LES MORMONS
grande chaleur du jour, on éprouve réellement quelque fatigue à voyager ainsi. Les chemins à peine tracés fournissent cependant une poussière insupportahle. Il faut donc renoncer à décrire le nombre des secousses éprouvées et le fâcheux état de nos personnes, méconnaissables par suite des nuages poudreux produits parles roues de notre voiture.
De nombreux troupeaux, livrés à eux-mêmes toute l'année, paissent dans ces solitudes. Nous les apercevons au loin. Si une vache ou un mouton meurt de faim et tombe au bord de la route à peine visible, on n'y prend pas garde; la voiture se détourne un peu pour éviter le cadavre qui restera là jusqu'à sa décomposition complète.
Une quantité de lièvres [Jack rahhit) courent devant nous, effrayés par le bruit de nos chevaux; ils vont se cacher sous les maigres sauges au feuillage bleuâtre, seuls arbrisseaux de ces déserts, et de là nous regardent passer. Nous voyons fuir aussi les chip monks, minuscules et charmants petits écureuils des sables, et plusieurs fois des loups, inquiets et sauvages, errant au loin.
Un voile de poussière nous dérobe presque constamment la vue des belles fleurs qui poussent dans ces terres abandonnées de même que sur les montagnes bleues de l'horizon.
Douze heures se passent ainsi, sans Beaucoup de charme, et nous voici enfin à Cedar City, village mormon qui me semble un oasis après la longue route monotone parcourue depuis le matin.
Cedar a de belles avenues plantées de beaux arbres, de jolies maisons de briques, et des enclos, fermés par des haies, tout remplis de fruits et de légumes. Des ruisseaux d'eau vive descendant de la montagne courent de toutes parts et vont se jeter dans une petite rivière dont on entend le joyeux murmure.
Une grande montagne de grès rouge abrite Cedar. x'Vlentour sont des champs et des prairies.
M. Lund est mormon. Il connaît tous les habitants, et son premier soin est de me conduire chez le bishop (évêque) de Cedar, qui nous donne à souper et un gite pour la nuit.
Le bishop est cultivateur. Il a deux femmes, parait-il, mais je
n'ai vu qu'une do ces dames, la plus âgée certainement. Elle me paraît intelligente et instruite; c'est elle qui nous sert à table.
La maison, d'une propreté irréprochable, sert d'asile aux rares voyageurs qui passent à Cedar : c'est aussi le bureau télégraphique. Dans le salon, un bon feu nous réchauffe: il v a des tapis partout. Des journaux sont ouverts sur la table: la cheminée est ornée d'un grand cadre contenant le règlement pieux que la famille doit suivre chaque jour.
Les jeunes filles du bishop. pour terminer la soirée, jouent de l'orgue ; un des garçons de ferme (du moins je lavais pris pour tel à mon arrivée) entre, nettoyé et proprement vêtu: il chante avec elles des romances.
M. Lund me fait visiter ensuite plusieurs autres cultivateursmormons de Cedar. Dans toutes les maisons j ai pu remarquer le même ordre, la même propreté extrême le même confortable; on ne croirait pas être dans un pays aussi éloigné de toute civilisation. A trois heures du matin il faut repartir : M. Lund m'accompagne ; nous disons adieu au brave bishop et à sa famille ; tout le monde s'était levé pour nous souhaiter le bon voyage traditionnel. Vers une heure nous arrivons à Silver Reef ; c'est l'entrée des rochers grandioses de l'Utah.
Les paysages de ce pays et ceux de Kaibab dans 1" Arizona ne ressemblent assurément à rien de ce que Ion voit dans les autres contrées de l'Europe.
