‹ Six mois aux États-UnisChapitre 62 sur 74 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Départ de l'isthme de Panama. — Le Texan. — Un jeune homme de Guatemala. — Le Mississipi et la culture des oranges. — La Nouvelle-Orléans. — Les navires et leur charge>ment de coton. — Règlements despotiques des hôteliers. — Les « Colton Presses ». — La station de Tuscaloosa. — Melie! Melie ! — Le Niagara en été. — Le Niagara en hiver. — VAurania. — Retour en Europe.

Le programme composé par M. Charles de Lesseps était épuisé au bout de quelques jours comme cela avait été prévu. Nous avions une idée aussi complète que possible des installations des chantiers de l'isthme, grâce à l'obligeance extrême de notre ami Charles de Lesseps, qui, toujours présent dans nos tournées, nous montrait lui-même tous les détails intéressants et nous donnait à tous moments les explications nécessaires. Les travaux étaient ainsi passés en revue par nous tous et nous avions visité dès lors ce qu'on peut voir actuellement du canal en voie d'exécution. Il fallait songer au retour. M. F. de Lesseps avait décidé son départ avec les délégués des provinces françaises par la voie de Caracas et Saint-Nazaire.

M. Yillard désirait au contraire revenir en France en passant par la Nouvelle-Orléans et les Etats-Unis; pendant nos promenades dans l'isthme il avait visité ses travaux, installé les services, il en rapportait l'impression d'un parti plus utile, qu'on ne l'avait cru jusqu'alors, à tirer des ressources américaines si voisines, en hommes, en matériel, etc. J'étais très heureux de revenir aussi

par cette voie des États-Unis si intéressante à tous égards.

M. Word, le jeune et éminent superintendant du Panama Rail Road^ ingénieur américain (ancien élève du collège Chaptal dont M. Villard préside le conseil d'administration), avait mis à notre disposition un train spécial, qui, en moins d'une heure et demie, nous amène de Panama à Colon, du Pacific à l'Atlantique ; nous longeâmes une dernière fois ces grands travaux du canal avec la pensée d'y revenir bientôt pour traverser alors tout l'isthme en bateau à vapeur. Le docteur Nicolas et M. Bonnafous nous reconduisaient avec M""" de S... notre gracieuse compagne du Medwaij qui^ rentrant chez elle à New- York, faisait route avec nous, continuant cette aimable camaraderie de voyage que nous avions déjà très appréciée.

Arrivés à Colon, attendus par le bateau qui devait nous emmener, nous aidons M. Villard à faire ses malles en en chassant à la hâte les cancrelats, les araignées géantes ou autres parasites qui y avaient déjà élu domicile pendant notre séjour à Panama.

Au coucher du soleil, nous nous embarquons sur le Texan en destination de la Nouvelle-Orléans, tout en prenant congé de nos amis MM. Bunau Varilla et autres, qui étaient venus nous faire leurs adieux.

Le Texan, grand bateau de commerce anglais, de 4,760 tonneaux, fait le service régulier de Liverpool, Bordeaux, Colon et la Nouvelle-Orléans; ce beau navire aux formes élégantes est aménagé pour recevoir une soixantaine de voyageurs de première classe. Nous sommes sept passagers seulement ; parmi eux M. Constant André, aimable habitant de la Nouvelle-Orléans d'origine française que M. Villard avait appelé à Colon, un couple américain et un jeune garçon de treize ans. Le capitaine du Texan, M. Wallace, Irlandais, traite ses passagers et ses passagères fort aimablement, mais il leur mesure la ration de glace, ce bienfait inappréciable, l'apéritif et le digestif obligé des régions tropicales.

Notre existence de bord avait le mérite d'être beaucoup plus intime encore que celle du Medway ; puis, au moins, nous pou-

Fig. 75. — Le steamer Ilcnrij Frank chargé de balles de coton sur le port de la Nouvelle-Orléans (d'après une photographie). (Page 275.)

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SUR LE TEXAN. 267

vioiis respirer à l'aise. La chaleur gênante de l'isthme était déjà oubliée par nous.

