LE PACIFIQUE ET LE COMMERCE DES COQUILLAGES
Le transport par chemin de fer fie 200 tonnes de coquilles do Los Angeles à Philadelphie s'élève à 150 francs, tandis que le prix de chargement pour la même quantité de San Pedro au Havre n'est que de 58^'',75.
Cette différence énorme de 91^%2S en faveur de l'Europe préoccupe les Etats de Californie. Les Américains désireraient profiter de ce commerce de coquilles et garder chez eux les millions qu'ils envoient en Europe. Ils ont, heureusement pour nous, lutté inutilement jusqu'à présent contre des habitudes et des préjugés difficiles à détruire. Nous devons cependant nous
Fig. 39. — Carte de l'excursion h Mariposa Grove et à la vallée de la Yosemite (Californie) (page 140).
attendre bientôt à perdre cette branche intéressante de l'industrie française qui sera exploitée tout entière en Amérique.
Si les excursions sont belles autour de San Francisco, il faut avouer qu'elles ne sont pas toujours aisées à exécuter. Pour les dames surtout, la fatigue est grande. Les forêts de Mariposa et les big trees^ la vallée de la Yosemite sont des lieux dont le monde entier a entendu parler. Leur réputation est loin d'être exagérée ; il y a sur la terre des sites merveilleux. Les poètes les ont chantés, les artistes les font connaître avec leur pinceau, et cependant leurs œuvres ne donnent point encore un aperçu de
la réalité. On va dans ces lieux enchantés! Ils sont encore plus beaux que toutes les descriptions qu'on pourra faire. C'est ainsi que les régions du mont Blanc, le cirque de Gavarnie avec le mont Perdu et les vallées qu'il domine, tant d'autres grandioses paysages enfin, ne pourront jamais craindre de récits exagérés. La Yosemite et Mariposa sont du nombre.
De San-Francisco on prend le chemin de fer pour Madera. La carte (fig. 39) indique l'itinéraire qu'on doit suivre pour faire l'excursion complète. On y achève à peine la dernière partie de la nuit, car dès l'aurore, à cinq heures et demie du matin, un grand char à bancs, capable de contenir dix-huit à vingt personnes, attelé de six chevaux, vous entraîne au milieu de la poussière à travers les champs déjà récoltés. Nous suivons longtemps le curieux aqueduc de bois de 6G milles de longueur qui amène l'eau aux habitants de Madera, et nous entrons enfin dans les montagnes. Pour arriver à Clarks, où se trouve l'Hôtel des touristes, des relais fréquents sont organisés par le service de la poste, car notre voiture, pleine de voyageurs, sert encore à porter les lettres et les menus paquets. iNous changeons ainsi dans le courant de la journée jusqu'à six fois nos chevaux.
De Madera à Clarks, il faut donc en utiliser trente-six pour faire le voyage. De vastes écuries sont installées sous des hangars construits en planches avec les arbres de la forêt, ainsi que (les greniers à foin pour les animaux. Sur les portes de ces bâtiments, je remarque des trophées curieux. Ce ne sont plus, comme chez nous, des chauves-souris ou des oiseaux de nuit qui sont (doués sur le bois, mais bien des peaux de serpents à sonnettes (|ue les palefreniers ont empaillés tant bien que mal après les avoir tués dans les rochers. Ces reptiles, d'après les échantillons que j'ai vus ainsi, sont beaucoup plus développés en Californie que dans la province de l'Utali. Plusieurs de ces peaux n'avaient pas moins de 2 mètres de longueur. Si les Américains pensent aux chevaux, ils n'oublient pas non plus les voyageurs. A côté des écuries, des maisons de bois couvertes de plantes grimpantes sont prêtes pour vous abriter, et l'on vous y prépare les
Fig, 40. — Cabane de bois d'an gardien dos liig trees de Mariposa Grove (Californie)
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repas nécessaires qu'il faut prendre dans la journée. Les lavabos et les toilettes indispensables par suite de la poussière des chemins y sont également installés ; mais tout cela est bien primitif d'arrangement. Il ne faut pas penser au luxe et au confortable dans ce voyage de quelques heures.
Les deux premières parties de l'excursion sont presque insignifiantes. Roulés déjà depuis dix heures dans notre char à bancs, défigurés parla poussière, le découragement commençait. Nos pauvres compagnes de voyage avaient encore du courage, mais la gaieté et l'enthousiasme diminuaient à vue d'œil. Nos chevaux courent toujours cependant, nous entrons enfin dans les régions intéressantes.