L'iierbe des prairies pousse sur des terres sablonneuses de grès vert, blanc, rose, jaune doré, etc., du ton le plus éclatant. Les montagnes, la plupart en roches de grès, sont bigarrées de couleurs semblables. Toutes ces teintes si diverses, voisines les unes des autres, et souvent sans aucune transition, sont d'un effet étrange, indescriptible. Sous la lumière et le feu du soleil, l'aspect du sol et des montagnes produit sur moi des impressions tout à fait fantastiques, invraisemblables, d'autant plus que la végétation elle-même n'est pas d'une apparence moins bizarre ; les fleurs étincelantes du mois de juin, des cèdres au feuillage vert foncé, des sauges bleuâtres font encore ressortir avec un plus vif éclat
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ce mélange et, pour ainsi dire, ce débordement de couleurs presque extravagant. Je m'arrête une journée h Silver Reef, petite cité d'environ 400 habitants venus de bien des endroits divers. Des Chinois, quelques Indiens nomades, des Irlandais, des Canadiens et des Américains, puis enfin quelques sœurs de charité qui ont courageusement organisé une maison de secours pour les malades. Silver Reef est en prospérité, à cause des mines d'argent découvertes, il y a déjà quelques années, et dont plusieurs sont assez importantes.
M. Allen, directeur d'une de ces mines, grâce à la recommandation de mon compagnon de voyage, veut bien me faire visiter la sienne. Elle a une profondeur de 83 mètres environ, et son développement est de 400 mètres. En six années, depuis qu'on l'exploite, elle a déjà donné 18 millions de dollars ou 90 millions de francs. Une tonne de roc peut fournir une moyenne de 2o dollars ou 12o francs.
Le minerai se trouve surtout dans les couches fossiles de plantes aquatiques. On y recueille l'argent à l'état de chlorure et quelquefois aussi de sulfure. Dans les couches de claiy shale ou argile on rencontre de l'argent natif en minces petites feuilles.
Cette mine est creusée dans les épais bancs de grès vert et blanc. L'argent est retiré du minerai par voie d'amalgame. Cette opération se fait dans une usine de Silver Reef, située tout auprès des mines.
Avant de me faire ses adieux, M. Lund me présente au conducteur qui me mènera à Kanab.
Me voici donc avec un nouveau compagnon. C'est un Canadien qui parle fort bien le français. Elevé au Canada, dans une famille relativement aisée, son père a voulu lui rendre avant tout notre langue familière.
Cet homme est un type curieux. A peine avait-il atteint sa majorité qu'il avait déjà dissipé tout son avoir. Il s'engagea comme marin et alla faire la pèche à la baleine. Puis, changeant de métier, il se fit mineur. A San Francisco il devient riche ; mais il se ruine trois fois en quelques années dans des spéculations de
mines et redevient simple ouvrier. Enfin le voici installé à Silver Reef ; il y est loueur de voitures et il est bien convaincu qu'il va refaire sa fortune une quatrième fois.
Nous nous installons dans une voiture aussi peu confortable que celle qui m'a conduite à Silver Reef, et les chemins ne sont pas moins mauvais. Heureusement le paysage est toujours splendide. Les rochers de Yirgen River sont de couleur rose et gris d'argent, et je regarde avec surprise leurs silhouettes découpées et dentelées de mille façons fantastiques.
Nous passons au milieu du village de Toquerville, dont toutes les maisons sont cachées sous les arbres et les fleurs.
Les solitudes recommencent; toute la journée ce ne sont que déserts ; puis nous côtoyons les Vermillon Cliffs, longue chaîne de montagnes de grès rouge qui dominent de grandes prairies où paissent de nombreux troupeaux.
Le clair de lune éclaire féeriquement toutes ces scènes grandioses.
Il est minuit; nos chevaux, fatigués de leurs quinze heures de voyage, s'arrêtent devant P2)9e5/?rm^, ferme complètement isolée dans les sables et les ranchos.
Malgré l'heure avancée de la nuit, on nous y accueille gracieusement. La porte d'une sorte de hangar s'ouvre à notre appel et nous y achevons la nuit enveloppés dans nos couvertures ; nous y restons jusqu'au matin.
Le lendemain, à midi, nous étions à Kanab.
Kanab est située sur le bord d'une rivière presque toujours à peu près desséchée, mais qui grossit dans les saisons de la fonte des neiges et se répand au loin en inondations, enlevant les sables et couvrant de ses paux tout le pays.
De grandes roches de grès rouge (le Triassic escarpnient) abritent ce village d'un côté, de l'autre le ranclio se perd à l'horizon. Il y a là peut-être 500 âmes.
L'isolement des habitants serait complet, mais par leur propre industrie ils ont su se relier avec les villes plus heureuses et plus civilisées de leur contrée.
