‹ Six mois à MadagascarChapitre 4 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

A BORD DE iJAménophis — ALEXANDRIE D'ÉGYPTE — LA VILLE DE BABEL — IMSAH MORAKIB — SUEZ — h' Erymanthe — LA MESSE DE MINUIT AU PIED DU MONT SINAI — ADEN — STEAMER-POINT — LES SOMAULIS — COMMENT ON DÉPOSSÈDE UN SULTAN — LES MISSION- NAIRES — LE R. P. ALFONSO DE MACERATA — LE TOMBEAU DE GAIN — LES PUITS DE SALOMON -— MALLABANDAR.

Chargé d'une missio:i scientiiSque ayant pour but l'étude particulière de Tethnologie des îles de la côte d'Afrique, je m'embarquai au mois de décembre, à Marseille, à bord d'un superbe paquebot de la compagnie des Messageries nationales, rAménophis^ et, après avoir touché à Naples, puis à Port-Saïd, je me fis conduire par un petit navire à Alexandrie d'Egypte, que je voulais visiter.

Bien me prit d'avoir eu cette fantaisie, car, depuis lors, des événements, qu'il ne me plairait guère de conter, ont singulièrement transformé la cité du Macédonien. Et pour ne point parler

d'elle au passé, je m'astreins à recopier sur mon calepin de touriste les quelques notes que je pri^ alors, et qui, me paraît-il, ne tombent pas dans Ifl» banalité de toutes les relations de ce genre.

Alexandrie d*Egypte est une dje ces villes singulières dont on a beaucoup de mal à dire, et qui n en captivent pas moins Tintérêt. Sa population est un mélange hétérogène de toutes les nations, de toutes les races. Italiens et Grecs représentent la majeure partie de Télément européen; Arabes et Turcs, celle de Téiément asiatique.

Il ne reste rien à Alexandrie de sa splendeur passée. Ni les colosses, ni les obélisques, ni les tombeaux, ni les colonnades. Ni le Sôma, temple merveilleux qui possédait le corps d'Alexandre , enfermé dans un cercueil d'or massif, ni le Sérapéûm, riséum, le fameux phare et la bibliothèque dont on chauffa tous les bains de la ville pendant sept mois.

Mais Alexandrie est devenue l'entrepôt des nations. On y apporte les gommes et le café d'Arabie, les bois précieux de l'Inde, les porcelaines de la Chine, Tivoire du Soudan, le coton, le riz , les parfums, les étoffes. Un chemin de fer l'unit au Caire, et passe sur les ruines d'Hermopolis Parva.

Elle possède des journaux, des cafés-concerts, des banques, des comptoirs. Honneur à qui met

en œuvre tant de jolis moyens, peu coûteux, de chasser la barbarie ! ^i La place des Consuls, assez vaste, chargée d'une

poussière impalpable et jaune, qui s'incruste partout, ressemble à n'importe quelle place de Paris ou de Lyon, avec ses constructions badigeonnées à l'italienne, et malgré les fenêtres cintrées du palais Zizinia.

Mais si l'aspect d'Alexandrie déconcerte Timaginatiou qui s'était fait de TOrient une idée pompeuse, la foule bariolée qui circule dans les rues est, en revanche, de Teffet le plus pittoresque.

La plupart des gens du peuple, fort pauvres hères, portent une grande blouse d'étoffe de co -

ton, bleue ou blanche, nommée iri. Leur tête rasée est protégée par un bonnet brun en feutre grossier. Les Arabes du désert ont, sous le burnous, une capote en laine rayée , et sont coiffés du turban.

Les femmes sont enveloppées du Tihdbarali^ mantille de soie noire, et leur visage est couyert d'un voile qui laisse à peine voir les yeux.

Persans, Hindous, Arméniens, Syriens, Druses, Maronites, Bédouins du Sinaï, Tripolitains, Tunisiens, Turcs et Grecs se mêlent, se confondent, se heurtent sans même se regarder.

Tout ce monde s'agite, parle, gesticule , sans

faire attention au voisin. Les marchands vous arrêtent au passage; l'un vous offre des broderies, l'autre des cordons de soie ; plus loin, un faouâl débite des fèves cuites; un porteur d'eau, chargé d'outrés, fend la foule à grand renfort de coups de coude; \mfatatTi crie à gorge déployée le nom de ses différents gâteaux.

Entrez- vous chez le marchand de tabac, il faut que vous fassiez nettoyer vos pipes par le mousseU likati^ dont c'est l'unique occupation; tout à côté, \%farràM découpe le tabac à fumer, tandis qu'un jeune Grec, à Tair sournois, pèse dans une balance de corne le tabac qui remplira votre tabatière.

Un vieux bonhomme, vêtu d'un cafetan rapiécé, chaussé de babouches rouges, s'escrime avec une lame en fer-blanc contre un gamin, malpropre, déguenillé, aux yeux chassieux...

Des musiciens pincent de la guitare et de la harpe. Xinbey les écoute. Un écrivain cophte écrit sur un coussin posé à côté de lui.

Enfin, devant la porte d'une taverne , quelques oualled^ jeunes garçons en haillons, offrent leurs services à tous les passants, en hurlant à pleins poumons :

— Imsah morakib !

Ce qui revient au gouailleur : Cirer ^ m'sieu ! du gamin de Paris.

Ces enfants sont beaux , mélancoliques et pau- Tres. Ils n'ont point de famille, point d'amis. Us Tivent de quelques fèves, d'une pâtisserie nauséabonde et d'eau fraîche. Ils couchent à la belle étoile, dans la poussière ou sur la dalle d'un palais quand le portier ne les en^chasse pas.

Ils sont- nés ici ou là, peu importe où. L'un, Dinka, du haut Fleuve-Blanc, est venu avec une caravane, à pied, harcelant les chameaux, conduit à coups de courbache par les esclaves de quelque pacha*

L'autre a poussé sur le pavé, sans mère, ne sachant rien de Dieu ni des hommes. Celui-ci a grandi sous les pylônes majestueux des temples de Karnak, et celui-là a eu pour berceau une corbeille de joncs, semblable à celle où -Moïse fut trouvé , flottant sur les eaux, [par la fille de Pharaon.

— Imsah morahib ! Cirer, m'sieu ! murmure l'aîné, qui étreint ses brosses d'une main nerveuse. C'est un Arabe de douze ans, qui sait demander l'aumône dans toutes les langues de l'univers.

Ils attendent la pratique , paisiblement. Ils murmurent leur refrain monotone^ chaque fois que passe un Anglais maigre et roux , un Français frétillant, un Italien à la démarche ^paresseuse, un Grec fier plus qu'Artaban.

Dix secondes, et vos bottes, trempées de fange, ou jaunes de poussière, seront | luisantes à faire envie à un muscadin. On leur jette dix paras^ et les voilà heureux, à cinq, avec ce petit sou que nos gavroches dissipent en sucre d*orge.

Avec ce misérable sou, ils vivront, ces cinq fils deMisère, tout un jour... Et toute une nuit ils feront des rêves dorés. Ils reverront en songe, l'un ses vastes steppes plantés de àourah^ de baobabs^ de tamariniers, tout embaumés de parfums, et brillants de fleurs; Tautre, les ruines magnifiques, les gigantesques propylées, les sphinx mystérieux.

Je passai quelques jours seulement à Alexandrie, qui ne m'intéressait guère, puis je pris le chemin de fer de Suez, et, le soir du dernier dimanche de l'A vent, je reprenais la mer sur le paquebot VErymantlie, où je retrouvai quelquesuns des passagers de \Améno']^liis.

Il faisait un temps superbe, la mer était admirable, le ciel d'un bleu intense et sans une tache, mais une chaleur torride nous brûlait du lever au coucher du soleil.

A dix lieues de Suez se trouve la fontaine de Moïse et, en face, de l'autre côté de la mer, Bédéa. C'est là que les Hébreux traversèrent la mer Bouge sous la conduite de Mo'tse, d'après le P,

Sicard. Selon Champollion-Figeac, Moïse partit de Memphis pour se rendre dans le désert de Sinaï. Il suivit pendant trois jours entiers le rivage de la mer Rouge. Ils campèrent, le premier jour, à Socoth; le second, à Bjr-Souez, entre la mer et le niout Attaka ; le troisième, devant la ville d'Hahîroth, aujourd'hui Hadjerotli. C'est de là qu'ils passèrent dans le désert du mont Sinaï, derrière laquelle le golfe Akabah s'avance dans les terres. < Ainsi, ajoute le savant égyptologue, Thistoire « des rois d'Egypte est intimement mêlée auxnar- « i^ations de la Bible, et nous aurons encore plu- « sieurs fois l'occasion de faire voir qu'elles se « prêtent un concours mutuel et concourent, par

* leurs témoignages, à la manifestation de la vé-

* rite de l'histoire générale. »

C'est aussi entre Suez et Kosséir que s'étendent les déserts fameux de la Thébaïde. Je pus voir de loin ces sables où les saints ermites ont passé leur vie, et ce mont Sinaï, au sommet duquel Dieu se révéla à Moïse. Nous aperçûmes aussi les îles Belle, Jubal et Chédaouan.

Nous voici donc en pleine mer Eouge. A droite, nous avons l'Egypte, qui se termine au golfe Immonde ; vient ensuite la Nubie avec ses déserts et ses peuplades barbares ; plus bas, c'est TAbyssipie, dont le dernier roi, le fameux Négus Théo-

doros, est mort assassiné et non point suicidé, comme on Ta dit. Plus bas encore, c'est le pays des Gallas et TAfrique inconnue.

A gauche, c'est l'Arabie et ses cités saintes, la Mecque et Médine.

La France possède, sur la mer Rouge, une île et deux baies : l'île de Massouahet le port de Zoullah, sur la côte d'Abyssinie; la baie de Hobok, près du détroit de Bab-el-Mandeb. La baie de Hobok a été vendue à la France par Dini, sultan de Reita, moyennant cinquante mille francs. Les Anglais, après s'être emparés de Périm, qui appartenait à Dini, lui ofiFrirent six mille livres sterling s'il voulait résilier son traité avec la France. Dini refusa et ne voulut même pas leur vendre une autre petite baie qu'il possède encore.

Ce fut au cours de ce voyage que j'éprouvai une des plus profondes et des plus douces impressions de ma vie.

Le jour de Noël, le capitaine de VÉrymanthe pria l'un des missionnaires qui se trouvaient à bord de vouloir bien célébrer la messe de minuit, sur le pont, et mit à sa disposition, pour les préparatifs, tous les hommes de l'équipage qui n'étaient pas de quart. La nuit venue, tout était prêt.

