M. DE LESSEPS A SOUTHAMPTON
II venait de signer comme directeur d'une grande entreprise un traité avec la Compagnie du canal pour en achever quelquesunes des plus importantes parties, celles de l'Obispo, de l'Emperador et le barrage du Gamboa.
Mon frère me présente àM. Villard,il me demande si je ne serais pas disposé à l'accompagner. « Mon voyage durera deux mois, me dit-il, je voudrais une personne avec moi pour prendre des notes sur nos diiïérentes excursions et des croquis des curiosités des pays que nous traverserons. Nous partons le 28 pour rejoindre M. de Lesseps à Soutbampton ; voulez-vous être mon compagnon de route? Nous serons, j'en suis sûr, bientôt deux amis. »
Comment résister à une proposition si agréable? j 'accepte avec enthousiasme. Les préparatifs sont terminés à la hâte, et me voici de nouveau en route avec mon nouvel et très gracieux ami.
Nous quittons Paris le 28 janvier 1886, en compagnie du docteur Nicolas, ancien médecin en chef de l'escadre du Mexique, que M. Villard emmène pour organiser le service sanitaire de ses chantiers. Bon nombre d'amis viennent nous souhaiter un heureux voyage à la gare du Nord, et deux d'entre eux, collaborateurs de M. Villard, M. Pouyer, ancien lieutenant de vaisseau et M. Max Lyon, ingénieur, nous accompagnent jusqu'à Soutbampton.
Notre arrivée dans celte ville a été heureuse, la traversée de Douvres à Calais ayant été exceptionnellement calme ; on aurait cru traverser un lac. Après quelques moments de repos à Londres, notre départ s'est etlectué au milieu d'un brouillard tellement intense (il était 9 heures du matin) que de notre voiture qui nous transportait h la gare on ne pouvait voir les devantures des boutiques du Strand, qui n'est pas cependant une rue bien larg-e. Les passants disparaissaient d'une manière fantastique dans la brume de la même façon que les pantins d'une lanterne magique. Soutbampton était en fêle à notre arrivée. L'hôlel de ville était pavoisé de drapeaux français et anglais avec guirlandes de
feuillage. Tous les carillons en branle annonçaient joyeusement la présence de M. de Lesseps arrivé depuis la veille. Nous nous rendons au grand banquet auquel on nous avait invités; mais, hélas! il est trop tard. Le déjeuner est fini. Dans la salle située auprès du festin nous marchons sur des cadavres, victimes sacrifiées en riionneur du Grand Français. Des bouteilles de Champagne sont là, étendues sur le plancher, elles roulent sous nos pieds. Après les explications données sur notre retard on nous envoie dans la grande rue, déjeuner aux frais de la Coopération de Southampton. Nous avons manqué ainsi les toasts et le discours de M. de Lesseps.
A 2 heures, nous étions tous réunis sur le quai de départ. Les voitures officielles arrivent. Le maire de la ville et les membres du conseil municipal sont en grand costume. Ils ont des tricornes à franges d'or; des manteaux bordés de fourrures, et de grands attributs en argent et en vermeil sont portés par eux. Cela ressemble bien un peu à une mascarade, mais tout est fait avec un sérieux imperturbable et malgré toutes les libations au Champagne, ces Messieurs savent garder le sang- froid officiel. On monte avec M. de Lesseps sur le petit bateau la Princesse- Alice qui doit nous conduire sur le royal mail le Medway. C'est sur son bord que les personnages officiels de Southampton adressent leurs compliments alTectueux et leurs meilleurs souhaits — avec le bon voyage traditionnel. — La foule, fort grande, nous envoyait de gais hourrah en agitant des mouchoirs. On ne peut imaginer une plus cordiale et plus sympathique réception, et nous étions heureux de voir l'admiration que M. de Lesseps excite et les tendres sentiments qui lui ont été témoignés. Le commencement du voyage réussissait à merveille et le soir, en perdant de vue les belles falaises blanches de File de Wiglit, tout allait bien ull rigJtt, à bord du Medway. C'est un superbe navire, tenant admirablement la mer, et d'une solidité à toute épreuve, mais le mal de mer nous attendait cependant. Pendant deux jours et demi, sauf quatre ou cinq personnes, parmi lesquelles M. de Lesseps, M. Yillard, M. de Molinari, i)resque tous ont été