Voici des chênes verts séculaires au noir feuillage, des montées et des descentes continuelles pleines d'aperçus pittoresques de la Sierra Nevada.
La fatigue et ses ennuis sont alors oubliés; dans notre voiture c'est un réveil complet. Les dernières lueurs du jour, avec leur reflet d'incendie, éclairent les arbres de la forêt de Mariposa. Un nombre incalculable de pins de 40 et 50 mètres de hauteur, d'une grosseur déjà considérable, semblent nous fermer la route, leurs troncs rougeâtres s'élèvent droit comme des piliers de cathédrale, pour soutenir une voûte magnifique toute formée d'un feuillage épais.
Nous avons aussi de temps à autre des éclaircies qui nous montrent l'immensité de la forêt voilée déjà par les nuages blancs, les brumes argentées du crépuscule.
A huit heures du soir nous arrivons à Clark's hôtel avec la nuit complète. Il y avait quatorze heures que nous avions quitté Madera, nous voici à 1 ,000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
La situation de l'hôtel est délicieuse, il est au milieu d'une vallée pleine d'une herbe verdoyante toute parsemée de fleurs, au bord d'un cours d'eau limpide avec les grandes forêts pour cadre. Le propriétaire de l'hôtel me donne obligeamment tous les renseignements pour que je puisse partir, dès le lendemain, à cheval, visiter la région des Big trees ou Mariposa grove.
La destruction de ces forêts superbes semblait imminente. Un certain nombre de Californiens, excités par l'appât du g-ain, avaient déjà organisé l'abatage des séquoias. La dévastation commençait, mais les Etats de Californie, lieureusement, prirent des mesures pour empèclier de pareils actes de vandalisme. Ils mirent un terme au pillage de ces admirables curiosités naturelles en faisant une loi de protection. Les immenses séquoias et les forets qui les entourent sont devenus propriété nationale, ils n'ont plus à craindre les effets d'une spéculation barbare.
Les Etats de Californie ont depuis quelques années fait d{; grandes dépenses dans ces forets uniques peut-être au monde. Quelques cliemins bien dirigés au travers des arbres donnent un accès facile aux voyageurs. Ils peuvent parcourir les plus beaux endroits en voiture, et des sentiers sont tracés pour les piétons.
Des gardiens liabitent aussi sous les arbres dans des cabanes de bois, pour surveiller et empêcher les dégradations faites par le public ou les Indiens (fig. 40). La végétation est partout remarquable, les pins de 3 et 4 mètres de grosseur abondent, mais c'est à une distance de 6 milles de l'hôtel Clarks que les séquoias commencent seulement à être vus ; ces géants de la forêt vous écrasent de leur grandeur. J'approchais avec mon cheval de ces produits merveilleux de la nature. Le moindre tronc de ces arbres inouis atteint les dimensions de 8 et 10 mètres de diamètre. Avec les grosses racines situées à la base du séquoia, il faut faire un parcours de 30 ou 40 mètres pour achever de le tourner, c'est à peine croyable.
Dans la notice publiée par M. J.-D. Whitney, sous les auspices du Geological Survey of California^ une liste des principaux arbres de Mariposa grove et de Calaveras avec leur dimension exacte de grosseur et de hauteur donne bien l'idée de ce que peuvent être de semblables forêts. J'en détache quelques-uns des numéros les plus intéressants. A Mariposa, l'arbre n" 15 a 90 mètres de hauteur et une circonférence de 20 mètres à partir du sol, il est remarquable par ses formes régulières ; le n" 245 a 90 mètres de hauteur, 27 de circonférence à partir du soi et
Alb. Tissaxdîe».
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22 mètres à 2 mètres au-dessus du sol; il est brûlé d'un coté. D'autres encore, les n"*" 304 et 330, sont notés comme ayant l'un 9 mètres de diamètre, mais il est malheureusement brûlé sur un de ses côtés, c'est le plus gros de Mariposa ; l'autre est splendide, il a 33 mètres de circonférence à partir du sol, mais il est aussi brûlé en bien des endroits. A Calaveras, les séquoias ont reçu des noms : le Keystone state a une circonférence de 15 mètres à 2 mètres au-dessus du sol, et 108 de hauteur; le General Jackson a 19 mètres de circonférence à 2 mètres audessus du sol et 110 mètres de hauteur, etc.