Le ciel, d'un bleu clair constellé de tous les diamants de son écrin, se réfléchissait dans les flots,

en faisait jaillir des myriades d'étincelles. Aucun nuage ne voilait cet azur immaculé, d'une transparence telle qu'il nous semblait apercevoir à travers les espaces un lumineux rayon du Paradis. La mer s'étendait autour de nous, vaste, d'un noir moiré d'argent.

Derrière le navire s'allongeait une large traînée phosphorescente, route qui s'efiFace à peine tracée. Pas un souffle de brise ne se jouait dans les agrès, le sourd grondement de la vapeur et les trépidations saccadées de Thélice troublaient seuls le silence.

A notre gauche, s'élevait une masse imposante dont la cime touchait aux étoiles ; là Dieu apparut à Moïse... Du haut de ces âpres sommets Dieu proclama la loi divine qui régit le monde entier. Le Sinaï!... Quel nom!

Sur la dunette, les matelots avaient dressé un autel : une table drapée de pavillons multicolores, une croix, deux flambeaux à verrines de cristal posés sur une nappe blanche comme la neige. Le fond de l'autel, pavillon sarde aux trois couleurs, portait au centre une croix d'argent sur champ de gueules: l'écusson de Savoie.

Quand on piqua le quart après onze heures, il y eut grand tumulte dans les cabines, au poste d'équipage, sur le gaillard d'avant, partout.

un SIX MOIS A MADAGASCAR.

Le bon père M... apparut vêtu des habits sact^rdotîiux, le saint calice entre les mains. Quelle vénérable figure, avec ses longs cheveux blancs se jouant autour de son front, avec cette noble expression de recueillement et d'amour divin que reflétaient ses traits !

Tout le monde courba la tête devant le missionnaire qui depuis trente années parcourait Tunivers, enseignant aux nations l'Évangile du Rédempteur.

Le père M..., dont le nom est ignoré des flâneurs du boulevard, a parcouru la Chine, les Indes, rOcéanie. Il a été crucifié sur la côte d'Afrique, fouetté à Shanghaï, emprisonné dans le district de Kachemir ; il a subi deux mois de cangue dans le Tien-Tsi. Pendant trente ans il a souffert, lutté, travaillé sans trêve ni relâche ; après ces labeurs incessants, il possède pour toute fortune une soutane usée et le beau chapelet de corail que le Saint-Père lui donna quand il vint le supplier de renvoyer au Tonkin.

Le tambour battit aux champs et le prêtre commença : — Introiho ad altare Dei.,.

Tous étaient présents, le capitaine, les officiers, les matelots, en grande tenue, les passagers, pauvres ou riches, touristes, émigrants, prostern<^s dans le même esprit, avec les mêmes inten-

SIX AiOIS A MADAGASCAR. 143

tions, au pied de cet autel. Sur la mer voguait, glissait comme un cygne sur Tonde fraîche d*un ruisseau, le beau navire avec ses mâts élajicés et son panache de fumée grise ondoyant dans les airs.

J'étais ravi ! J'assistais au sacrifice célébré devant le Sinaï, sur la mer Rouge, au milieu des souvenirs que rappellent ces lieux !

C'était un merveilleux spectacle, et les cœurs les plus endurcis en eussent été touchés. Cet air pur, ce firmament diaphane, ces astres chatoyants, cette mer limpide... comme c'était beau !

A cette heure, les miens assistent aussi à la messe, dans notre vieille cathédrale bien froide, bâtie en 565, par le roi Contran, et consacrée par Tarchevêque de Vienne, Isichius II,

La foule se presse, émue, joyeuse, sous les arceaux romans, sous les voûtes gothiques. Les orgues chantent leur céleste concert, notes argentines éclatant au milieu d'une gerbe d'accords majestueux... hautbois gazouillants mêlés aux sons plus graves du violoncelle. On croit entendre la voix suave des anges redisant le chœur harrao*nieux et presque divin, l'admirable cantique: Qloria in excelsis.

Le vieil évêque avec sa chape sans plis, aux orfrois splendides, avec sa mitre étincelante de

pierreries, s'avance entouré d*un cortège nombreux de prêtres et de lévites. L'encens exhale ses parfums subtils, remplissant la basilique d'un nuage embaumé!... Tautel brille de mille feux... Les têtes s'inclinent sur le passage du Pontife.

Ah ! sans doute, ma mère pense à celui de ses fils qui prie aussi à douze cents lieues du sol natal et qui vogue, insouciant du danger, sur un abîme. Elle demande à l'Enfant-Sauveur de veiller sur ce fils qu'elle ne s'attend pas à revoir sitôt et qu'elle a failli ne revoir jamais !

Les émotions que je ressentis cette nuit-là ne s'effaceront jamais de mon souvenir.

Sept jours après notre départ de Suez, nous arrivions à Aden, l'ancienne Océlis, ville située à l'extrême pointe sud-ouest de l'Arabie, à l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, à peu de distance de Moka, à trente-cinq lieues de la côte ouest d'Afrique par 12° 50 lat. N., 43° 10 long. A peine étions-nous arrivés en rade qu'une nuée de « sauvages y> se hissa à bord du bâtiment. L'un des officiers de VÉrymanlhe devait attendre à Aden le passage de la Malle des Indes : je l'accompagnai à terre pour visiter avec lui la ville d'Aden proprement dite, car l'endroit où l'on débarque se nomme Steamer-Point.

Steamer-Point est le port d'Aden. Le climat de cette presqu'île est, dit-on, meilleur que celui de la ville, et c'est là qu'habite Taristocratie du lieu, formée du résident politique, du général, d'un certain nombre d'officiers, et des consuls français et américain. Leurs habitations s'élèvent sur des rochers énormes d'un rouge sombre avec lequel contraste agréablement la blancheur des murailles.

Ce serait presque beau, s'il y avait là un peu de verdure. Malheureusement, sur la surface de dix ou douze lieues carrées que j'ai parcourue, je n'ai pas rencontré le plus mince brin d'herbe, la moindre brindille de mousse.

Au-dessous des consulats, sur la plage, une place de forme elliptique est bordée de maisons blanches construites à l'indienne, précédées de vérandahs sous lesquelles s'ouvrent des magasins appartenant à des Parsis. A peu près au centre du demi-cercle se trouve le Prince of Wales'shotelj dont le propriétaire est un Hindou nommé Cowasjee.

Cet homme, vêtu de calicot blanc et coiflPé d'une calotte de soie brochée d'or, nous reçut avec respect. Il nous fit, en conséquence, payer trois schellings une bouteille de bière fermentée, plus aigre que l'acide acétique concentré.

Tandis que nous étions assis dans une salle ouj-

verte à tous les vents, un petit Somatili agitait un punka au-dessus de nos têtes.

Le punka est une pièce d'étoffe montée sur un châssis rectangulaire, suspendu au plafond, et que Ton fait mouvoir par de petites poulies en cuivre : c'est tout simplement un grand éventail. Une rangée imposante de Somaiilis, d'Arabes et de Juifs nous eut promptement entourés.

Les Somaiilis ou Sommalis ou Somaëlis occupent l'extrême pointe nord-est de l'Afrique, entre Berbera, ville située sur la mer Eouge, et Garad, ville située sur l'océan Indien. On les dit anthropophages. Leurs voisins immédiats sont les Oallas^ les Aronsas^ les Douaros^ les 0»ardaï et les Ogadis. Ceux que j'ai vus à Aden étaient encore de véritables sauvages.

En général, ils connaissaient un mot anglais, un mot français et un mot arabe : — Schelling, argent, bakchich ; — ce sont les seules paroles que je les aie entendus prononcer.

Ils sont de taille élevée, mais d'apparence ché* tive. Leurs membres grêles, leur face émaciée, leurs épaules ramenées en avant les font par^ùtre plus longs encore qu'ils ne sont.

Le type des Somaûlis n'est point laid, au contraire. Leurs traits sont durs, mais réguliers; beaucoup ont de très beaux yeux. Ils sont d'une

couleur foncée qui se rapproche de celle du café brûlé ; quelques-uns se rasent la tête, d*autres, plus coquets, gardent les cheveux longs et les teignent en rouge. Leur costume se compose d*une pièce d'étoffe roulée autour des hanches et d'une écharpe qu'ils drapent sur leurs épaules. En fait d'armes, ils se servent de piques et portent, suspendu au bras droit, un petit bouclier de bois.

Leur adresse, leur légèreté sont extraordinaires; je n'ai jamais vu de coureurs plus infatigables, de nageurs plus agiles. Jetez un schelling dans la mer, ils plongent et dix secondes se sont à peine écoulées qu'ils remontent à la surface, la pièce entre les dents.

Comme tous les gens voués à l'esclavage, les Somatilis sont d'un servilisme dont rien n'approche. On les injurie, on les frappe même impunément. Je n'oublierai jamais que, fatigué par les obsessions d'un jeune garçon somaûli,jepris sur la table un couteau et fis mine de l'en frapper. Aussitôt,lesyeux baissés, les mains pendantes, il fit un pas en avant et me tendit sa poitrine avec un geste plein d'une mélancolique dignité. Il paraît que leur misère est grande : les Anglais ne prodiguent point les aumônes, et cette terre infertile d'Aden ne peut nourrir ceux qu elle porte qu'à la condition d'un travail pénible. Or, les So^

- Ki

maulis, très intelligents, sont aussi paresseux à Texcès.

Les Arabes d'Aden sont les mêmes que ceux de rÉgypte et de l'Afrique septentrionale. Néanmoins leur type est beaucoup plus pur. Ils sont moins que les autres accessibles à la civilisation. Leur férocité en fait bien les héritiers de ces anciens conquérants du monde dont la puissance est aujourd'hui anéantie.

Les juifs d'Aden ont conservé le type et le costume des personnages de la Bible. Avec leur robe de laine blanche, ornée, au bas, de raies de couleur ; avec leur bonnet d'osier, leur voile blanc jeté sur leurs cheveux frisés en tire - bouchon , ils m'ont rappelé les pasteurs qui formaient le peuple de Dieu. Ils sont là sur une terre qui devrait leur rappeler bien des souvenirs, si leur intelligence n'était obstruée par une ignorance honteuse.

