LE MEDWAY
régions diverses du globe, dans un hôlel des rivages ou dans les forets, on ne saura jamais au juste. L'éducation de cette jeunesse se fait dans les salons du bord. C'est le père qui se charge des leçons sérieuses. Les jeunes filles et les garçons viennent à l'heure dite avecleurs cahiers et leurs livres, et le papa fait sa
L''ig. GG. — Habitation des iadiyônos de Barbado.s, abritée par des Cereus
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leçon. Elle est bientôt terminée d'ailleurs, et la maman vient ensuite pour commencer le cours de musique. La géographie s'apprend sur place ; hier c'étaient les sargasses et le tropique du Cancer, demain ce sera la mer des Antilles. Cela est fort pratique, mais on persuadera difficilement a une famille française de vivre ainsi à la manière des £»oélands et des alcvons.
Une dame anglaise excitait notre admiration. Au corps do libellule, elle lisait et mangeait toujours. Malgré les cinq repas réglementaires, elle trouvait encore moyen de prendre du thé et des gâteaux dans les intervalles. Après avoir bravé la tempête des premiers jours, elle semblait toujours vouloir s'envoler dans les longs couloirs du navire à l'aide des grands rubans déployés de son immense bonnet de dentelles.
Nous entrons bientôt dans la mer des tropiques; une chaleur de 22° à 25° invite les passagers au far nienie le plus complet. Les matelots ont tendu sur le pont une vaste tente qui nous abrite tous des rayons du soleil.
Le Medicay effraye dans sa marche de nombreux poissons volants. Ils sortent de l'écume argentée des vagues pour aller à 40 ou 50 mètres de distance disparaître sous les eaux. Des marsouins et des baleines viennent aussi quelquefois se montrer, mais ce qui est le plus ra^^e, ce sont les navires. Pendant quatre jours notre isolement a été complet, on ne découvrait aucune voile à riiorizon.
Le soir, les jeunes fdles faisaient de la musique et chantaient des romances; elles ont désiré danser. Le capitaine s'est laissé séduire et un bal a été aussitôt organisé. Quelques lanternes supplémentaires ont été accrochées sous la tente, et les chaises rangées pour faire place aux danseurs. Un petit orgue enfin formait tout l'orchestre. Nos jeunes filles avaient mis leur gentille toilette blanche et toutes joyeuses de cette fête improvisée, ont dansé avec entrain jusqu'à 11 heures du soir, heure du couvrefeu. Sur le pont ce n'étaient qu'éclats de rire et joyeuses causeries. Le léger roulis du Medway rendait quelquefois difficile la sauterie générale, mais on était indulgent pour les danseurs.
Un bal au milieu des mers n'est pas chose très commune; lorsqu'il est éclairé par les étoiles innombrables et le croissant de la lune, certainement il n'y a rien de plus pittoresque.
Dans les mers situées sous le tropique du cancer l'astre de la nuit a un aspeci tout particulier, é(range pour les Européens. Au lieu d'être dans le ciel comme nous sonunes habitué à le voir, le
L'ILE BARBADOS.
croissant lunaire était tout autrement placé. Ces deux pointes étaient dii'igées vers le zénith, il ressemblait alors plutôt à une resplendissante barque flottant surles vapTîurs éthérées de la nuit qu'à (( la faucille d'or dans le champ des étoiles » chantée par Victor Hugo.
Dans une autre soirée, nous avons eu un concert donné par les passagers, devenus de vrais artistes pour la circonstance. M. de
Fig. G7. — Grande rue de Bridgetown, Milk Market à Barbados (d'après nature).
Lesseps et l'amiral Carpenter ont conduit ensuite deux de nos plus charmantes voyageuses pour faire une quête au profit des pauvres orphelins.
Le temps s'écoulait rapidement à bord du Medway, avec toutes ces distractions diverses. Mais nous n'attendions pas moins le 10 février avec impatience, c'était le jour où nous devions passer une demi-journée à terre, dans l'île Barbados.
Au lever du jour, tout le monde était déjà sur pied, le soleil
s'est montré au travers des feuilles des dattiers et des arbres que l'on voyait dans le lointain; tout couronné de nuages roses, il s'est élevé peu à peu au-dessus de l'horizon, et nous pouvions découvrir les côtes verdoyantes de cette île d'origine volcanique.
Le Medway ne larda pas a être entouré d'une foule de petites barques conduites par des noirs; il subit ainsi un véritable siège. Pour aller à terre on n'avait donc que l'embarras du choix. Puis une quantité de petits nègres s'oiïraient aux regards des voyageurs. Moyennant quelques sous que nous jetions dans la mer azurée, on les voyait plonger et rouler dans les vagues. Ils rattrapaient l'argent avec une agilité merveilleuse, toujours prêts à recommencer. Plongeant sous le navire, faisant mille tours, ils nous donnaient ainsi un charmant spectacle qui valait certes plus que les sous distribués.