On voit que les arbres de Calaveras sont plus hauts généralement que ceux de Mariposa, mais cette différence est peu sensible pour les yeux des voyageurs.
Les récits plus ou moins exacts et même exagérés dont cet arbre gigantesque fut l'objet, il y a une vingtaine d'années, passionnèrent la presse horticole des deux mondes. Chaque nationalité revendiquait la priorité baptismale du gros arbre américain.
La fièvre de l'or, importée du nouveau continent, faisait alors de terribles ravages dans les cerveaux européens, et les nombreuses émigrations qu'elle provoqua en Californie n'avaient qu'un unique but. Aussi, bien que plusieurs voyageurs eussent déjà parcouru ce merveilleux pays, cet arbre resta-t-il inaperçu pendant longtemps aux yeux des étrangers, malgré sa stature remarquable.
C'est à l'infortuné G. Douglas, qui devait quelques années plus tard périr d'une façon tragique en poursuivant ses explorations botaniques, qu'on doit la découverte du Séquoia gigantea. Les renseignements fournis par ce voyageur parurent si extraordinaires, qu'ils furent publiés alors dans le Gardners chronicle, par les soins d'un botaniste anglais d'un grand mérite, le docteur Lindley. Mais Douglas ne put faire connaître autrement que par un récit son heureuse découverte. Ne put-il pas atteindre les rameaux élevés de cet arbre colossal? C'est ce qu'on peut croire ; toujours est-il qu'il crut tout d'abord devoir le rapporter au genre Taxodium.
L'erreur ne tarda pas à être rectifiée, mais il y eut bientôt une dispute curieuse entre les savants botanistes des deux nnondes. L'arbre étudié et reconnu comme espèce nouvelle devait recevoir un nom officiel. Le botaniste anglais le nomma Wellingtonia, l'Autrichien Endliclier le baptisa du nom de Séquoia , l'Américain prétendit que ce géant ayant été découvert sur le sol des Etats-Unis devait s'appeler Washingtonia. On voit que pour nommer cette conifère gigantesque il y a véritablement l'embarras du choix.
Après les récits des savants qui avaient pu visiter ces régions, vinrent ensuite des échantillons qu'on put mettre sous les yeux du public.
Au Palais de Cristal, en 1855, les Américains avaient fait un véritable tour de force ; ils amenèrent de la Californie, sur des navires, des plaques d'écorce de Séquoia, qui, rapprochées et superposées suivant un certain ordre, reconstituaient le tronc de l'arbre jusqu'au sommet du palais de l'exposition. La vaste salle que formait le vide intérieur permettait à trente personnes de se tenir à table dans cet espace. Un incendie, malheureusement, a détruit cette curieuse construction qui donnait si parfaitement l'idée de ces véritables monuments de la nature. A l'exposition de San-Francisco on admirait aussi un cylindre d'écorce qu'on avait pu enlever tout d'une pièce. Il avait 8 mètres de hauteur et on l'avait placé debout ; il formait ainsi une chambre circulaire. Des canapés et des fauteuils, un piano en étaient les principaux ornements : quarante personnes pouvaient prendre place dans ce salon d'un nouveau genre. Un jour même, paraît-il, cent quarante enfants purent y entrer sans qu'ils y fussent gênés.
Dans une gravure américaine, reproduite fidèlement (fig. 41), on voit un séquoia gigantea de Calaveras grave qui a été scié à l'aide d'un mécanisme spécial. Cet arbre avait à sa base 33 mètres de circonférence, près de 11 mètres de diamètre. Lorsque ce géant végétal fut tombé, quelques touristes présents à cette opération organisèrent un orchestre, et un bal eut lieu sur le
vaste plancher massif formé par la section du tronc renversé.
Pour abattre un séquoia de ce genre, il fallait exécuter un travail peu ordinaire. On m'a dit que six bûcherons avaient été occupés pendant près de trente jours à cette besogne. Ils perçaient le tronc de nombreux trous fort rapprochés les uns des autres. L'arbre arriva peu à peu ainsi à se trouver en équilibre, seulement par son poids. Aidés de nouveaux bûcherons, ils tirèrent les cordages qu'on avait amarrés autour du tronc. La chute du géant fut émouvante, presque effroyable à voir, puis on travailla à la décortication du tronc, ce qui demanda encore plus de vingt jours de travail.