Tout près d'Aden, en effet, s'élevaient autrefois Saba, Abimaël, Ophir, d'où Salomon tira l'or qu'il lui fallut pour orner le temple de Moriah. Ils ont voulu que le sang du Juste retombât sur leurs têtes, ces juifs, et leur race, persécutée pendant dix-huit siècles, s'abâtardit et s'éteint peu à peu. A Aden, les juifs se livreut, comme partout, à l'usure et au commerce. Les plus pauvres vendent des plumes et des cornes d'antilope.

Outre ces trois races, il y en a vingt-deux autres qui habitent Aden, et Ton m'a dit que Ton parlait, dans cette ville, vingt-cinq idiomes différents. L'Europe n'y est représentée que par ses consuls et par l'infanterie et l'artillerie anglaises dont une grande partie est composée de cipayes.

Il n'est pas inutile de raconter ici comment les Anglais conquirent Aden, et, du reste, ce sera dit en deux mots. Ils avaient besoin d'un port de refuge où ils pussent faire un entrepôt de charbon. Dans ce but, ils s'étaient emparés de Socotora, mais, en 1839 ayant reconnu que cette île était malsaine, ils prièrent humblement le sultan d'Aden dé leur permettre de faire un dépôt de charbon sur la place. L.e prince y consentit. Peu de temps après arrivèrent plusieurs frégates : le sultan fut invité à partir aussitôt. SU refusait, on bombardait sa ville ; s'il acceptait, on lui accordait une pension de mille livres sterling, TAngleterre n'étant pas généreuse à demi. Le sultan, intimidé, partit. Il a conservé un palais à Aden, et revient de temps à autre visiter sa capitale. Sa résidence actuelle est à Lahadj.

Les Anglais ont dépensé des millions pour fortifier Aden.

Leur politique est égoïste, là comme partout. < A Berberah, dit le célèbre voyageur, M. d'Ab-

c badie, dans sa Oiodéêie d'Ethiopie, le ohef so-

< mali qui me protégeait ne mit qu'une condition « à mon voyage (d'exploration dans l'intérieur) : « c'est que les autorités d'Aden démentiraient « l'opinion, alors très accréditée sur cette côte, t que les Anglais seraient bien aises de m'y voir

< massacrer. J'expédiai aussitôt à Aden un mes- « sager somali, avec une lettre au gouverneur, € pour le prier de démentir, de vive voix seulec Pient^ une assertion à laquelle je ne pouvais « croire encore ; mais le gouverneur me répondit € par un refus écrit. »

La route de Steamer-Point à Aden est fort accidentée ; d'un côté c'est la mer qu'une mince ligne gri<e, à l'horizon, sépare du ciel. La ligne grise, c'est la côte arabique. De l'autre côté, se dresse un formidable rempart de roches rougeâtres aux arêtes finement découpées et dont la couleur ardente produit un beau contraste avec le bleu limpide du ciel. Nous montons une rampe abrupte ; nous passons un pont-levis, et, au bas d'une descente, au tournant d'un étroit couloir de roeheni^ Aden apparaît à nos yeux.

Aden fut, dit la tradition, bâti par Dadan, fils de Regma, fils de Chus, fils de Cham. Il appartint aux Romains, qui creusèrent ses immenses citernes, construisirent un grand aqueduo et Tes-

calier de pierre qui monte au sommet d'une haute colline nommée Ciam, Aden fait le commerce avec l'Afrique, la Perse, l'Inde, la Chine et le J»pon.

La ville est placée au centre d'une plaine plus longue que large, creusée artificiellement et entourée de masses abruptes, de rochers volcaniques.

Elle ne renferme aucune construction importante, si ce n'est l'église catholique, une jolie mosquée, et le palais presque ruiné du sultan. Ses rue^ sont néanmoins larges, propres et bordées de jolies maisons blanches, construites à la mode indienne. Les places sont très grandes, et le marché ne déparerait pas une ville plus importante. Il y faudrait des jardins et des champs pour en faire un séjour charmante Hélas ! on y trouve moins d'arbres et de fleurs que dans le plus misérable village du nord de TEurope.

Nous descendîmes devant la maison de la mission catholique, dont le supérieur, le R. P. Alfçnso de Macerata, préfet apostolique, nous fit le çaeîlleur accueil.

Cette mission fut fondée en 1841, et le premier missionnaire qui fat envoyé à Aden se nommait JJonayenture Tognet, et appartenait à la congrégutipu des Serviteurs de Marie. Il était privé des

choses les plus nécessaires à la vie , et souSrit cruellement sous ce tonide climat. Le P. Marco Gradenico lui succéda six ans plus tard, et, en 1849, la mission fut confiée aux capucins. Dès lors se succédèrent, dans une tâche si rude, les pères dom Louis Sturla, Giovenale di Tortosa, et enfin le B. P. Alfonso, qui habitait alors Aden depuis cinq ans.

Le père Alfonso était un homme de soixante ans, au visage accentué, à l'œil noir; sa barbe blanche et son port plein de dignité inspiraient le respect. Il parlait parfaitement l'italien, l'anglais, l'arabe et l'hindoustani. Pour l'aider dans les travaux de la mission, il avait auprès de lui un moine de son ordre, dom Alessandro, et un frère convers. En vingt-sept ans, les missionnaires ont bâti une église, une maison d'habitation, un pensionnat dirigé par les sœurs du Saiot-Sacrement, et plusieurs maisons d'école. Ils élèvent gratuitement un certain nombre d'orphelins. Pour ce faire, leurs ressources se bornent aux minimes appointements que le gouvernement anglais paie au préfet apostolique comme aumônier des Irlandais catholiques et aux dons que leur envoient les chrétiens.

Dès qu'il eut appris que j'étais Français, le P. Alfonso me témoigna une grande bienveil-

lance, et me força d'accepter jusqu'au lendemain l'hospitalité de la mission. Il me promit de m'accompagner jusqu'à bord et voulut me faire visiter lui-même son cher pays d'adoption. Dom Alessandro et un jeune Hindou chrétien, né à Madras, se joignirent à nous.

Notre exploration fut, naturellement, commencée par les bâtiments et l'église de la mission. La maison est construite à l'indienne; son rez-dechaussée et son unique étage sont entourés de vérandahs fermées par des treilUs de roseaux. Elle est meublée avec une absolue simplicité, et ce qu'elle renferme de plus précieux est une bibliothèque moins belle encore que celle du plus pauvre curé de campagne. Un étroit jardin l'entoure, et ce jardin n'a pour tout ornement qu'un acacia rabougri ; c'est la seule végétation qu'on y voie. En revanche, l'église ne manque pas d'un certain mérite. Huit belles colonnes de pierre la divisent en trois nefs ; elle possède un fort bel autel de marbre blanc. L'orgue y est remplacé par un modeste harmonium. N'est-il pas admirable de voir l'autel du vrai Dieu se dresser dans une ville où sont rassemblés des mosquées, des pagodes hindoues, le temple du Feu qu'adorent les Parsis et celui de la Vache sacrée des Banians !

En sortant de la maison, nous visitâmes le pen-

sionnat des sœurs et la maison d*école qui pour^ rait servir de modèle à plus d'un de nos établissements d'éducation. Chemin faisant, le.P. Alfonso disait :

— Ne serait-il pas utile de construire, soit en Corse, soit dans le midi de la France, soit en Algérie, une école orientale où Ton appellerait des enfants appartenant à toutes les contrées de l'Asie et de l'Afrique ? L'on créerait une langue écrite pour les nations qui n'en ont pas; au moyen de l'enseignement mutuel, les élèves s'apprendraient leurs propres langues les uns aux autres, et tous étudieraient les quatre langues de l'Europe. Arrivés à Tâge mûr, ces enfants deviendraient des missionnaires. Je n'entends pas dire qu'ils se voueraient au sacerdoce, car il faut pour cela la vocation, mais ils retourneraient dans leur. pays, formés aux usages de l'Europe ; ils dissiperaient, par l'exemple, les détestables préjugés de leurs compatriotes, et, peu à peu , la civilisation chrétienne, là plus vraie, la plus sûre de toutes, étendrait ses conquêtes au delà du Japon 1

Puis, avec une verve intarissable qui naissait d'une conviction profonde, le préfet apostolique dévoila sa pensée tout entière, et les moyens qu*il s'agirait d'employer pour en faire une idée pratique.

Tout en marchant nous causions — un peu au hasard, — et ce fut de cette manière que je reçus d'excellents renseignements sur Aden.

Aden, me disait dom Alessandro, est un sol volcanique qui ne peut rien produire. Elle reçoit tout du dehors. Privée d'arhres, elle est tout naturellement privée de pluie, et Ton prétend qu'il n'y pleut que tous les sept ans. La tradition rapporte que le tombeau de Caïn se trouve à Aden, et que cette terre est maudite pour avoir enseveli dans son sein la dépouille du premier fratricide.

Nous étions arrivés devant une mosquée, mais le derviche qui la gardait refusa de nous y laisser pénétrer. Cependant il voulut bien causer un peu avec nous. Je fus plus étonné encore des connaissauces variées qu'il déployait que de la déférence avec laquelle il accueillit nos missionnaires. Plus loin, nous rencontrâmes un rabbin juif, assez poli, qui nous fit visiter la synagogue.

Nous allâmes de là visiter les citernes situées au fond d'une gorge pittoresque. Il y en a quatorze. Elles sont creusées dans le roc vif et revêtues d'une couche de ciment. Les Anglais les ont intelligemment réparées et les ont entourées de grilles en fer. La quantité d'eau qu'elle^ peuvent contenir est de plus de dix millions de litres ; une fois pleines, elles suffiseut à alimenter Adenpendant

plus de trois ans. Avec un peu de terre végétale apportée d'Arabie, les Anglais ont formé un peti^ jardin autour des citernes; quelques arbustes, des eucalyptus et des acacias en font tout rornement. C'est non loin de là, dit la tradition locale, que s'élevait le palais de la fameuse reine de Saba. A cent pas des citernes, on trouve quelques puits, forés, dit encore la tradition, sous le règne de Salomon.

De la terrasse qui domine la plus grande des citernes le coup d'oeil est très pittoresque. Au loin, par une échancrure des rochers dont la plupart afiFectent des formes bizarres, on aperçoit la mer. Au pied des roches, l'église catholique et les bâtiments de la mission élèvent leurs murailles blanches.

Aden s'étale à nos pieds. C'est un dédale de rues spacieuses, mais tortueuses, dont les terrasses grises brillent au soleil ; les minarets sculptés des mosquées, les toits pointus et les dômes en forme de cloche des pagodes se dressent au-dessus des maisons; sous les vérandahs, Ton aperçoit une foule de gens qui se promènent d'un air affairé.