KÂNAB. 79
Le télégraphe y est installé! Je ne pouvais m'empeclier de penser qu'en France bien des villages sont moins éloignés des centres que le petit Kanab, situé aux confins de la province de rUtali, et cependant nos paysans ne songeraient guère à établir à leurs frais un réseau télégraphique pour avoir plus vite des nouvelles intéressantes de leur pays, môme s'ils en avaient la permission.
Chaque maison est dans un clos entouré de haies de rosiers jaunes; les avenues sont bordées d'acacias.
L'eau de Kanab River est amenée dans la cité par un aqueduc en bois de quelques kilomètres de longueur, à ciel ouvert. Moyennant un abonnement d'eau, les habitants y peuvent cultiver quelques légumes et des fruits.
Les Mormons aiment les jardins et s'en occupent avec grand soin. Ils ont même dans leur enclos quelques pieds de vigne, qui leur donnent un bien faible produit, mais qu'ils apprécient comme la récompense de leur travail et de leur lutte constante contre la sécheresse.
Mon entrée à Kanab a causé, paraît-il, une grande émotion. Les Mormons sont en ce temps-ci méfiants.
Le gouvernement des Etats-Unis, fatigué de leurs excentricités, veut les faire rentrer dans la loi commune et supprimer leur bigamie. Depuis le décret de 1882 contre la polygamie et la « cohabitation », on les poursuit, on les condamne à la prison et à des amendes; dans le petit village de Panguitch, deux hommes ont été ainsi enlevés et menés en prison. On exige qu'ils renvoient leurs femmes non légitimes et ne gardent que celle qu'ils ont épousée la première avec ses enfants. Sous le coup de ces menaces, les Mormons craignent incessamment des rondes de police et des surprises. Au lieu de se faire comme autrefois une gloriole d'avoir plu sieurs femmes, ils nient le fait surtout devant des étrangers qu'ils craignent toujours.
La religion mormonne reste d'ailleurs fort mystérieuse pour une personne qui ne séjourne pas longtemps dans le pays. Il ne peut en apprendre quelques faits que par les journaux qui ra-
content de temps à autre les scandales causés par des batailles de feinmes jalouses les unes des autres. Mais ces bruits euxmêmes demanderaient à être vérifiés exactement. Mon arrivée ayant été signalée, quelques habitants étaient sortis du village et s'étaient cachés dans les rochers.
Moins timide, la femme de mon futur guide me reçut au seuil de sa maison. M. Powell m'avait donné une lettre de recommandation toute spéciale ; je la lui remis.
(( Mon mari est absent, me dit-elle avant de l'avoir lue, vous ne verrez personne ici. »
Ces derniers mots exprimaient visiblement une méfiance qui s'est immédiatement dissipée après la lecture de la lettre. Nathan Adam n'a pas craint alors de se montrer, et j'ai été parfaitement accueilli par tous ces pauvres gens dès qu'ils ont été persuadés que je venais simplement chez eux en touriste et non comme détective du gouvernement.
Ils m'ont donné l'hospitalité, car il n'y apoint d'hôtel à Kanab; il faut loger chez l'habitant ou camper dehors dans les ranchos.
Kanab est le point central d'où l'on peut rayonner pour faire les principales excursions des grands canons.
La carte (fig. 22) montrera plus aisément au lecteur l'itinéraire que j'ai suivi pour visiter les canons et les forêts de l'Arizonaet del'Utah.
Mon premier voyage, convenu avec Nathan, mon futur guide, eut pour but le mont Trumbull et les gorges de Toroweap.
C'est une tournée de sept jours entiers ; la difficulté de trouver de Feau dans les déserts qu'il faut traverser rend cette exploration quelquefois pénible.
Nous achetons à Kanab, dans l'unique magasin du village, des boites de conserves, du thé, du café et quelques autres choses nécessaires; il n'y a guère de variété et de choix possible.
Nathan emmène avec lui son fils, qui sera un aide utile. Nous avons pour nous trois chevaux et un autre pour nos bagages.
La vie ordinaire du touriste une fois sorti de Kanab s'organise à peu près ainsi : lever à quatre heures du matin, déjeuner à