M. de Losseps nous olTre des places dans une des barques qu'il a choisie, fait signe aux rameurs tout en tenant la barre, et nous mène en quelques instants dans le port de Bridgetown, la capitale de l'île anglaise.
Barbados contient i GO 000 habitants, 16 000 seulement sont de race blanche. L'île peut avoir 21 milles de longueur sur 14 de largeur. Des pentes légères conduisent au plus haut point du pays, le mont ïlillaby, qui n'est que de 382 mètres. Des mines de pétrole et de gaz naturel sont exploitées dans cette petite colonie, où se trouvent aussi quelques sources d'eau bouillante.
Les ouragans sont fréquents dans le pays et quelquefois des temblements de terre se font sentir; les récifs de corail qui entourent l'île rendent souvent son approche dangereuse.
Bridgetown possède 19 000 habitants. Cette ville s'étend beaucoup dans la campagne, presque toutes les maisons ayant des jardins remplis d'arbusles et de brillantes lleurs des tropiques. Quelques maisons des indigènes ou des cultivateurs pauvres de l'île sont abritées parfois par d'immenses Cereus à l'aspect étrange. Nous les remarquons avec étonnement, étant habitués à voir ces plantes dans nos serres, dans un élat chétif et peu dévelop|)é ((ig. OG).
L'ILE HÂRBâDOS. 2;}7
Les bords de la mer sont souvcmiL onil)rai;és par les cocotiers, les grands liguiers et d'autres beaux arbres. Ils fournissent ainsi aux habitants de charmantes promenades. Des routes bien entretenues sillonnent d'ailleurs toute l'ile et facilitent l'exploitation des mines et les travaux des champs. Les nombreuses plantations de cannes à sucre, les bananiers, les arbres à pain, les cocotiers, etc., contribuent à faire de Barbados un endroit agréable.
Fig. 08. — Statue de Christophe Colomb, à Colon (d'après nature) (page 242).
Le coup d'œil de la capitale est intéressant. Dans les rues, la foule de nègres et de négresses légèrement vêtus allant à leurs affaires ou portant sur la tête des paniers de fruits ou de légumes^ est des plus amusantes. Ce spectacle, illuminé par l'ardent soleil des tropiques, est plein de gaieté et d'animation, il excitait vivement notre curiosité.
Nous allons déjeuner dans le principal hôtel de la ville, mais à peine commencions-nous à goûter aux plats du pays, tortues,
ignames, mangues et Jjananes, qu'on annonce à M. de Lesseps que les auloriLés de la ville viennent le saluer et lui faire leurs gracieux compliments de bienvenue. Une collection de toutes les vues photographiques du pays lui est offerte et on lui annonce qu'on a préparé à son intention une excursion pour aller visiter les principales plantations situées au centre de l'île. Un chemin de fer achevé depuis peu y mène facilement. M. Villard, le docteur et moi nous préférons rester dans la ville pour voir en détail les rues et les carrefours. Pour des Parisiens fraîchement débarqués, l'aspect de cette ville est tout à fait étrange et notre court séjour à Bridgetown nous faisait l'effet d'un rêve. Abrités sous nos parasols, nous pouvions braver le soleil presque impunément. J'ai pris le croquis d'une des rues principales, Milk Market (voy. fig. 67), mais bientôt les nègres et négrillons m'ont tellement entouré que sans un policemen de l'endroit, mulâtre coiffé d'un casque blanc orné des armes d'Angleterre, j'allais être étouffé. Je commençais à être noyé dans tout ce monde de noirs des deux sexes et je serais devenu la victime de leur curiosité.
Les heures s'envolent malheureusement, il faut regagner le Medwmj pour voguer encore vers de nouveaux rivages.
Les côtes de Barbados s'effacent dans les brumes de la nuit, mais cette fois notre isolement au milieu des mers n'est pas de longue durée. Nous nous arrêtons quelques moments en vue di; Jacmel et de son port. On ne peut voir de plus riant tableau que cette petite ville si bien placée dans la verdure au milieu des montagnes de Saint-Domingue. Nous regrettons de ne pouvoir y aborder, mais il faut obéir aux lois de la consigne.
Le 14 février nous arrivions à Kingston, capitale de la Jamaïque, où nous sommes restés une journée et demie.
Cette ville est loin d'être attrayante, les rues mal tenues et poussiéreuses, et la population noire n'offrent pas au voyageur un tableau agréable. Kingston a résisté à bien des désastres depuis 1693, date de sa fondation. Le terrible tremblement de terre de 1692, détruisait Spanishtown et Port-Royal; elle est née à la suite de ce cataclysme, puis, incendiée en 1782, elle a encore