A droite, sur la montagne, c'est le temple du Feu; plus bas, le cimetière guèbre où les cadavres exposés à l'air, sur des claies, se sèchent au soleil. Autour des puits de Salomon, une foule

^'ânes et de chameaux que Ton charge d'outrés pleines d'eau, égayé le paysage. Voici des femmes arabes reconnaissables à leur chadera de toile noire qui laisse entrevoir leurs grands yeux de gazelle; à côté d'elles, deux juives d'une rare beauté emplissent leurs vases de terre rouge. Elles sont vêtues de robes vertes, s'ouvrant sur des . pantalons de toile blanche ; leurs cheveux tressés sont entourés de turbans rayés de mille couleurs. Auprès d'elles, un Arabe, assis à côté de son chameau agenouillé, attend que son tour vienne d'emplir ses outres. Ce groupe forme un charmant tableau ; on croirait voir Éliézer attendant que Rebecca veuille bien lui ofeir à boire.

D'autres personnages se promenaient tout près de nous. C'étaient un riche Banian et un Parsis. Leur costume ne différait que par la coiffure. Ils étaient vêtus de larges pantalons, descendant jusqu'audessus de la cheville, taillés comme ceux des matelots, mais faits d'une riche étoffe de soie semée de fleurs et d'arabesques rouges et blanches sur un fond bleu. Une chemise de mousseline brodée recouvrait ces pantalons jusqu'aux genoux. Pardessus cette chemise, une veste de soie brodée, à grandes manches, était serr,ée à la taille par un magnifique châle de cachemire. Le Banian portait une sorte de mitre ornée d'ailerons de chaque

côté, et faite d'un cuir noir sur lequel on avait cousu un riche tissu d'or et d'argent. Le Parsis avait pour coiffure un simple bonnet de soie brochée, blanc et bleu. En voyage, ce costume est complété par une robe à grandes manches, en soie ou en toile, mais toujours blanche.

Tout à coup nous vîmes déboucher, au tournant d'une rue^ une calèche dans laquelle s'étendait nonchalamment un personnage richement vêtu.

Le véhicule, de fabrique anglaise, était traîné par une paire d'admirables chevaux arabes noirs comme Tébène. Un saïs^ ou coureur, le précédait, et six cavaliers armés jusqu'aux dents l'escortaient. Le P. Alfonso me dit que c'était un frère du sultan qui retournait à Lahadj, selon toute probabilité. Dès qu'il aperçut les deux missionnaires, il fit arrêter sa voiture, mit pied à terre, s'avança vers eux, et leur fit le salut arabe, salut qui consiste à toucher la terre du dos de la main droite et à porter successivement cette main au cœur, à la bouche et au front. Puis il se mit à parler avec vivacité, mais d'un ton respectueux, en employant la langue arabe.

J'ai su depuis qu'il demandait qui nous étions.

Pendant qu'il s'entretenait avec le père Alfonso, je l'examinai tout à mon aise. C'était un homme

d'à peu près quarante ans, assez laid de visage, mais bien proportionné. Il ne portait ni barbe ni moustache. Il avait un magnifique costume de satin violet brodé d'or, sur lequel flottait une robe de cachemire indien à palmes d'argent sur un fond vert pâle. Ses bottes de maroquin rouge, son turbaUi sa ceinture étaient semés de pierreries; la poignée de son yatagan et celle de son sabre étaient de vraies merveilles : Tune en filigrane d'or orné de perles, et l'autre taillée dans un seul morceau d'agate. Cet éblouissant personnage répondait au nom de Saidr-beurlsmaïl-Pacha.

Au bout d'un instant, il nous salua et remonta dans sa voiture, qui partit comme un trait.

En rentrant dans Aden, le P. Alfonso voulut me faire voir le palais du sultan, grande maison de pierre sans ornements extérieurs et fort misérablement meublée. Une douzaine de soldats en haillons, mais armés de poignards d'une grande valeur, en gardaient les abords.

Sur ces entrefaites, la nuit était tombée, et lorsque nous arrivâmes dans la principale rue de la ville, toutes les boutiques étaient éclairées. Nous nous promenâmes pendant près d'une heure. Il est inutile de dire que nous faisions sensation. Arabes, Hindous et Persans saluaient gravement U^ ipisaiomiaires, et plus d'un infidèle â'age-

nouillait devant eux, tant ces vénérables prêtres inspiraient le respect.

Rien ne saurait donner une idée du mouvement qui règne dans une ville orientale.

Tout ce tumulte, ces rires, ce babil, s'accordaient mal avec ce que j'avais entendu dire jusqu'alors de la « gravité orientale. » J'appris par expérience que la c gravité orientale » n'existe nulle part en Orient.

Les boutiques d'Aden regorgent de ces curiosités dont les Parisiens paient au poids de l'or d'ingénieuses imitations: porcelaines deTInde, de la Chine et du Japon, ivoires sculptés, statuettes de marbre, boîtes, écrans, éventails, flacons, essences précieuses, étoffes tissées d'or, soies bro* dées, mousselines, cachemires, armes damasquinées forment de véritables musées d'une valeur inappréciable. Le commerce des plumés d'autruche est aussi très étendu; mais ce qui enrichit Aden, c'est la vente du café de Moka, ville située à peu de distance de la première. J'ai bu de ce divin breuvage, et je dois à la vérité de dire que les demi-tasses et les mazagrans que l'on sert dans les brillants cabarets de Paris n'ont avec le moka aucune espèce de rapport.

Nous rentrâmes, pour dîner, à la mission. En notre honneur, le cuisinier s'était distingué; il

nous offrit comme entremets un plat de pommes de terre, et, au dessert, nous eûmes des pommes verdâtres. Il faut dire que les pommes de terre viennent de TÉgypte, et que ces pommes acres, sures, se paient, à Steamer-Point, deux schellings la pièce, c'est-à-dire deux francs cinquante centimes^ le triple du prix qu'en coûte le boisseau dans nos campagnes.

Après dîner, nous sortîmes pour nous promener sur la place. Le capitaine B..., commandant de Périm, devait s'embarquer le lendemain, et ses collègues lui donnaient un repas d'adieu.

Un orphéon et deux corps de musique jouaient et chantaient alternativement sous les fenêtres du mess des officiers.

Nous nous promenâmes pendant longtemps sur la place, en écoutant ces mélodies qui nous rappelaient l'Europe, quoiqu'elles fussent fort mal exécutées.

Les Anglais sont, en effet, d'exécrables musiciens : c'est peut-être pour cela qu'ils sont bons commerçants. Il faisait un clair de lune superbe, et le paysage, ainsi, éclairé par les rayons de la lune, avait un charme étrange. Ces entassements de roches, dont la silhouette noirâtre se profilait sur un ciel d'une transparence sans égale; ces maisons blanches, semblables à des tombeaux,

laS SIX MOIS A MADAaASGAR.

jonchaient une place dépourvue de toute végétation; la mer, dont chaque vague étincelait comme un miroir au soleil, formaient un ensemble grandio£e, imposant, plein d*une mélancolique poésie.

Le lendemain, je reprenais la route de Steamer- Point, accompagné du B. P. Alfonso et de Francis, le jeune Hindou dont j'ai parlé plus haut. Notre voiture nous fit faire un long circuit pour nous mettre h même de visiter Içs points principaux des fortifications d'Aden.

Ces points sont situés à deux mille? de la ville. Pour y arriver, Ton s'engage dans un magnifique tunnel d'au moins trois cents mètres de longueur, percé dans le roc vif et au bout duquel se trouve la plage. Une plaine s'étend sur le bord de la mer. On y a coustruit un arsenal et des maisons pour les Européens. Ces constructions, d'une blancheur uniforme, sont légèrement teintées de bleu par le reflet de la mer qui les baigne. Elles ont un aspect très pittoresque.

Un autre tunnel conduit dans une grande plaine fortifiée, ceinte d'un mur énorme. Des casernes d*une grandeur imposante, destinées aux soldats européens, s'élèvent dans cette plaine. On y a construit aussi de petites maisons h Tindienne pour les cipayes. Un champ de Mars pour les

exercices militaires, un gymnase, complètent ce petit village. A droite, est construite une machine à distiller l'eau. Des travaux sont commencés pour creuser un immense réservoir dans lequel on amènera des eaux douces de l'Arabie, au moyen d'un canal.

En sortant de cette plaine, on traverse un poste, un pont-levis, et Ton se trouve à Mallabandar, qui est le petit port de commerce d'Aden, Steamer- Point étant spécialement réservé aux vaisseaux de guerre et aux paquebots. Ce port est rempli de chelingues et de catamarans indiens, de boutres arabes, de goélettes et de bricks anglais et africains. Des magasins, un bureau de douane, des cases d'Arabes en font un petit village.

A dix minutes de là, nous rencontrons une ville nouvelle. Un Européen qui ne serait pas averti, se figurerait voir une cité pour y loger des chiens. . . encore beaucoup de nos petites dames n'y logeraient-elles pas les leurs ! Cette ville, ramas de maisons construites avec de la paille pourrie et des herbes marines, est habitée par les Somaûlis. Leur misère inouïe, au sein d'une nature désolée, serre le cœur.

EN MER — LE CAP GUARDAFUI — BÊVERIES D'UN PASSAGER — UNE ARMÉE DE HÉDUSES — UN HOMME QUI A FROID SOUS L'ÉQUATEUTR — LE BAPTÊBIE DE LA LIGNE — LA VIE DE BORD — LES SBYCHELLES — CHEZ LES CAPUCINS — MA HÉ — PORT-VICTORIA.

Le jour même, VÉrymanthe appareillait, et, la seconde nuit de son départ, le coquet navire se préparait à doubler le cap Guardafui, pointe extrême de T Afrique, qui forme le pays des Somaulis et sépare TAbyssinie de la côte d*Ajan.

Nous étions à la hauteur de Tîle de Socotora, d'où Ton tire le fameux aloès sucoôrin^ et que deux cents kilomètres séparent du continent africain. Il était onze heures du soir, lorsque nous doublâmes le cap. La moussoii qui, d'avril à août, souffle du surouâ au nordèt, c'est-à-dire du sud-est au nord-est, n'était point encore apaisée.

Aussi, le tangage et le roulis ne laissaient-ils pas un instant de repos aux passagers, ce qui dura pendant trois jours. C'est avec un légitime

orgueil que je me vante d'avoir le pied marin. Sans me laisser intimider par l'infernale d'anse qu'exécutait YÉrymanthe^ je ne démarrai pas du pont.

