelle; mais qu'elle était simple et nuel... Point d'autel ni en

ïî^^rbre, ni même en bois. Une table sur 4eux ^^éteaux, c'est tout pour le moment : point de tabernacle^ point de fleurs naturelles ou artificielles; pas un tableau, pas une statue : un simple crucifix en bois décorait le fond du sanctuaire; quatre murailles à peine dissimulées par quelques nattes grossières ornées de festons sur lesquels brillaient les écussons de Napoléon III et de Radama II. Mais le chef-d'œuvre de Téglise était le trône du roi et de la reine; un de nos pères y avait mis tout son talent et n'avait pas trop mal réussi. Leurs Majestés montèrent sur leur trône au son de la musique de la Ressource.

« Bientôt le prêtre monta à l'autel et commença la messe, durant laquelle un chœur de plus de deux cents jeunes élèves, garçons et filles, n'a cessé de chanter en parties et avec accompagnement d'harmonium plusieurs morceaux en latin ejb en malgache, avec tant d'harmonie que les blancs eux-mêmes en étaient ravis. Quelquesuns des Européens ont été émus jusqu'aux larmes, et Leurs Majestés ont été fort impressionnées. »

Tels furent les commencements de l'apostolat avoué des missionnaires dans Tîle. Il n'était guère possible de débuter plus humblement; c'était littéralement le grain de sénevé. Aussi faisaient-ils

plutôt pitié qu'envie, et les élèves des hérétiques les appelaient par dérision « les priants d'une seule case, » par contraste avec les lecteurs de la Bible, qui comptaient déjà de nombreux centres de réunion.

Peu à peu cependant les craintes se sont évanouies; à mesure qu'on a vu à l'œuvre nos missionnaires, la lumière s*est faite, et en les étudiant de plus près on s'est dit : Ces hommes-là ne sont pas comme les autres, l'intérêt humain n'est pour rien dans leurs démarches et leurs actions ; il y a chez eux ce qu'on ne trouve pas ailleurs : unité de vue, unité d'action, d'autorité, de direction, unité de doctrine et d'enseignement, unité de cœur et d'esprit; si la vérité est quelque part, elle doit être là !.. .

Les Hovas, naturellement sérieux, n'ont pas été longs à faire ces réflexions, et quand ils ont vu les enfants instruits, les pauvres secourus, les malades visités et soignés, les moribonds assistés, les morts enterrés, leurs réflexions ont été confirmées.

Tout cela a fait tomber bien des préjugés; la présence du roi et de la reine dans la modeste chapelle des missionnaires, les témoignages de bienveillance et de sympathie qui leur ont été donnés, l'empressement de la reine à leur confier

ses enfants adoptifs pour les élever et les instruire, tout cela n'a pas peu contribué aies faire connaître et à dissiper les préventions que les naturels avaient contre eux.

De nombreuses conversions se firent pendant le court règne de Radama et les premiers temps de celui de Rasohérina.

D'après le R. P. Jouen, préfet apostolique, la chrétienté malgache se composait de deux résidences, Tune à Andohalo, Tautre à Ambohimitsimbina. Elle comprenait six prêtres missionnaires, cinq frères coadjuteurs, trois sœurs de Saint- Joseph de Cluny et deux écoles, une de filles et une de garçons, qui contenaient chacune plus de quatre cents élèves.

Plusieurs milliers d'indigènes suivaient les oflâces, fréquentaient les catéchismes ou se préparaient au baptême.

Et c'étaient là les résultats de deux ans à peine de dévouement et de travaux apostoliques !

Les écoles étaient florissantes, surtout par la qualité des sujets ; et quand on sut que le prince Ratahiry en faisait partie, toute la noblesse malgache voulut y envoyer ses enfants, et chaque élève de famille noble se faisait accompagner par un esclave. Les bonnes dispositions de tous ces écoliers faisaient naître de telles espérances pour

Taveiiir, que les RR. PP. songèrent à établir u collègue à Tananarive.

Les deux missions de Tamatave et de Mahéla sur la côte est de Madagascar, c'est-à-dire dans la Kone des sables, des fièvres et des pluies, sous un soleil dévorant, ne prospéraient pas moins. Tamatave est la clef de l'île, le chêtlieu des établissements européens, et cette résidence était appelée à devenir la procure des diverses missions de la Grande Terre.

Cette mission comptait trois pères, un frère coadjuteur et deux religieuses, ainsi que deux écoles. A défaut d'église, les missionnaires avaient transformé en chapelle provisoire un magasin cédé par un des traitants du pays, et chaque dimanche ils y célébraient deux messes et faisaient deux instructions, la première pour les Malgaches et la seconde pour les Européens.

Mahéla était aussi le centre d'une mission. Les RR. Pères y avaient créé, sur la demande de M. Liger et sur le vœu manifesté par les indigènes, un établissement devenu très florissant; on y comptait un très grand nombre de chrétiens, et les Betsimisaraks se convertissaient rapidement à la foi catholique.

Il y a une chapelle à Tanandava, trop petite pour contenir la foule qui accourt aux offices

SIX Mois ajiadagascar. 131

chaque dimanche, et une autre église à Mahéla.

Les Anglais combattirent tant qu'ils le purent les progrès de nos missionnaires.

Enl865,àlmstigation de MM.EllisetGriffiths, missionnaires anglicans et méthodistes, la reine Rasohérina, qui avait succédé à Radama, ouvrit uùe persécution violente contre noâ coreligionnaires et les RR; Pères.

On leur suscita toutes espèces de tracasseries pour les écoles, la location des terl-ains, la construction des églises, tandis qu'on voyait s'élever, sans la moindre entrave, de superbes temples méthodistes jusque dans la capitale.

Cet état de choses ne dura pas longtemps.

Par le traité signé, en 1868, entre Ranavalo-Manjaka et la France, les catholiques ont le droit d'obtenir, sinon en propriété, du moins en location et par baux à termes indéfinis, les terrains dont ils ont besoin, et la vérité pourra lutter avec avantage contre l'erreur, abandonnée à ses propres forces (1).

Les pères missionnaires se dévouent avec ardeur à la culture de la vigne qui leur est Confiée. Les

(1) CeS'pages étaient écrites eu 1882, mais les événements qui se sont passés depuis lors à Madagascar, ont siugulièrement modifié, comme on l'aura vu dans le chapitre précédent, la situation des missionnaires catholiques.

fWii'os des écoles clirélieaiies, les sœurs de Saint Joseph se multiplient et aident fortement les père^ • de lîi mission. La vue des efforts que fait le m^u J pour dominer triple leur force et stimule leu ardeur.

Nous ne pouvons passer sous silence le dévouement, Tabnégation et le courage des RR. PP^ Cazet, Finaz, Jouen, Lacombe, Lavigne, Ailloud^ Schimptï, Biron, Etcheverry, Camboué, etc., dont? le zèle se déploie de mille manières, soit dans les terres de Madagascar, aux miasmes délétères et aux fièvres paludéennes, soit à l'établissement de la Ressource.

On dirait que Madagascar est devenu, depuis la mort de Rasoliérina, le point de mire de Terreur. Les anglicans, qui se contentaient d'explorer les côtes, viennent d'envoyer un explorateur à Tananarive ; il y a dans l'île des méthodistes, des quakers américains, des luthériens de Norwège et de Danemark ; mais les missionnaires catholiques ne se découragent pas, ils n'ont point oublié cette parole du divin Maître : « Jamais les portes de l'enfer ne prévaudront contre TÉglise ». Et ils continuent à lutter, pleins d'espérance en l'avenir.

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