LE CANAL ET SES TRAVAUX
pourront pousser plus loin leurs explorations. Ils iront jusqu'à Caimito, à 17 kilomètres de la baie de Limon. Les travaux sont poussés activement dans cet endroit. Une énorme drague à longs couloirs, de 375 chevaux-vapeur, la City of New-York, y fonctionne nuit et jour. Cette machine a été achetée par la Compagnie au prix de 800,000 francs, elle peut enlever une moyenne de 4000 mètres cubes des terres relativement molles de la forêt en 24 heures. De fréquents retards, motivés par des réparations nécessaires, entravent son activité, elle en enlèverait le double sans cela.
Le dragage se fait en trois opérations successives, jusqu'à une profondeur de 9 mètres; c'est la profondeur adoptée pour le canal, qui aura 22 mètres de largeur au plafond et 50 mètres au plan d'eau. De distance en distance il y aura des bassins de croisement pour les navires. De même profondeur, ils auront 44 mètres au plafond et 72 mètres au plan d'eau.
A Bohio Soldado une grande partie du canal est en voie de creusement et nous voyons une butte, de 7 à 800 mètres de largeur, déjà fortement entamée par les explosions des mines. Les ouvriers emploient la dynamite pour ces opérations; ils creusent des galeries horizontales de 8 à 12 mètres de longueur; on en établit cinq sur la largeur du canal, les charges de dynamite employées sont de 170 kilogrammes chacune et on les fait partir toutes à la fois. Les terres et roches désagrégées sont enlevées par les wagonnets. Près de 1,200 ouvriers sont employés sur ce chantier. Ils sont organisés par escouades de 400. Un homme laborieux peut gagner 300 francs par mois. Il travaille à la tâche et peut remplir jusqu'à trente wagonnets dans sa journée.
Les chantiers de Tavernilla (33 kilomètres de Colon), peu éloignés de Bohio Soldado, possèdent des excavateurs et transporteurs sur rails d'un modèle récemment employé au canal. A ces sortes de dragues, enlevant les terres comme de coutume, on a joint de longues galeries formées de croisillons à jour. Munies de toiles métalliques, glissant sur des rouleaux, elles
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transportent les terres, rejetées par les cnillères des dragues, jusqu'aux bords extérieurs des berges.
Tout ce mouvement des machines et des ouvriers est curieux à voir dans ses détails; mais nous ne pouvions rester longtemps à ïavernilla, le chemin de fer nous attendait pour nous mener à Panama. Sa construction commencée en 1830 par le colonel Trotten était achevée en 1855. Son parcours, au milieu des forets est toujours intéressant. Les vues y sont souvent admirables, et parfois on croirait se trouver au milieu de charmants jardins (fig. 73). Le voyageur a aussi pendant ce court voyage de Colon à Panama des pensées qui l'envahissent tout entier. Les travaux qu'il traverse rapidement lui présagent un avenir extraordinaire. Les forêts, défrichées aujourd'hui seulement pour les besoins du canal seront éloignées encore, les marécages desséchés seront livrés à la culture ou deviendront des docks considérables pour recevoir des développements de plus en plus grandioses.
A la place des forêts bouleversées par les ouvriers, des terres creusées par les dragues et les excavateurs nous verrons dans peu d'années les navires porter le commerce et l'industrie dans le monde entier en passant par ce petit coin de terre de 70 kilomètres de largeur. On ne peut guère parcourir ces belles forêts pleines de travailleurs patients et courageux, sans rêver au résultat final, à cette révolution prochaine et pacifique qui sera produite à l'inauguration du canal de Panama.
A presque toutes les stations où nous nous arrêtons, les noirs font partir des feux d'artifice, et leurs femmes viennent saluer M. de Lesseps devant son wagon réservé; elles dansent devant lui en criant des vivat et lancent dans les airs le contenu de petites bouteilles de parfumerie.