J'eus donc le plaisir de voir tout à mon aise cette côte africaine, où l'homme n'est estimé que d'après la qualité et la quantité des biftecks qu'il peut fournir à ses semblables.

Tout en regardant ces rochers surmontés d*une végétation dont la distance m'empêchait de reconnaître la nature, je me plongeai dans une réflexion pleine de charmes, et me demandai à plusieurs reprises qui est préférable, du cannibale qui rôtit son semblable ou du civilisé qui dépèôe sa réputation ?

Je demeurai songeur tant que nous eûmes lA terre en vue; après avoir passé à la hauteur du cap d'Orfuî, nous reprîmes la pleine mer* Je regrettais amèrement que lô paquebot ne suivît pas la côte. J'eusse voulu voir, ne fût-ce que de loin, ces villes fantastiques ignorées de l'Europe S Magadoxo, Brava, Mélinde, Monbaga, Quiloa, Mozambique et Quillimané. J'aurais volontiers relâché à Zanzibar, aux Ciomores, à Natal. La destinée en avait décidé autrement.

Lorsque le jour se leva, notre vaisseau était entouré d'une multitude de méduses. Ces bestiolM^

SIX xMOIS A MADAGASCAR. lÔt

d'un rose vif diapré de violet, faisaient ressembler la mef^ d'une couleur verdâtre, à un vaste champ de tulipes.

Tous les passagers, accoudés sur les bastingages, se repaissaient de ce spectacle qui n'avait pourtant rien de bien attrayant.

C'est que la moindre des choses fait événement à bord. Bien des gens s'y ennuient. Pour mon compte, je ne me suis jamais ennuyé nulle part, et je ferais volontiers le tour du monde, sans crainte que l'ennui vînt m'assaillîr, même à bord, alors qu'on ne voit rien, si ce n'est la mer et le ciel : deux immensités.

Nous étions à cinq degrés de l'équateur et nous devions passer la Ligne, le lendemain, à une heure après-^midi, lorsque je sentis une impression que je ne m'attendais nullement à éprouver.

J'eus froid ! A cent vingt»cinq lieues de l'équateur, par cinq degrés de latitude, à la hauteur de Ceylan et des Carolines !

Je m'attendais, le lendemain, à subir le bap* tome de la ligne^ et j'espérais voir dans tous ces détails cette auguste cérémonie. Il n'en fut rien* Je dus me résigner à en écouter le récit d'un ma* telot qui l'avait entendu raconter par son père, lequel le tenait d'un sien ami.

Ce fut tout ce que j'en eus. Je me récriai, décla*

rant que Ton nous devait nn baptême et que nous étions lésés si on nous le refusait. On me répondit que depuis longtemps cet usage était tombé en désuétude. On ne nous « monta > même pas la € scie » accoutumée, scie qui consistait à tendre un cheveu sur la lentille d'une lunette d'approche et à montrer par cette lunette, au passager, la ligne qui coupe la mer et le ciel en deux parties. Un novice m'assura que beaucoup d'imbéciles s'y laissaient prendre, mais il eut soin d'ajouter que, présentement, il ne se trouvait pas d'imbéciles à bord de VÉrymanthe. Cette flatterie lui valut force pourboires.

Il faut dire que la vie de bord est bien la plus monotone de toutes les existences, pour les gens qui n'aiment pas les livres et qui ne savent pas rêver.

Au point de vue matériel, c'est autre chose. L'on mange bien, Ton dort bien et l'on n'a que faire de ses dix doigts. Toutes les préoccupatons du passager se réduisent à deviner combien on file de nœuds à l'heure et dans combien de temps on arrivera au prochain port de relâche. On suit donc avec une attention anxieuse la manœuvre du loch.

Une heure avant midi, on s'inquiète à\x point que le commandant marquera à cette heure au-

dessus du palier de l'escalier des premières; de midi à deux heures, on commente ce point, on discute sur le nombre de lieues parcourues dans les vingt-quatre heures. Puis on joue aux dames, aux dominos, au tric-trac. On cause de ceci, de cela et d'autre chose; on dort, on fume... et voilà !

Six jours après notre départ d'Aden, nous étions en vue des Seychelles.

Bien des gens, en France, ignorent le nom et même l'existence de ce petit archipel, qui, cependant, a une importance relative.

Comme nous devions passer la journée et la nuit en rade, je descendis à terre et dirigeai incontinent mes pas vers le couvent des missionnaires capucins, où je fus accueilli par le R. P. Ignace, alors préfet apostolique des Seychelles.

Ce fut avec des larmes de joie que le bon père me reçut, et mit, comme les Espagnols, sa maison à la disposicion de usted. Immédiatement il appela son vicaire, le P. Martin, et en un clin d'oeil la table fut couverte d'une appétissante collation : des œufs, une salade de chou-palmiste, des bananes, des mangues, un ananas, le tout arrosé de vin du Cap.

Dès que je fus un peu restauré, le P. Ignace entama la conversation. Nous allions un peu à bâ-

no SIX MOIS A MADAGASCAR.

tons rompus. Lui, me parlant de la France, et moi, l'interrogeant sur les Seychelles; mais nous eûmes bientôt débrouillé notre écheveau.

Les Seychelles, ainsi que Tîle Rodrigue, les Chagos et les Amirautés, dépendent de Maurice, notre ancienne île de France. Elles sont situées entre les 3^ 30' et T 30' de latitude sud, et entre les50o et 54^ de longitude- est. L'archipel se divise en deux groupes : les Mahé, au N. E.; les Amirautés, au S. E. Il se compose de quarante-deux îles. Les Portugais découvrirent les Seychelles au quinzième siècle. Le capitaine Pécault, délégué de Labourdonnais, en prit possession, au nom de Louis XV, deux cents ans plus tard. En 1814, elles furent cédées à l'Angleterre, et en 1851 Je P. Léon des Arvenchers, missionnaire d'Aden, y institua la mission qui fut confiée aux capucins de la province de Chambéry.

Sur huit mille habitants, la colonie compte à peine un milliei* de protestants : la majorité est catholique* Ainsi qu'ils l'ont fiiit partout où Ta* mour de l'Évangile a porté leurs pas, nos missionnaires ont fait un bien immense dans ces contrées* En dix-huit ans, ils ont bâti sept églises et une chapelle, fondé un pensionnat de jeunes filles, dirigé par les sœurs de Saint*Joseph de Cluny, et une école pour les garçons, confiée aux frères des

écoles chrétiennes dont le dévouement est à toute épreuve.

Ainsi, grâce aux missionnaires, le bienfait de l'instruction pénètre même parmi les peuplades les plus éloignées.

Quoique protestant, le Civil Commissioner ou gouverneur des Seychelles, vit avec les capucins en très bonne intelligence.

' La principale des Seychelles est Tîle Mahé dont la capitale est Port- Victoria. Elle a vingt-quatre lâlomètres de circonférence, son aspect est des plus curieux. Deux collines s'élèvent à ses deux extrémités, laissant entre elles une grande éohancrure que fend une gorge d'où sort un torrent. Ces collines sont couvertes de la végétation luxuriante 4es tropiques. Un épais tapis d'arbustes les voile d'un manteau vert ; çà et là des bouquets de cocotiers dressent au-dessus de cet océan de verdure leur tronc grisâtre surmonté d'un panache d'immenses feuilles tailladées. Sur la croupe des mamelons des cannes à sucpe livrent au vent leurs feuilles lancéolées d'un beau vert tendre ; plus bas, les ombelles découpées du latanier s'allient aux larges feuilles des bananiers et des songes.

I^es maisons de Port- Victoria, construites en bois de natte rouge-brun et couvertes en bardeaux de jacquiei* jaune, reluisent à l'ombre des tama-

172 SIX MOBB A MADAGASCAR.

riniers. Au loin, le clocher et la façade conique de régflise se dessinent en blanc sur la sombre couleur des arbres. Une mince ligne jaune serpente autour de l'île : c'est une plage sablonneuse de peu d*étendue, dans laquelle sont pratiqués des parcs à tortues.

Au loin, on voit les îles Praslin, la Digue, Sainte-Anne, Silhouette et Curieuse, qui font à Mahé une ceinture de corbeilles de fleurs.

Naturellement, Port- Victoria ne renferme aucun monument, sauf les deux écoles et l'église catholique. Celle-ci est, je crois, le seul édifice pour la construction duquel on ait employé la pierre. Elle n*a rien de remarquable, si ce n'est un fort bel autel en acajou sculpté, de dimensions colossales et fait tout entier de la main d'un missionnaire.

La maison de la mission est attenante à l'église. C'est une humble case de bois, toute couverte de lianes et de vigne vierge, qui lui font un manteau de verdure. Le jardin renferme un échantillon de toutes les plantes du pays, surtout des plantes médicinales.

Les écoles sont construites dans le même genre.

Les productions des Seychelles sont les mêmes que celles de Tîle Bourbon. Le seul fruit qu'elles produisent est le coco de mer, d'une dimension et d'un poids extraordinaires, et d'une forme singu-

lière. On m'assure que ce coco ne vient pas ailleurs : la graine en aurait été apportée, dit-on, des Maldives ou des Laquedives.

La principale industrie des Seychelles consiste dans la préparation de Thuile de coco. Néanmoins on y cultive la canne à sucre, le café, la cannelle et le girofle. On y confectionne de charmants petits objets avec la paille du coco : des éventails, des corbeilles, des chapeaux nattés avec un goût parfait; les petits paniers en fil de coco sont des merveilles de délicatesse. Il va sans dire que tout cela se vend très cher.

Il y a à Port- Victoria une imprimerie et une photographie.

Le chmat des Seychelles est d'une salubrité remarquable. Les poitrines délicates y trouvent la guérison de leur maladie, et je crois qu'un poitrinaire y guérirait facilement. La nourriture est là ce qu'elle est à Bourbon et à Maurice. Le blé vient de l'Inde.

La population des Seychelles se divise en blancs, en mulâtres et en noirs.

Les Indiens y sont en minorité; Mozambique et Zanguebar lui fournissent un grand nombre d'engagés. Les mulâtres, classe la plus nombreuse de la population, y sont moins méprisés des blancs que partout ailleurs. Le croisement des races, entre

Anglais et noirs, donne un plus beau produit que dans les colonies françaises. Rien n*est plus singulier que Talliance du type anglais aveo le type nègre. Des cheveux d'un noir de jais, des yeux bleus, une peau mate et presque blanche, empêcheraient les Européens de reconnaître l'origine de certains mulâtres, sans les signes distinctifs, auxquels il est impossible de se tromper^ qui trahissent leur naissance.