C'est un véritable plaisir de se trouver avec de bons amis au milieu de ces mers splendides des Antilles et du golfe du Mexique. Nous avions mille sujets de causeries diverses, avec la contemplation des belles montagnes de l'île de la Providence, dont nous côtoyons les bords. Elle est habitée presque tout entière par des colons écossais qui y possèdent de nombreux bestiaux et sont grands cultivateurs d'orangers. Puis ensuite le vaste panorama des côtes de l'île de Cuba nous donnait de nouvelles distractions. Notre jeune homme de treize ans excitait aussi notre intérêt. Il voyage seul et vient de passer deux ans en France pour apprendre notre langue. Ses parents habitent Guatemala, mais ils ont eu la malheureuse idée de mettre leur fds à Bordeaux chez les frères, puis dans un collège d'une des principales villes d'Auvergne, de sorte que notre petit ami va acclimater au Mexique le plus bel accent auvergnat qu'on puisse rêver. Il parle assez bien le français d'ailleurs, et il nous semblait étonnant de voir cet enfant savoir si bien se tirer d'affaire. Il connaît déjà une partie des Etats-Unis et la Belgique. Avant de rentrer chez lui il va passer quelques jours à la Nouvelle- Orléans et débarquera enfin à Liwinsgtone au Guatemala. De là, il ira rejoindre sa famille en faisant 100 lieues à travers forets et montagnes avec un guide et trois chevaux dont un portera ses bagages. Il faudra coucher presque toujours à la belle étoile et voyager enfin six ou sept jours. Tout cela à treize ans! Comme notre éducation française est loin de former ainsi la jeunesse.

Notre petit compagnon de bord avait aussi sa lettre de crédit.

— A quelle carrière vous destinez-vous, lui demandait M""" de S. . .

— Je serai teneur de livres et je pourrai gagner dans l'administration de mon pays quinze cents francs par mois. Puis je n'ai pas besoin de faire beaucoup d'économies, mon père est riche et âgé, il ne se remariera pas et me destine toute sa fortune ; mes frères ont fait leur position et n'ont besoin de rien, c'est moi qui hériterai.

On voit que ce jeune fils de famille savait déjà combiner admirablement son avenir!

M. Villard lui donnait à lire quelques romans d'Alexandre Dumas qu'il avait emportés, et il les dévorait absolument, avec une ardeur juvénile tout à fait exceptionnelle.

Après cinq jours de voyage, notre entrée dans les eaux du Mississipi est retardée par un brouillard épais qui nous oblige à rester une journée de plus dans le golfe du Mexique. Notre capitaine faisait marcher son navire avec lenteur et commandait à tous moments des sondages. Enfin un petit steamer, the Underwriter, vient vers nous ; une barque en est détachée, elle porte le pilote qui va nous mener dans le fleuve. Le voici bientôt sur le pont du Texan et le Underwriter disparaît de nouveau dans le brouillard. Les brumes augmentent, et nous devons encore attendre avant de continuer notre route. Il faut descendre l'ancre et prendre patience.

Nous n'étions pas loin de terre cependant! un petit oiseaumouche perdu dans les vapeurs épaisses vient voler sur le pont et nous égayer par son vol rapide et le bruissement de ses ailes. Le lendemain enfin nous pouvons entrer dans le fleuve et le soleil reprend tous ses droits.

L'entrée du Mississipi est étroite, encaissée par des jetées grossièrement construites sur pilotis avec des fascines au milieu desquelles ont été posées des pierres (1); elle n'a qu'une largeur

(l) Relevons en passant cette caractéristique des œuvres souvent les plus grandioses des Américains des États-Unis : pour eux l'avenir est bien plus proche du présent que dans notre vieille Europe ; ils font grand, mais veulent faire vite, et si leur œuvre ne doit durer que quelques années, ils en prennent leur parti en laissant à leurs successeurs le soin de la compléter ou de la reprendre. Dans notre vieille Europe, on endigue les fleuves avec des quais en pierre de taille, de construction si lente et si coûteuse que l'on ajourne souvent leur établissement. L'endiguement du Mississipi, ouvrage formidable, établi à si peu de frais, paraissant si précaire, entretenu chaque année, nous est apparu comme une de ces œuvres toutes spéciales du nouveau monde : c'est là certainement un des secrets de leurs grandes œuvres presque toutes provisoires, mais appropriées à leurs besoins immédiats.

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