Plusieurs échantillons de cette écorce furent envoyés dans les Musées de l'Europe. Le Jardin des plantes en possède quelques fragments ; ils ont 30 à 40 centimètres d'épaisseur.
Les botanistes du pays donnent aux arbres de Mariposaun âge qui dépasse les limites de l'imagination. D'après les observations faites attentivement sur quelques troncs renversés par les vents ou les orages, on a pu compter les différents cercles marqués sur le bois même, ce sont autant de preuves du nombre de siècles qu'ils ont vus. On a pu constater qu'ils avaient 2,000, 3,000 années et quelquefois plus encore. Si le tronc est immense, la hauteur du séquoia n'est pas moins extraordinaire, la cime atteignant 100 mètres et plus, comme on le voit à Calaveras.
Le bois de séquoia est d'ailleurs d'excellente qualité. Il est homogène, quels que soient la taille et l'âge de l'arbre, léger, élastique, rougeâtre et susceptible d'un beau poli. Il se fend dans une direction rectiligne parfaite et est d'une longue conservation; il ne se fend pas au soleil.
L'écorce rouge, semblable à un feutre épais, est superbe de couleur, vigoureuse et pleine de sève; elle s'élève nue avec l'arbre jusqu'à une hauteur de 40 mètres environ. Les branches commencent alors; elles se multiplient et, toutes couvertes d'un feuillage menu et délicat, ornées de leurs nombreux fruits (fig. 42), elles complètent cette œuvre étonnante que les siècles accumulés n'ont pu détruire. On peut voir (fig. 43) celles du
lo2 SIX MOIS AUX ÉTATS-UNIS.
Grizzly giant, l'un des arbres les plus célèbres de Mariposa. C'est un de ceux qui ont malheureusement le plus souffert des incendies. Ses premières branches n'ont pas moins de 2 mètres de diamètre (pour nous elles passeraient déjà pour des arbres admirables). Prise sur le sol même, sa circonférence est de 31", 18; à 3°", 65 du sol, au-dessus de la naissance des racines, elle atteint encore 21°", 08. Son diamètre, à cette hauteur, serait donc de 7 mètres environ. Une maison de cinq étages de Paris s'élève au-dessus du sol d'un boulevard à près de 27 mètres environ ; placée à côté du Grizzhj cjiant sur le dessin et gravée à la même échelle que le séquoia, on peut comparer et se mieux rendre compte de la taille fantastique de ces arbres extraordinaires.
Les séquoias croissent souvent fort près les uns des autres, ils se touchent presque quelquefois et semblent s'élever côte à côte jusqu'aux nues.
On ne peut comprendre tout d'abord la grosseur de ces Big trees. Entourés d'arbres de diamètre déjà extraordinaire, ils ne paraissent énormes que lorsqu'on est tout auprès ; alors on éprouve un étonnement sans pareil (PI. YI).
Il y en a un grand nombre dans cette partie de la forêt : deux ou trois cents peut-être. On peut distinguer de loin leur tronc rouge, quoiqu'ils soient entourés encore de pins de plusieurs espèces : le Picea grandis , le Libocedriis decurrens, le pin argenté, etc., qui atteignent des dimensions énormes. Les branches et les troncs de ces arbres sont couverts en partie du lichen [Chlorea vulpina, Nyl.). Sa couleur vert jaunâtre produit un effet extraordinaire dans la forêt. C'est un spectacle inimaginable, et, sous ces ombrages épais, on se sent un bien petit être. Ces paysages sont trop grands pour les hommes.
Le sol de la forêt est un tapis de mousse épaisse, pleine de fleurs et d'arbrisseaux dont les teintes font rêver. Dans le demi-jour.de ces dessous de bois croissent des lis blancs et rouges, des azalées aux délicates couleurs, et le Mhnulus moschatus, au doux parfum de musc, embaume le touriste affolé par l'admiration.
A. TissAM.iKii. SIX MOIS ArX ÉTATS-UNIS. IMiuulu- VI. pa^o 1S2.
LUS M.;yuoiAs de maiuposa {siehua nkvada uk tALiKuiuNiE) (flaprès une ijliolograijhic;.
l'"iii;. 43. — Le Grizzly Giant.
mâriposâ et les arbres géants. 1^3
Le botaniste, M. Bolander, cite dans sa nomenclature de la forêt, parmi les plantes les plus remarquables : le RudbecJcia californica, Gr aj ;VAcomtit7n nasutum, Fischer; VAmsocarpus Bolande?'?', Gray ; V Epilobium angustifolnim ; le Veratrum californicum, etc.
