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considérant son étendue, sa richesse et par conséquent son importance. Plusieurs serres superbes sont destinées à garantir les productions que ce climat seul privé de l’art ne pourrait obtenir. Nous y avons trouvé la musa paradisiaca et la rosacea, la cojfea arabica , la thea vin dis. Tout près de cette dernière plante j’en ai vu une récemment découverte et dont la petite fleur, nommée par Litton fleur de Sida , forme une espèce de sphère rouge et jaune avec un petit panache à son milieu. Nous avons vu aussi la seconde espèce de sensitive, la mimosa campestris du Brésil, la fève du Ganpe, autrement dite la fève sacrée , quelques vases de vanille, etc. Tout près d’une de ces serres j’ai trouvé un fort joli arbrisseau que j’ai pris pour un érablier.
Quanta la disposition générale des plantes hors des serres, elle est la même que dans tous les jardins botaniques en Angleterre; toujours beaucoup d’ordre , beaucoup de propreté et une très grande élégance. Les fleurs , comme à Bristol , sont entourées de gros fils de fer arrangés de manière à simuler de belles corbeilles, ce qui donne aux par-
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terres un air extrêmement gracieux. Une jolie rivière serpente au milieu de ce jardin , qui occupe plusieurs coteaux ; c’est sur un de ces plateaux que j’ai trouvé les plantes potagères, et je ne le rappellerai pas si une circonstance fort bizarre ne m’y amenait. Imaginez-vous qu’a une certaine herbe forte et amère , et qui certainement ne saurait être de bon assaisonnement, ils ont donné le nom de victoire de Nelson ; et à deux p^s de l'a le mol Trafalgar est posé, a ce que je crois, sur une carotte! Justice soit rendue au bon sens du professeur Litton ; il a été le premier à rire de la bonhomie de son prédécesseur. Ce qu’il y a, au reste, de plus remarquable comme souvenir historique dans ce grand jardin, c’est la maison du professeur, habitée jadis par Addisson, l’immortel auteur du Spcctator et du Caton ; c’est ici même qu’il en a, dit-on, composé la plus grande partie ; et, chose vraiment singulière, on nous a fait voir, à une petite distance de là ,. la maison qu’occupait jadis Swift. Décidément cette partie de la campagne de Dublin est favorable h la poésie.
Quelque intéressante que soit la Société Royale ,
ce n’est point cependant le principal établissement scientifique de Dublin. Celui qui occupe le premier rang est le Grand-Collège , autrement dit l’Université. Ce n’est pas beaucoup exagérer de dire qu’a lui seul il est presque aussi grand que tous les 24 collèges réunis d’Oxford. Après avoir pénétré par la principale porte d’entrée et fait le tour de ses trois cours immenses , on se croirait dans une grande citadelle, ou au milieu d’autant de places publiques. M. Manni , quoique Romain , ne pouvait croire que tout ce qui l’entourait appartînt au même bâtiment. Un des principaux pavillons est occupé par la bibliothèque, qui est très vaste (elle contient 100,000 volumes) ; à gauche en entrant est la salle de réception des docteurs ; a côté du bureau du président sont plusieurs livres, entre autres la bible et les œuvres de Cicéron , Horace et Tite-Live.