L'importance des îles Seychelles est immense. Les Anglais l'ont parfaitement compris, et c'est pourqyoi ils conservent cette colonie qui leur coûte plus qu'Ile ne rend, Placées au centre de rocéan Indien, elles peuvent devenir un entrepôt commercial des plus importants.

Mahé présente une rade excellente au mouillage et Ton peut faire de Port- Victoria un port de refuge sans trop de frais. Des Seychelles, on rayonne sur tous les pays que baigne la mer des Indes. Madagascar est à deux cents lieues de là et les îles Farquhar présentent un bon point de relâche. Entre les Seychelles et la côte africaine se trouvent Tarchipel des Comores, les îles Pembai de Zanzibar et de Moufia, toutes tiès productives et qui présentent de grands avantages comme positions maritimes.

^RIVBB ▲ SAINT-PENia D^ BOURBON — L'ILE BOURBON — h^ ORANI>- BRULÉ — PRODUITS NATURELS — ARBRES ET FRUITS — ANIMAUX ET INSECTES — POPULATION: MALABARS, CHINOIS, ANNAMITES, MALAIS, CAFTES — LES MULATRES — LES CRÉOLES — HABITATIONS — MŒURS ET COUTUMES — CUISINES — DESCRIPTION DE SAINT-DENIS — LE CARDIN DU ROI — LA PROVIDENCE — LA M^ADRERIB PB SAINT- BERNARD.

VÉrymanthe ne fît escale que vingts quatre heures à Port- Victoria, et reprit ensuite la route de l'île Bourbon, où je devais me reposer quelques jours avant de repartir pour Madagascar/. Nous passâmes successivement à la hauteur des îles de la Providence, Saint Laurent, Jean Nove, Nazareth, et après trois jours de navigation nous étions en rade de Saint-Denis.

Lorsqu'on arrive en rade de Saint-Denis, le spectacle que présente la capitale de Tîle Bourbon est ravissant,

Au premier plan, c'est la jetée du Baraohois, derrière laquelle se dressent le m^t et le@ cordages

multiples du pavillon ; tout à côté, c'est le bâtiment de la douane ; plus loin, au coin d'une ru^, l'agence du débarquement ; entre les arbres, le belvédère du palais du gouverneur. Au second plan, on voit la cathédrale et son petit clocher, la lanterne de l'hôtel de ville et le magnifique hôpital militaire, se dresser au-dessus de maisons plus modestes; des groupes d'arbres égayent le • paysage. Sur la jetée, circulent une foule de blancs et de noirs.

Le cadre est digne du tableau. Au-dessus de Saint-Denis est la montagne du Brûlé, que dominent d'autres élévations dont la cime se cache dans les nuages. A droite, le cap Bernard avance dans Teau sombre ses pittoresques entassements de roches, et protège contre le vent la caserne à l'indienne entourée de jardins, qui se couche à ses pieds. A gauche, sous les monts, des plaines en pente douce s'étagent et descendent jusqu'à la mer. Il y a là Sainte-Clotilde, Sainte-Marie et Sainte-Suzanne, dont le phare se baigne dans la mer.

Le débarquement s'opère avec facilité, bien que la rade de Saint-Denis soit des moins agréables ; en effet, la mer y est rarement calme; des requins nombreux la parcourent. Les navires qui y mouillent n'y sont point à l'abri ; ils sont soumis à un

tangage perpétuel de l'avant à l'arrière. Aux premiers symptômes d*un prochain orage, ils sont forcés de quitter la rade, la lame, venant du large et n'étant repoussée par aucun obstacle, les ferait chasser sur les ancres et s'entrechoquer, ou les jetterait à la côte.

Chaque année au commencement de l'hivernage, c'est-à-dire de la saison d'été, pendant laquelle les ouragans sont fréquents, un arrêté du capitaine de port fixe aux navires le lieu du mouillage. Dès qu'un ouragan se prépare, un pavillon est frappé au sommet du mât du Barachois, et le canon fait entendre sa voix solennelle. Si quelque navire alors s'obstine à demeurer en rade, il en est chassé à coups de canon.

Tous les dictionnaires nous apprennent que l'île Bourbon est située dans la mer des Indes, sous le 21* degré de latitude sud et le 53* degré de longitude est; qu'elle est à trente^cinq lieues marines de rîle Maurice, à cent quarante de Madagascar, à trois cents de la côte orientale d'Afrique, à six cent quatre-vingts du cap Comorin, à mille cent vingt du cap Cuvier en Australie, à trois mille deux cent cinq de Brest. Elle est de forme elliptique; elle s'exhausse autour de deux montagnes, nommées le Piton-des-Neiges et le Piton-de- Fournaise, dont la première est à 3,069 mètres au-

ns SIX MOIS A MADAGASCAR.

dessus du niveau de la mer, et l'autre è^ 2,625 mè très.

Sept autres montagnes dominent Bourbon. C sont, par ordre d'élévation : le Grand-Bénard, 1 Morne-de-r Angevin, le Pic-de-Cimandef, le Piton Bleu, les Pitons de la Grande-Montée de VilleK d'Aurère et de Patates-à-Durand.

Dans la partie orientale de Tîle, entre la plais des Osmonnes et la plaine des Remparts, s*élèv le Piton-de-Fournaise. Ce volcan se divise en deq cimes, creusées chacune par un cratère dont u seul brûle encore. Les coulées de laves, circoiî écrites entre deux ravins, se dirigent vers Ic^ mei Cette partie de l'île se nomme le Grand-BHtli et l'aspect en est des plus tristes. Une immena nappe de lave s'étend sur le sol, morne, terne € grise. Des brins d'herbes montrent çà et là que ques plaques d'un vert noirâtre.

Le sol est divisé en trois zones. La région éle vée ne produit que des mousses, puis viennent le fougères, les palmistes. La région du centre eî couverte de forêts que Ton a eu le tort de déboi ser. Les noirs marrons et les petits créoles qui a réfugient dans Tintérieur dea terres ont une ma nière de défricher qui peut sembler très pittorag que, mais qui n'est guère conçue selon les lois d l'économie politique. Ils mettent purement et sim

plument le feu aux arbres, et n'arrêtent rinceudie qne lorsqu'ils ont obtenu un terrain d'une étendue snffisante. Ce terrain une fois épuisé, ils recommencent sur un autre point. Or dans le centre les éléments substantiels du sol se réduisent à une couche d'humus sans consistance, qui glisse facilement sur le sous-sol et dépouille prompte ment le terrain de sa partie cultivable, car ce terrain ne tarde pas à se dessécher, et devient une poussière que les vents portent au loin.

L'île Bourbon a de nombreux cours d'eau, parmi lesquels méritent d'être mentionnées les rivières do Saint-Denis, des Pluies, de Sainte-Suzanne, du Mât, des Roches, des Marsouins, de TEst, des Gralets, de Saint-Étienne et du Rempart. Trois ou q.uatre ponts, souvent emportés, souvent reconstruits, en permettent le passage, bien que généralement on les passe à gué, car presque toutes ces civières n'ont vraiment de l'eau que pendant la Saison des pluies.

Elles fournisseut d'assez bous poissons, la chitie et le poisson plat^ inconnus en Europe; en outre, l*anguille et une infinité de petites bêtes du genre goujon*

L'étang de Saint-Paul reçoit les eaux du Berï^ica et communique' avec la mer par un canal bordé d'une belle promenade plantée de rosiers.

Les autres sont les étangs de Gol, de Saint- André de rilette-à-Patience et la Mare-à-Pouled-d*eau, s Salazie.

Salazie, vaste cirque entouré de montagnes est renommée, ainsi que Mafatte et Cilaos^ poui ses eaux thermales.

Le climat de Bourbon est beaucoup plus dou?

que ne pourrait le faire supposer sa situation sous la zone torride. La moyenne de la chaleur est d< 24 degrés. Les nuits sont fraîches. La brise de mer qui souffle pendant la journée diminue sentiblement cette chaleur. Les maisons sont bâties de façon à rendre supportables les heures brûlantes du milieu de la journée.

L'hiver et l'automne sont inconnus à Bourbon. L'année est divisée en deux saisons : l'hiver, qui correspond assez bien pour la température à notre mois de juillet, commence en mai et finit en octobre; l'hivernage, saison des pluies, de la chaleur et des ouragans, commence en octobre et finit en avril.

En juillet et en août, on récolte les pistaches, Tarrow-root, le gingembre, le safrau, l'igname et les ambrevades. Le thé se récolte en novembre.-

C'est pendant Thivemage^ c'est-à-dire l'été, qu'ont lieu, dans la région des tropiques, ces ouragans si souvent décrits que Ton appelle, à

Bourbon, coups de vent, et dont le nom scientifique est cyclone ; ce sont des tourbillons de plus ou moins grands diamètres, dans lesquels le vent augmente de tous les points de la circonférence jusqu'au centre, où règne un calme d'une étendue variable.

Lorsqu'un ouragan est près de se déclarer, la mer rugit sourdement, bouillonne et forme des ras de marée ; le soleil, semblable à un bouclier de cuivre rouge, incendie le ciel de ses rayons. Un calme profond règne dans la nature ; la chaleur diminue, les premières rafales s'abattent sur la terre et se succèdent alors avec une rapidité sans égale. Arbres, maisonnettes, récoltes, moissons, le tourbillon emporte tout; il soulève d'énormes toitures et les transporte au loin. Une pluie torrentielle fait déborder les rivières et inonde les terrains bas. La mer se rue avec violence .contre les rochers, et lance ses vagues mugissante?, à cinquante mètres au-dessus de son niveau habituel.

Quelques mots sur les races animales qu'on rencontre à Bourbon. De toute la race féline, le chat excepté, il n'existe dans cette île aucun spécimen. Les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames n'y foulent point aux pieds les arbustes des forêts. Aucun reptile ne se cache dans les fleurs de cactus ou de la jamrosa. Les serpents sont

inconnus à cette colonie. L'on n'y rencontre ni le boa, ni le cobra, ni le coralilOy ni le crotale, ni le bothrops lancéolé, ni la vipère, ni même la couleuvre la plus inoflfensive. Dans les bois apportés de rinde et dans les blés venant de Madagascar, il a dû s'en glisser plus d'un. Mais, paraît-il, ils meurent en touchant le rivage, car jamais on n*a pu acclimater cette horrible engeance... Et personne ne s'en est plaint.