Les séquoias se trouvent Jusque dans le haut de la montagne, à 1,800 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. Quelquesuns de ces arbres immenses ont été renversés; on est étonné de voir le peu de développement de racines qu'il faut pour maintenir en équilibre une masse semblable. D'une grosseur d'abord énorme, à la base du tronc, les racines diminuent rapidement et rampent à la surface de la terre, s'enfonçant à peine dans le sol. L'arbre se trouve soutenu ainsi par une sorte de plateau de terre et de mousse, maintenu par le réseau formé par les branches souterraines. Renversé par les orages, il soulève avec lui cette large motte dont on peut voir alors aisément les moindres détails.
Presque tous les séquoias de Mariposa ont été incendiés, il est rare d'en voir un intact. Les Indiens y mettaient le feu autrefois, malgré cela l'arbre a vécu. On peut entrer dans l'intérieur du tronc de quelques-uns d'entre eux et les traces d'incendie se voient fort haut dans l'arbre. Il semblerait qu'on se trouve dans une immense cheminée d'usine. La sève si puissante du séquoia a continué, malgré tout, à donner la vie aux branches supérieures et une écorce nouvelle tend à recouvrir peu à peu les parties brûlées. L'un des arbres les plus curieux comme exemple de force vitale extraordinaire, est celui dont le tronc a été coupé dans son axe. Une ouverture de 3 mètres environ sur une longueur de 9 mètres, dimension du diamètre de l'arbre, a été pratiquée pour qu'une calèche attelée de deux chevaux pût aisément passer avec les touristes et le cocher. Ce tunnel ne paraît pas avoir fait souffrir le séquoia, la sève circule encore assez dans les bas côtés du tronc et les branches sont toujours couvertes de leur belle verdure.
Lorsqu'on a passé sous cet arbre, situé presque en haut de la montagne de Mariposa grove, il faut pendant quelques moments
encore continuer l'ascension. Un spectacle inouï vous attend lorsqu'on arrive au but. La vue extraordinaire de ces immenses et épaisses forêts qui couvrent les montagnes et la vallée de Clarks avec ses fleurs et sa rivière vous apparaissent et forment un immense panorama absolument féerique.
Pour jouir plus aisément de ce point de vue merveilleux, on parlait à Clark's liotel d'un projet qu'on va bientôt mettre sans doute à exécution : c'est d'établir un chalet sur cette hauteur afin de pouvoir se reposer et prendre si l'on veut quelques rafraîchissements. Ce sera un lunch house, comme on dit là-bas.
Les heures de cette journée passée dans les Big trees de Mariposa s'envolent trop promptement, il faut songer déjà au départ pour la vallée de la Yosemite. On monte dans une voiture semblable à celle de la veille; mais, cette fois, la route est merveilleuse sur tout le parcours, et l'admiration ne cesse plus. Ce ne sont que vues grandioses de la Sierra Nevada, embellies par une végétation extraordinaire. Il semble que la beauté du spectacle ne puisse pas être dépassée, mais nous arrivons à la Yosemite! Encore sur le haut de la montagne, notre vue s'étend au loin dans ces lieux où nous allons descendre par mille lacets différents.
Depuis le mois de juin 1864 la vallée de la Yosemite est, comme Mariposa et Cal avéras, mise sous la protection des États de Californie. Elle est de même surveillée par des gardes de forêt et reconnue à tout jamais comme propriété inaliénable destinée au plaisir et à l'admiration du public, du monde entier. La première maison, capable de recevoir quelques voyageurs, fut construite en I806, mais depuis les nombreuses expéditions conduites par les géologues du pays, les hôtels et grandes installalions ont été groupés dans la vallée. Actuellement les touristes y trouvent toutes les facilités désirables.