Notre visite dans les travaux a eu un intermède fort intéressant. Les fêtes et réceptions offertes à M. de Lesseps, lors de sa venue dans la ville, ont dépassé ce qu'on peut imaginer de plus attrayant et de plus pittoresque. La population nègre surtout en faisait tous les frais, dans les rues toutes enguirlandées et pavoi-
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sées à profusion de drapeaux de tous les pays et de banderoles de fleurs. C'était une foule incroyable composée des races les plus diverses. Les ouvriers nègres venus des cbantiers du canal, mêlés à leurs camarades indiens, hindous, chinois, espagnols, américains, et à la population de la ville, produisaient un effet extraordinaire. Un savant anthropologiste aurait eu fort à faire pour étudier les types de tout ce monde mélangé encore de mille façons imprévues. Une étude à ce sujet serait d'ailleurs bien intéressante à faire sur cette question pour celui qui aurait la volonté de visiter attentivement les chantiers des nombreuses sections du canal.
Descendu du chemin de fer, M. de Lesseps est reçu par les autorités de Panama et doit répondre aussitôt quelques phrases improvisées sur le discours plein d'enthousiasme qui lui est adressé. Le cortège passe ensuite sous des arcs de triomphe de feuillage ornés des devises : Au Grand Français, Viva de Lesseps, etc. Puis nous sommes forcés de nous arrêter, la foule, plus étonnante, plus bariolée que jamais empêche nos voitures de circuler.
Au balcon du premier étage d'une maison, de gracieuses petites fdles, en toilette claire et couronnées de fleurs, chantent en chœur un hymne en l'honneur de la venue de Ferdinand de Lesseps. Le mélange de leurs voix délicates et fraîches, semblables aux gazouillements des oiseaux au printemps, formait le plus joli concert qu'il soit possible d'entendre, dans cette rue éblouissante, toute ensoleillée.
Les applaudissements s'élèvent ensuite de tous côtés, le cortège reprend sa marche pour passer sous de nouveaux- arcs de triomphe et tourner autour d'un obélisque décoré d'emblèmes divers. On arrive enfin sur la grande place de la Cathédrale, et bientôt nous pouvons tous nous installer dans les logements qui nous étaient réservés. Le soir encore, les illuminations et les marches aux flambeaux semblaient incendier la ville. La fête était magnifique, comme on voit. Il serait difficile de ne pas être touché d'une réception, plus que royale, donnée par une ville colombienne à l'un de nos plus grands compatriotes.
Le lendemain, malgré les 30 degrés de chaleur lourde et énervante qu'il fallait supporter d'ailleurs jour et nuit, nous reprenions nos excursions. On commençait la deuxième partie de la visite générale. Sur tout le parcours du canal on voit de nombreuses installations et campements pour les ouvriers ; il y aurait là bien des efforts à faire pour l'assainissement et la salubrité. Les huttes des nègres sont malpropres et entourées, comme à Colon et à Panama, de toutes les ordures imaginables. Sous un ciel toujours couvert et avec l'air lourd qu'on respire, les émanatixDns marécageuses de la forêt et les odeurs produites par le manque de soins séjournent toujours dans ces lieux, qui deviendront de plus en plus malsains, si l'on n'y prend garde.
Les sections les plus curieuses sont celles de la Culebra, l'Emperador, le haut et bas Obispo et le barrage de Gamboa. C'est là que règne l'activité la plus extraordinaire i
Les travaux faits dans ces chantiers sont déjà avancés, mais il reste cependant encore à faire un effort considérable pour arriver au niveau du canal futur.
A la Culebra une douzaine d'excavateurs sont en activité, nous donnons l'aspect de l'un d'eux, l'excavateur Osgood, qui fonctionne lors de notre passage (fig. 74). La Compagnie franco-hollandaise chargée de cette section emploie près de deux mille ouvriers, mais d'ici peu ce nombre augmentera dans de grandes proportions.
A tous moments, sur notre chemin, nous entendons les explosions de la dynamite désagrégeant la montagne.
Les machines en mouvement, les wagonnets remplis par les ouvriers et transportant les terres, offrent un spectacle extraordinaire. Les talus de 10 mètres de hauteur environ que l'on fait graduellement pour les travaux forment autant de terrasses immenses, de gradins qui descendront peu à peu jusqu'au niveau même du canal futur. Placés sur la montagne, nous les voyons ainsi se dessiner d'une façon grandiose ayant pour cadre les talus déjà faits et la forêt vierge.
A l'Emperador, plusieurs millions de mètres cubes sont déjà
Ar,B. TiSSANDIER.
A. ïissa>dii:r.
Planche YII, p. 259.