Les araignées pullulent. Il y en a de toutes les formes, de toutes les grosseurs, des bleues, des vertes, des noires, des jaunes, des rouges et des blanches; des rondes, des oblongues, des plates, des velues et des glabres. Cependant, laraignée-crabe et l'araignée écarlate de Maurice manquent à la collection.

Les tangues sont de petits hérissons qui vivent dans les bois. Les noirs sont très friands de leur chair musquée, et la chasse aux tangues est une des occupations favorites des noirs marrons.

A propos de marron^ tout est marron dans la colonie. Il y a les noirs marrons ^ les cabris Triarrons^ les porcs marrons^ les chiens marrons et les fruits warrow5. Ce a: vocable » signifie sauvage ; on l'applique à tout ce qui vit en liberté, sans entraves; à tout ce qui mûrit sans fumier, sans serre chaude et sans jardinier.

On estime la- superficie des terres cultivées de *îîe Bourbon à 400,000 hectares, dont un huitième îst consacré à la culture de la canne à sucre. La îolonie compte plus de cent sucreries, dont la plu- >art fonctionnent à la vapeur. Viennent ensuite, >a,r ordre d'importance, les caféries, les girofleries -"t les guildiveries^ ou fabriques de rhum.

La récolte de sucre a donné à une certaine époque près de quatre-vingts millions de kilogrammes de sucre en une seule année. Aujourd'hui, cette ïécolte est diminuée d'un tiers au moins. Comme les bénéfices que donne la canne sont supérieurs à ceux qu'atteignent les autres produits, quantité de propriétaires ont détruit leurs plantations primitives pour se Uvrer exclusivement à la culture de la canne à sucre* Le terrain s'est promptement épuisé. Une maladie a frappé le roseau, un insecte, nommé borer^ s'est glissé dans la canne qu'il dessèche, et depuis lors les sucreries de Bour-^ bon sont en proie à une crise périlleuse.

Ce végétal est un roseau noueux, d'une couleur rougeâtre à l'extérieur, blanche à l'intérieur, et rempli d'une moelle spongieuse qui sert dé réceptacle à un jus sirupeux nommé Tesou^ et qui, concentré et solidifié, forme le sucre.

Les restes de la canne, moelle, feuille et écorce, une fois séchés, se nomment bagasse»

On s'en sert pour entretenir le feu des sucreries. Si bien que ce faible roseau fournit en même temps un produit alimentaire de grande valeur et un combustible de bonne qualité et peu coûteux.

Il faut à la canne dix-huit mois pour mûrir.

La récolte se fait promptement, afin que le roseau n'ait pas le temps de sécher avant sa manipulation.

La canne à sucre fut introduite à Bourbon, il y a un demi-siècle, par le vénérable' Charles Desbassayns, bienfaiteur de la colonie, chef d'une des familles les plus respectées, les plus aimées du pays.

Le café était autrefois le principal produit de Bourbon, où l'on comptait près de cinq cents caféries.

Vers 1710, on découvrit dans l'île des plants de café marron^ et, cinq ans plus tard, le capitaine du Fougerais de Garnier, selon les uns, le capitaine de la Boissière, suivant les autres, y apporta des plants de café pris à Moka.

Cet arbuste aux feuilles luisantes croît à l'ombre des grands arbres; le soleil le tue. Il produit une fève séparée en deux lobes, qui est le café. A juste titre, le café de Bourbon passe pour être le meilleur après celui de l'Arabie, et, dans la colo-

nie, celui de Saint-Leu est cité comme préférable à tout autre.

Le tabac se cultive à Bourbon sur une assez petite échelle, bien qu'il y réussisse admirablement, car, six mois après avoir semé les graines, sa récolte est faisable. L'on n'y prépare que le tabac en carotte, cultivé et apprêté par les affranchis; les Indiens en vendent au prix de trente et quarante centimes le kilogramme.

Le tabac doit être cueilli lorsqu'il est arrivé à sa complète maturité. La feuille est alors marbrée de jaune, cassante, veloutée et boursouflée. Après avoir fait sécher les feuilles, en ayant soin que la dessiccation ne s'opère pas trop vite, un mois ou six' semaines au plus, on les réunit en tas, on les bat, et enfin on les trie. L'on procède ensuite à l'opération du manocage^ ce qui consiste à former des paquets appelés manoques. Chaque tas est ensuite comprimé, et l'on observe bien que la chaleur des masses de feuilles ne dépasse pas trente degrés. Le produit est alors mis en .vente.

Avant la découverte du Sea- Islande le coton de Bourbon passait pour le plus beau du monde, et, au commencement de ce siècle, on en exportait 50,000 kilogrammes. Aujourd'hui cette culture est à' peu près abandonnée.

Le riz et le blé sont aussi fort négligés. Jadis

Bourbon en approvisionnait Maurice; aujourd'hui rinde et Madagascar lui fournissent son approvisionnement. Saigon, Arakan, Calcutta, Coringhy, Pondichéry et Karîkal sont les principaux entrepôts du riz indien. Le blé vient surtout de Madagascar, il en arrive aussi d'Australie.

Parmi les denrées coloniales, le giroflier et le vanillier sont, de préférence, cultivés par les habitants dans les parcs et les jardins. Les vanilleries donnent des bénéfices considérables. Il faut des soins exorbitants pour préparer une récolte passable, et le moindre coup de vent peut anéantir en quelques minutes les espérances les plus chères du planteur.

La vanille est une plante grimpante, une liane ronde à feuille oblongue, arrondie à l'extrémité, épaisse et très charnue; tige et feuilles sont d'un vert pâle. Les fleurs sont blanches, épaisses et ressemblent un peu à la fleur de l'oranger, quoique leurs pétales soient plus allongés. La fécondation de la fleur s'opère artificiellement, et c'est à un créole, le jardinier Edmond, que Ton doit la découverte de ce fait curieux.

Les fruits d'Europe viennent assez bien h Bourbon. Pêches, fraises et framboises sont citées avec orgueil par les créoles qui les prétendent meilleures là-bas que chez nous. La vérité est que les

pêches sont petites, acres et vertes; les fraises n'ont aucun goût, et les framboises en ont un qui n'est pas celui de la framboise. Le raisin est délicieux. On en fait deux récoltes par an, mais il est rarissime : on le réserve pour la table.

Les fruits tropicaux existent à Bourbon avec une telle variété qu'il serait impossible de les nommer tous. Le plus connu est l'ananas, le roi des fruits, dont le goût rappelle à la fois la fraise, la pêche, la poire. Après l'ananas, vient la banane dont il existe une infinité d'espèces : la plus grosse est seule appelée par les créoles banane; la plus petite, un peu moins volumineuse qu'une datte, jaune comme Tor, se wornim figue mignonne : elle est d'un goût très fin. Le bananier croît dans toute espèce de terrain. Son tronc est formé de feuilles concentriques enroulées et fortement serrées, au sommet desquelles s'épanouit une touffe de feuilles longues et larges, satinées, d'un beau vert pré. Les régimes ou grappes de bananes pendent entre les rubans.

Le fruit que les créoles préfèrent à tout autre est la mangue, appelée par les Anglais mango. Il y en a autant de variétés que les poires chez nous, La meilleui'e est la mangue auguste. C'est un fruit d'une forme semblable à celle de la prune, d'un vert désagréable à l'œil à l'extérieur, et d'une

belle couleur . orangée à l'intérieur ; sa pulpe est très juteuse. Il a un goût prononcé d'essence de térébenthine, auquel on s'accoutume facilement.

Le mangoustan, qui vient de la Chine, est très délicat. J'en dirai autant de son compatriote, le letchi, dont la pulpe laiteuse a le goût ' du raisin muscat.

La goyave, gros fruit rempli de pépins, est d'un parfum très violent et n'est bonne qu'à faire des confitures. La bibasse et la nèfle du Japon sont sœurs. L'avocat, que les Mexicains nomment ahuaca^ et les Espagnols aouacate^ est une sorte de crème blanche, onctueuse, que Ton assaisonne, pour la manger, avec du jus d'orange, du rhum, ou du vin de Madère.

Le papaye est une espèce de melon, qui sort du tronc d'un arbre nommé papayer. On mange ce fruit à la cuiller. Les Anglais l'assaisonnent avec ses propres graines, qui sont aussi fortes que le poivre.

Le cœur-de-bœuf, le jaque, le mambolo, la lime et la prune de Madagascar, sont, comme le papaye, assez peu estimés, ainsi que le coing de Chine, la datte, le fruit à pain, le melon et la pastèque. En revanche, la famille des orangers a produit une immense variété d'excellents fruits :

citrons, cédrats, ponias, mandarines, vancossayes et pamplemousses.

Les légumes de France réussissent très bien à Bourbon. On y cultive des choux-fleurs, des betteraves, des carottes, des oignons, des concombres, des artichauts, des raves, néanmoins inférieurs aux nôtres, comme saveur.

Ainsi la pomme de terre est fort petite, d'un goût aigre ; la cambare ou igname, sorte de pomme de terre hindoue, atteint, au contraire, d'énormes proportions. La patate, de la même famille, est oblongue, d'un gris cendre violacé, et a un goût sucré, un peu fade.

Le manioc^ dont l'énorme racine pèse quelquefois cinq ou six livres, est un aliment abandonné aux noirs. Il apparaît quelquefois sur les tables créoles, mais si bien déguisé qu'il est méconnaissable.

Les brèdes sont des légumes herbacés qui se divisent en brède-martin, brède-morelle, brèdemalabare, brède-d'angode, brède-lastron.

Les jardins renferment encore le piment, les marganzes, les pipangayes, les pafoUes, les talos, les chouchoutes et les calebasses, de la famille des cucurbitacées ; les voèmes et les ambrevades, ou cytise des Indes.

De tous les arbres de Bourbon, celui dont le

souvenir restera le plus longtemps dans ma mémoire, cesilefilaos.

Une tige droite et polie, élevée comme celle d'un peuplier d'Italie, d'où s'échappent mille branches minces ornées de filaments ténus, d'un vert sombre : tel est le filaos.

Le vent soufflant à travers les branches les agite et les remue comme les plumes flottant à la brise du soir; il en tire un son harmonieux, semblable à celui des harpes éoliennes tendues au temps jadis sur 1^ cime des tours féodales.