Je suis encore à me demander si peut-être on n’exerce pas les candidats à la lecture , avant de les couronner du béret doctoral. Le docteur Makartney, que nous avons connu à Bristol , est un des professeurs de l'université ; nous n’avons pu le voir,
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car il était absent, mais il a été dignement remplacé par le docteur Graves. Ce professeur distingué, qui dans sa jeunesse a voulu arpenter pas à pas les principales contrées de l'Europe , est un des médecins de Meath- Hospital, ou hôpital de Dublin. Nous avons eu occasion de suivre sa pratique à l’hôpital, et je m’empresse de payer un tribut d’éloges mérités, et à son expérience, et k l’application claire et précise qu’il sait faire de la méthode de Laënnec. Je dirai ici que cet homme remarquable (Laënnec) est en grande vénération chez les Anglais , et aucun médecin ne s’avisera de commencer ses visites en ville ou a l’hôpital s’il n’est muni de l’utile instrument qui sait si bien traduire au dehors ce qui se passe au dedans. C’est ainsi que le docteur Evory Kennedy, principal médecin accoucheur du grand établissement dont nous allons bientôt parler, prétend avoir utilisé l’emploi du stéthoscope , pour ce qui regarde l’utérus , bien plus encore que ne l’a fait Kergaradec , et a écrit là-dessus un livre de quelques centaines de pages. Le grand hôpital donc à la tête duquel se trouve placé M. Kennedy comme accoucheur en
chef, est le Lying in Hospital, ou hôpital des femmes en couches. Elevé en grande partie par des dons particuliers, on convient généralement aujourd’hui que c’est un des premiers établissemens de ce genre qui existent en Angleterre; situé dans le centre de la ville et entouré aux trois quarts par un jardin charmant, il peut contenir environ 250 lits. Le nombre des femmes qui y viennent annuellement déposer le produit de la conception s’élève parfois à 2,500. Les salles sont fort petites et contiennent peu de lits , pour que les cris des unes n’incommodent pas le repos des autres ; et dans toutes on peut également admirer des soins philantropiques et une extrême propreté.
Un autre hôpital non moins remarquable et le plus grand de tous c’est le House of indus try, ou maison d’industrie. Celui-ci est formé par la réunion de trois ou quatre hôpitaux en un seul , dont le principal est celui qui est destiné aux maladies mentales. Je ne saurais a quoi mieux comparer cet établissement qu’il un couvent de moines h la fois propre et commode ; de petites cellules, de larges corridors d’un blanc nacré, de
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larges cours bien aérées, voilà sa disposition intérieure. On cherche , au reste , à appliquer les meilleures méthodes connues de traitement; et l’on fait autant que possible travailler les pauvres malades, seule manière de leur rendre parfois une raison depuis long-temps perdue. Le docteur ainsi que l’administrateur de l’hôpital exigent qu’on traite les malades avec de bonnes manières, et donnent l’exemple des plus grands égards pour ces pauvres infortunés. C’est avec plaisir qucM. Manni et moi avons consigné dans un grand registre le tribut d’éloges qu’ils méritent.
L’hospice qui se trouve à côté de celui dont nous venons de parler, est l’hôpital de Richemond, et l’un des chirurgiens en chef est le docteur O’Beirn. Nous avons trouvé en lui un chirurgien savant et habile et un bon Irlandais , intéressé aux progrès de la science et à la prospérité de son pays.
Il y a encore à Dublin plusieurs autres hôpitaux plus ou moins importans , dont un , ayant un mode d’administration particulier, a pour principal médecin le docteur Farral, homme d’un grand mérite, très érudit, et qui possède entre autres
choses une connaissance parfaite de la langue italienne, quoiqu’il n’ait jamais été en Italie. J’aurai occasion de parler ailleurs de leur pratique et particulièrement de celle du docteur Graves, qui rédige un journal de médecine fort intéressant.
Parmi les établissemens scientifiques de Dublin, je citerai le jardin zoologique et le collège des chirurgiens. Il serait inutile d’entrer dans aucun détail sur le jardin zoologique, car les tigres et les panthères sont les mêmes partout ; nous y avons vu pourtant un lama et plusieurs ichneumons que nous n’avions trouvés nulle part jusqu’à ce jour. La seule particularité qui soit à remarquer sur l'histoire de ce dernier animal, c’est que peut-être il est le seul ennemi qu’ait le pacifique éléphant : si un de ces gros rats africains peut parvenir à s’introduire dans la trompe du malheureux éléphant, il faut que ce colosse succombe, il n’a aucun moyen de défense ; ce qui rappelle la morale de la fable. Quant au collège de chirurgie , on y trouve de belles salles proprement décorées et un cabinet anatomique passablement fourmi.