Dans les dépendances de l'un d'eux, l'hôtel Bernard, situé au pied de la chute de la Yosemite, on a eu l'idée originale d'enfermer la base du tronc d'un Big tree dans la maison même, qui est comme toujours construite en bois. Il fait le principal orne-
LA VALLÉE DE LA YOSEMITE. i59
ment du grand salon de lecture. Quoique son diamètre soit bien moins grand que celui des séquoias, sa dimension, de 2°", 60 environ, est encore assez respectable pour faire un grand effet dans cette petite salle. Un parterre de fleurs cache sa base; il remplit bien entendu tout une partie de la pièce, ne laissant que juste la place pour tourner autour ; dans la deuxième partie, sont placées la bibliothèque, la table couverte de photographies, et c'est le soir le rendez-vous favori de tous les touristes. A côté, un second salon est ouvert pour les dames; un piano et de la musique sont préparés pour les danses et le chant. C'est là que se font aussi les causeries aimables avec les gracieuses touristes américaines.
Le caractère principal de la Yosemite consiste surtout dans la forme presque absolument verticale des rochers qui la bordent et aussi dans leur hauteur exceptionnelle. Puis, contrairement à ce qu'on remarque généralement à la base de toutes les falaises ou murailles, on n'y rencontre presque point de débris ni de traces d'éboulements.
C'est ainsi que les blocs prodigieux de granit, comme le Tutock-a-nu-la ou le Captain, arrivent à la hauteur de i,iOO mètres au-dessus du niveau du sol même de la vallée. Cette muraille s'élève droite et nue, dépouillée de toute végétation; le Loya ou la Sentinelle à 1,030 mètres, et le Tis-sa-ack, ou le Cloud's Rest, à la hauteur de 2,050 mètres à partir du sol. Ces murailles font un effet d'autant plus prodigieux que la vallée est relativement étroite. Elle se trouve elle-même à la hauteur de 1,353 mètres au-dessus du niveau de la'mer. Des arbres gigantesques la remplissent. Il n'est pas rare d'y voir des pins de 50 et 60 mètres de hauteur et les chênes verts séculaires y abondent.
La figure 45 représente un des rochers les plus caractéristiques de la Yosemite, c'est le Ealf Borne. Il est absolument vertical du côté de la vallée et, placé à l'une de ses extrémités, il semble en fermer l'accès. La hauteur principale de cette gigantesque muraille de granit est de 1,579 mètres au-dessus du sol de la vallée. A première vue, comme dans Mariposa, on a peine à se rendre
compte de proportions aussi exceptionnelles, puisque les points de comparaison habituels, auxquels les yeux sont accoutumés, manquent absolument.
Pour traverser la Yosemite dans sa longueur, cinq heures de cheval suffisent; mais la rivière Merced, grossie par les chutes d'eau qui s'échappent du haut des rochers, la baigne en faisant des détours charmants. Les chutes nuageuses du Po-ho-no ou le voile de la vierge ont 310 mètres de hauteur, elles s'échappent du haut des rochers en formant des brumes légères colorées par des teintes d'arc-en-ciel; celles de la Yosemite, les plus belles de toutes, sont composées de trois étages. La hauteur totale du sol de la vallée atteint 828 mètres. La première chute est de 530 mètres, les deux dernières de 150 et 140 mètres environ.
On ne se lasserait pas de citer les autres cascades qui toutes sont plus intéressantes les unes que les autres.
Dans les eaux limpides de la Merced les immenses falaises de granit sont reflétées ainsi que les pins séculaires. Les papillons et les oiseaux-mouches viennent s'y mirer en voltigeant au-dessus des fleurs sauvages qui tapissent toute la vallée. Lorsqu'on fait l'ascension des murailles de granit, on voit encore, sur les cimes, des forêts de pins séculaires et des montagnes que l'hiver recouvre de neige. Dès la fin du printemps, il n'en reste plus de trace.
En quittant cette vallée, séjour vraiment idéal, pour retourner à San-Francisco, par Milton, la forêt splendide continue longtemps encore et nous voyons quelques big trees. C'est ainsi que, près de Big oak flat^ nous passons au travers du Bead Giant avec notre grand char à bancs, attelé de six chevaux. Transformé en une sorte de porte triomphale, ce séquoia a toute sa partie supérieure brûlée, il est mort depuis longtemps ; ses débris magnifiques sont restés cependant et font l'étonnement de tous (fig. 44). Avant notre arrivée à Milton notre voiture nous fait traverser des régions aujourd'hui stériles et desséchées, ce sont les anciens terrains exploités oiil'or abondait il y a quelques années. Quelques Chinois encore en cherchent de rares parcelles dans les ruisseaux; ce métier ne paraît pas leur donner la richesse, ils res-
Alb. Tissandier.