CHANTIER DE l'emperador, ASPECT DES TRAVAUX (d'upies iinc pholographie\
L'EMPERADOR ET GAMBOA. 259
enlevés, mais les chantiers sont tellement grands que ce travail déjà fait est peu sensible (PL VII).
Il reste plus de 20 millions de mètres cubes à enlever dans la partie comprise entre l'Emperador et l'Obispo, sur une longueur de 8 kilomètres environ.
Notre visite au chantier d'Empcrador est marquée d'un de ces incidents dont M. de Lesseps est coutumier : le train s'arrête à la station, des chevaux nous attendent pour accomplir une tournée un peu longue. M. de Lesseps oublie ses quatrevingts ans pour sauter au bas du wagon, et, avec la désinvolture d'un adolescent, il enfourche le premier cheval qui lui tombe sous la main, pique des deux et franchit seul au galop une colline que nous gravissons après lui au pas et péniblement.
Le cheval qui porte M. de Lesseps arrive au sommet en quelques instants: au silence attentif presque craintif qui, dans la foule, avait accueilli cet exploit, succède un hurrah formidable. M. de Lesseps, du haut de la montée, se retourne souriant, satisfait de la difficulté vaincue : trois mille personnes de toutes couleurs, de toutes les régions du monde l'acclament. Deux mille ans plus tôt les reporters de l'époque l'eussent fait monter au ciel dans un nuage : c'est le grand prophète du dix-neuvième siècle que la foule salue ! Souvenir inoubliable !
Nous visitons le barrage de Gamboa. Ce travail semble si bien indiqué par la configuration du terrain que son énormité disparaît presque : c'est une montagne de 10 millions de mètres cubes qu'il s'agit de créer pour forcer le Chagres et ses crues diluviennes à suivre le nouveau lit qu'on lui prépare.
La tranchée à creuser dans le voisinage suffira amplement et au delà à créer ce barrage, ainsi que le bassin de retenue que la nature a préparé.
La montagne de l'Emperador est composée de roches schisteuses et de formations volcaniques; on espère que les talus creusés pourront se maintenir d'eux-mêmes, sans qu'il soit nécessaire d'exécuter des travaux de soutènement. La tranchée à
faire sur la longueur de cette section doit avoir une hauteur de 57 mètres en moyenne. Elle formera un entonnoir immense au fond duquel le canal devra passer.
Au bas Obispo, près des chantiers de la Corrosita, on fait sauter devant nous une partie de la montagne: 30,000 mètres cubes de rochers! Trois galeries de mine pouvant contenir 2,500 kilogrammes de dynamite avaient été préparées et M. de Lesseps, au moment de notre arrivée, a fait un signal. Placés tous à 300 mètres environ de distance, nous voyons l'énorme bloc de rochers se soulever sous l'effort de l'explosion. De larges crevasses se forment ensuite en laissant échapper une épaisse nuée de poussière et de fumée qui obscurcit une partie du ciel pendant quelques instants. Séparés par un pli de terrain assez profond du lieu même de l'explosion, nous n'avons ressenti, à notre grand étonnement, aucune secousse, mais nous avions grande hâte de voir le résultat effroyable causé par la dynamite. Nous remontons tous à cheval pour aller sur les lieux. Il est difficile de s'imaginer le terrible chaos de pierres fendillées, ruinées de toutes les manières par la force de l'explosion.
Ces expériences sont quelquefois renouvelées dans les travaux; elles sont chères, paraît-il, les explosifs seuls coûtant 25,000 francs. On fait sauter par mois cinquante mille mines dans le canal en cours d'exécution. La dynamite française est considérée comme la meilleure.
Du pied de la Culebra jusqu'à Panama nous avons visité encore bien des chantiers, mais ils n'offrent en ce moment aucune particularité intéressante à signaler. On y travaille activement comme d'ailleurs dans toutes les sections. Quelques kilomètres sont seulement défrichés en certains points. L'entrée du canal du côté de Panama est à peine commencée, mais le sol mou et presque uni de cette région ne donnera point de difficultés matérielles aux ouvriers. Des installations grandioses sont faites au bord du Pacifique. Ce sont les chantiers de la Boca. Les campements pour les ouvriers et des ateliers de montage,