La ville de Dublin possède une foule de bâti-
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mens et de monumcns publics fort remarquables. Parmi les premiers je citerai avec plaisir la maison de la banque, entourée d’une fort belle colonnade ; la douane , d’une architecture un peu chargée , mais cependant d’un joli effet; et le palais de justice , qui est le plus simple des trois. Pour les seconds , je passerai sous silence les trois ou quatre statues équestres placées dans différens quartiers de la ville , pour ne parler que du plus important de tous, élevé encore à la mémoire de Nelson. Ce monument, placé a Sackvillc - Street , vis-'a-vis la grande poste que j’ai omise de citer parmi les beaux monumens de Dublin , consiste dans une grande colonne formée en entier par de petites pierres cannelées, ce qui diminue un peu le mérite de l’ouvrage; mais pourtant elle est encore assez remarquable dans son ensemble. Elle est surmontée de la statue de l’amiral , et sur les quatre faces de son piédestal on lit les noms des quatre principales batailles navales où la flotte anglaise remporta de si éclatantes victoires, grâce a l’impéritie de l’amiral de Villeneuve qui , pour le malheur de la France , commanda lors de la plupart de ses
défaites. En avant on a gravé Trafalgar, avec l’époque où le combat fut livré ; au dessus est une petite urne, indiquant qu’ici l’amiral perdit la vie. En arrière se trouve le nom du Nil, à droite Saint- Vincent , et à gauche Copenhague , qui ri’est pas , certes, un fait très glorieux.
Près de toutes ces grandes choses il y en a de petites non moins curieuses pour celui qui les voit pour la première fois, notamment les voitures le plus communément employées dans ce pays. J’avais déjà remarqué 'a Manchester, ainsi qu'à Liverpool, des cabriolets d’une espèce particulière. Imaginez-vous une caisse de landau placée en travers sur deux roues; le cocher s’assied par devant, sur un petit tabouret qu’on lui ménage au milieu de la capote, et les maîtres montent par derrière et se placent en travers comme dans un omnibus.
Quatre personnes y entrent assez commodément , mais c’est toujours peu gracieux.
Cette forme de coach est également adoptée en Irlande, mais ce n’est pas la plus commune. Ici , grands et petits, propriétaires et prolétaires , tories et wighs, se servent d’un petit chariot à deux
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roues appelé char. Ceux des particuliers sont , comme de raison , les plus élégans, et ceux qu’on trouve sur les places publiques n’en sont pas moins originaux. Les deux roues sont très petites (il y en a rarement quatre); une planche horizontale y passe par dessus, a deux pieds de distance environ, et forme le corps principal de la voiture. A ses bords latéraux il y a deux bancs, espèces de canapés avec un large marchepied , attachés par des charnières qui servent à pouvoir placer les deux bancs l’un sur l’autre quand personne ne veut en profiter. Le cocher est encore assis par devant, sur un petit tabouret, et les promeneurs s’asseyent tout bonnement sur ces deux canapés , se tournant réciproquement le dos , la femme au mari et le mari a la femme , l’amant à sa maîtresse et la maîtresse a son amant, qu’ils se boudent ou non. Il n’y a rien de plus curieux que de voir de fort jolies personnes jetées négligemment sur ces divans ambulans, être emportées au grand galop avec toute l’insouciance de quelqu’un qui est persuadé qu’il ne tombera pas. En voyant ces deux roues tourner avec tant de rapidité dessous les
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pieds de ces belles Irlandaises, on croirait voir passer autant de Fortunes. Mais ne vous arrêtez pas trop à les admirer ; car si on a le malheur de ne pas se ranger promptement sur les trottoirs, ces gentils divans peuvent vous accrocher et vous renverser d’une manière souvent peu plaisante.