Le bois noir^ diospyros melanida^ est ce que nous appelons ébène. On en fait de grandes charpentes. Le charbon qu'il donne est très recherché. Il couvre de son ombre les plants de café : ses feuilles sont d'un engrais excellent. Mais, s'il vivifie, il tue aussi. Lorsqu'il sèche, il faut le couper et faire disparaître les moindres débris de ses racines, car elles seraient fatales aux caféiers qui croissent sous son ombre.

On a récemment naturalisé à Bourbon Veucalyptus de la Nouvelle-Hollande, végétal singulier. Les feuilles de ses rameaux les plus rapprochés de la terre sont d'un vert blanchâtre, tandis que celles de la cime prennent une couleur bleue très foncée. Elles ont une odeur qui se rapproche de celle de la bruyère.

Parmi les bois do construction que possède Bourbon, on compte les bois de fer, le benjoin, le bois puant, le grand et le petit natte, ainsi que le goyavier < marron ». Le bancoulier, les deux tacamaaka, le rougle et le tom rouge sont moiijs souvent employés. Le bois de fer est d'une extrême dureté; il est incorruptible dans Teau, à ce qu'on aflB.rme. Le benjoin diminue de plus en plus; il n'est guère employé qu'au charronnage : on en construisait autrefois des pirogues.

Le teck de l'Inde, que les créoles nomment bois puant, et que les botanistes appellent fœtida maU' ritiana^ est compact, incorruptible et fort lourd : la sève de ce végétal corrode le fer.

Le natte est un très beau bois, dur, à grain serré, d'un rouge brun veiné de rouge clair; on en construit la plupart des maisons, et les bardeaux qu'on en tire font office de tuiles. Il sert aussi à confectionner des meubles, qui sont fort beaux lorsque le natte est bien poli et verni.

Avec le jacquier, bois veiné d'un jaune d'or, les créoles font de charmants petits meubles qu'ils ornent de marqueterie, des guéridons, des tabourets, des étagères, il donne un fruit monstrueux, à la peau rugueuse et d'une odeur fétide, dont les noirs sont très friands.

VJ2 wSIX MOIS A MADA(VASCAR.

A cette loDg'ue nomenclature, j'ajouterai le cinchona, que les missionnaires du Saint-Esprit avaient naturalisé dans les plantations de leur pénitencier de rilette-à-GuiJlaume. Cette source de richesses pour la colonie sera encore augmentée, puisque Ton est parvenu à conserver l'arbre qui donne le quinquina, après l'avoir dépouillé de son écorce. L'écorcequi repousse est, dit-on, plus riche en quinine que la première.

L'esclavage est aboli dans les colonies françaises depuis 1848. Il est remplacé par un servage à temps, qui s'appelle engagement. C'est à l'immigration produite par cet état de choses que l'île Bourbon doit l'immense variété de sa population. L'Inde fournit beaucoup d'immigrants qui appartiennent à différentes races. Le plus grand nombre vient de la côte Ae Malabar. Ils conservent scrupuleusement à Bourbon leurs différences de castes et leurs religions.

Le Malabar est obséquieux, servile et... voleur. Il permet à son maître de le traiter comme bon lui semble, rampe et tremble devant lui. En revanche, il ne perd aucune occasion de s'enrichir à ses dépens. Lorsqu'il est libéré de son engagement, il emploie les économies provenant de ses gages et de ses rapines à monter un petit commerce d'épiceries ou de liqueurs. Quelques-uns

sont devenus très riches à ce métier. Très industrieux, ils se font un point d*honneur de duper leurs clients. Leur effronterie n'a d'égale que leur soif de lucre.

Un certain nombre se convertissent au christianisme. Quelques-uns restent fidèles; beaucoup de ceux qui rentrent dans leur patrie apostasient. C'est pourquoi les missionnaires sont obligés d'agir avec prudence vis-à-vis de ces pauvres gens. Ils ont, à Saint-Denis, une église particulière, Saint- Thomas, où on leur fait des instructions en langue tamul, en malabar et en telinga. La plupart d'entre eux sont peu instruits.

Lorsqu'on interpelle un Indien, il est de règle de lui donner le titre d'-iyâ^A, qui signifie seigneur.

Les Malabars sont généralement de petite taille ; ils sont lestes, agiles, bien membres ; leurs traits sont accentués ; leurs cheveux et leur barbe, noirs, soyeux et luisants, frisent naturellement ; leur peau est plutôt bronzée qu'entièrement noire. Ils aiment les bijoux, et portent presque tous des chaînes, des bagues et des anneaux d'argent.

Leurs femmes préfèrent l'or, mais elles porteraient du fer plutôt que d'étaler du cuivre doré.

Ceux des Indiens qui ont adopté le pantalon et la veste de toile bleue des créoles, ont conservé le béret carré distinctif de leur race ; les uns l'ont

en velours ou en satin, les plus pauvres en drap.

Les femmes se drapent dans une pi^ce d'étoffe aux vives couleurs ; elles portent au nez un joyau d'or. Les lobes de leurs oreilles, distendus par le poids énorme des quantités de boucles qu'elles y suspendent, viennent caresser leurs épaules nues. Elles font de leurs cheveux un gros chignon qu'elles portent sur le côté droit de la tête. Leurs doigts sont chargés de bagues au chaton énorme, gravé ou ciselé.

Les Chinois, à Bourbon, se font doi^estiques ou marchands. Ils ont apporté là leur avarice proverbiale et leur habileté bien connue. Un Malabar est voleur comme dix Cafres ; un Annamite, comme dix Malabars; un Chinois, comme dix Annamites.

Les Chinois sont très industrieux, sobres, patients, économes et travailleurs. Sous ce rapport, ils sont les Ecossais de l'Asie. Presque tous ont conservé leur grande queue tressée, qu'ils enroulent autour de la tête lorsqu'ils se déguisent en Européens.

Leurs boutiques sont encombrées d'imitations et de contrefaçons des objets d'art fabriqué^ en Chine. Ils savent vendre très cher, et réalisent, à petit bruit, des bénéfices assez ronds. Généralement ils sont méprisés.

Les Annamites sont des Chinois, moins la ba£f-

sesse, plus la férocité. Ils sont mauvais compagnons, querelleurs, vindicatifs, peu sociables. Ils parlent les langues tonquine et cochinchinoise, et suivent la religion de Bouddha.

Il n'y a plus, à Bourbon, que très pçu de Malais. Ce sont, en général, d'anciens esclaves que les négriers étaient allés arracher à leur pays et à leurs familles. Ils se sont implantés dans l'île, et y ont fait souche. Les îles de la Sonde, les Philippines et les Moluques fournissaient aussi quelques esclaves ; mais depuis bien longtemps on a cessé le commerce de la chair noire, et les habitants de ces îles préfèrent demeurer tranquillement chez eux.

Sous le nom de Cafres, on désigne les nègres appartenant aux différentes races africaines. Ils ont les cheveux crépus, la peau d'un noir sale, la bouche grande, les dents blauçhes, le nez épaté. Le nom cafre signifie infidèle ; il a été donné par les Arabes mahométans aux habitants de la côte d'Afrique située entre le Congo et les possessions portugaises de Mozambique.

La Cafrerie proprement dite, découverte par Vasco de Gama en 1498, est habitée par une infinité de peuplades : les Koussas, les Tamboukis, les Monboukis, les Yombouzes, les Botougas, les Maguinis, qui occupent l'immense territoire, d'au moins quatre cents lieiies parrées, situé entre la

ly; SIX MOIS a Madagascar.

Hottentotie, la côte de Mozambique, le Congo et la Cimbébasie.

Les Cafres sont, en général, moins intelligents que les Asiatiques. En revanche, ils sont d'une force herculéenne. La civilisation adoucit leur caractère, mais elle ne peut leur faire perdre leur naïveté.

Le Cafre est aussi voleur, mais il déguise ce vice et se contente, au lieu de prendre purement et simplement l'argent dans votre poche, de bénéficier sur les achats que son maître lui fait faire. Il pratique ranae du panier. Il s'attache facilement, il est fidèle, reconnaissant, affectueux. Le Cafre a plus de rudesse, plus de rusticité apparente que le Malabar ; il s'exprime en moins bons termes, il est moins respectueux ; mais il a bon cœur, s'attendrit facilement. Il connaît ce mal terrible, la nostalgie.

J'ai connu un vieux Cafre affranchi qui, depuis trente ans au moins, avait quitté son pays, et qui chantait encore, chaque matin, le chant de guerre Je sa tribu.

Beaucoup se tatouent le visage, en plissant leur peau sur leur nez et le front, ce qui forme des « grains de mahi » ou maïs.

Les mulâtres, chacun le sait, naissent de l'union d'un blanc et d'une femme noir3. Leurs traits

sont un singulier mélange de deux types absolument dissemblables. Suivant leur degré, on les divisait jadis en mulâtres, métis, quarterons, griflFes, etc. ; aujourd'hui on les appelle respectueusement « hommes libres de couleur. »

Ils sont généralement beaux^ intelligents, aptes au travail, mais leur orgueil, leur vanité, leur fierté n'ont pas de bornes. Leurs instincts naturels sont rarement bons. Ils prennent des deux races dont ils viennent les vices et les travers particuliers à chacune d'elles.

Les mulâtres forment aux colonies uq,e classe à part, que l'on tient à honneur de ne pas fréquenter. Certaines familles, dans lesquelles une alliance noire a eu lieu depuis cinq ou six générations déjà, sont considérées comme étant « de couleur, » bien qu'aux yeux des étrangers les membres de ces familles ne diflFèrent nullement des véritables blancs. Les mulâtres ont beau être riches, jouir dépositions sociales élevées, on ne les voit pas, on les exclut sans pitié. Un blanc qui épouserait la fille d'un mulâtre, ce mulâtre fût-il magistrat, officier supérieur, fonctionnaire public, serait frappé de la même réprobation.

Les premiers habitants de la colonie furent des colons de Madagascar, échappés au massacre de Fort-Dauphin. Les créoles sont d'une beauté de

lAS SIX MOIS A MADAGASCAR.

ooustiîutîon qui tient à Tusage, encore en vigueur,

wU- v,' voi-.it iToner les mouvements de l'enfance.

IVs ::'.u:: v.ourri^sou a la force de soutenir sa

J..\ >'.■> r-'iii. <es jambes, on le débarrasse de ses

.* '^--.^i, -•:, \èri: d'une simple chemise, on le laisse

;\-. .V .i N.^Li aise sur le lapîsdela varangue.

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