Revenons à la population de Dublin ; elle est , avons-nous dit, de 220 mille habitans. On compte presque la moitié de catholiques et la moitié de protestans ou réformés de toutes les nuances. Je le dis avec peine , mais pourtant il est vrai que sans interroger les pei’sonnes, il est facile de décider à priori, dans ce pays, à quelle religion ils appartiennent. Je ne parle évidemment que de la classe ouvrière , dont les habitudes se dessinent toujours trop aisément. Chez les uns on voit le parti dominant , et chez les autres le parti dominé. Les premiers conservent encore cette fierté anglaise qui du reste prouve l’aisance , tandis que chez les autres, comme je l’ai déjà dit, tout trahit la misère. A chaque coin de rue on est assiégé par des malheureux de tout âge et de tout sexe, dont l’air souffrant n’indique que trop leur extrême pau-
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vreté. Nulle part on ne peut voir l’indigence sous un aspect plus horible; horrible quand on réfléchit aux tribulations de ces êtres infortunés qu’à chaque instant du jour on humilie davantage. Si un pauvre diable travaille au milieu du chemin et ne sc range pas assez, vite pour laisser passer une voiture dont il ne pouvait prévoir l’arrivée , c’est un coup de fouet qui active sa retraite; et lui, courbe les épaules avant même de le recevoir. S’il demande une obole pour son enfant qui n’a peutêtre pas mangé depuis vingt-quatre heures, on le repousse avec dédain et on le couvre pourtant de sottises. En un mot, s’il ne rougit pas de sa misère, on ne craint pas non plus de l’avilir encore davantage.
C’est ainsi que l’humiliation et l’abandon de soimême se succèdent de génération en génération ; et l’on se contente de demander l’aumône pour ses enfans quand on a été accoutumé à la demander pour ses pères. Certes, on peut accuser un peu ce peuple de nonchalance et d’apathie générale , mais où et comment peut-il se secouer? Quel moyen prend-on pour réveiller l’industrie dans cette mal-
heureuse contrée où l’on fait payer au catholique le pasteur qu’il ne doit et ne veut point reconnaître? Si les uns veulent de beaux temples, et si les autres se contentent d’une modeste chapelle où ils puissent tranquillement prier le ciel d’améliorer leur sort, pourquoi faire payer a ceux-ci les émolumens, souvent exorbitans, exigés par les autres? Jadis on pouvait s’indigner à l’avance de l’espèce d’intolérance exercée par le catholicisme sur les sectes réformées; mais convenons pourtant que depuis bien des années on a aboli à ce sujet toutes les lois absurdes que la barbarie seule avait pu dicter.
Ce qui étonne, c’est que les hommes qui ont eu et ont encore tant de pouvoir en Angleterre , aient si peu fait pour la terre qui leur donna le jour. Quelle que soit leur religion, elle leur recommande, avant tout, d’être charitables, et la meilleure charité que puisse exercer l’honnête homme arrivé au pouvoir, c’est d’améliorer le sort de la classe la plus malheureuse, et en particulier de celle qu’il a pu voir dès son enfance et qui est fille d’une même mère. Ils sont nés dans les mêmes
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lieux; il ne faut donc pas calculer si on les a vu» au temple lire la bible , ou a l’église entendre la messe : c’est toujours prier Dieu. L’essentiel est de les aimer et de les aider en bons frères. La reconnaissance que l’on conservera pour la mémoire des hommes qui auront agi ainsi , vaut infiniment mieux que les portraits placés dans les salons de Windsor et toutes les statues équestres que quelques magistrats ordonnent au nom des populations qu’ils gouvernent. Heureusement quelques hommes courageux , et que je crois philantropes , ne négligeront pas celte malheureuse contrée ; et l’on parviendra peut-être a réveiller l’esprit et le cœur de ses habitans, ensevelis, et je dirais presque atrophiés sous le poids d’une longue servitude.