‹ Six mois de séjour en Angleterre pendant l'année 1836 (volume 2)Chapitre 15 sur 16 · BI · texte numérisé non relu

BI

sont charmantes. Il y a aussi quelques statues éparses en guise de monumens sur difFérens points de la ville; mais ce qui, sans contredit, est le plus remarquable , c’est le Nelson s Monument , sur la colline dite Colton-Hill , qu’on commence à apercevoir à l’extrémité de Prince’s Street , quand on arrive de Glasgow. Cette belle colline paraît suspendue sur une très belle rue dite Waterloo-Place . DifFérens monumens se dessinent sur son sommet : le principal est une espèce de petite tour ancienne élevée à la mémoire de Nelson , que chaque ville d’Angleterre veut honorer comme son sauveur.

Plus haut on aperçoit un commencement d’un temple dorique , nommé Panthéon , et deux ou trois niches dont l’une est consacrée a la mémoire d’un poète.

Lorsqu’on est parvenu au sommet de Colton- Hill, on peut dire avoir devant soi un des plus beaux tableaux que la nature puisse offrir. Les deux portions d’Edimbourg se dessinent avec toutes leurs particularités. Les difFérens chemins qui tournent autour de chaque quartier en forme de limaçon , sont on ne peut plus pittoresques. Plus

loin on voit la rivière qui mène d’un côté à Glasgow et qui débouche dans la mer, ou, pour mieux dire, dans un golfe superbe. Deux jolis petits villages, Portobcllo et Leilh , sont au bord de ce golfe , et leur grande proximité de la ville fait croire qu’ils n’en sont que les faubourgs. De l’autre côté en6n , on voit une autre colline dite Arthur’ s Seat, au pied de laquelle se trouve Hohj-Rood-House , dont nous allons parler. Enfin c’est un grand panorama qui probablement aura servi de type au premier qui imagina ce genre de peinture.

l.N ANGLETERRE.

Uoly-Rood-Houie.

C’est réellement un spectacle délicieux que celui offert au promeneur oisif qui , sortant de la ville par les vieux quartiers , après avoir traversé le pont du nord , contourne la colline dite mont d’Arthur (qu’on compare , avec quelque raison , à la tête du lion), et rentre ensuite par le chemin de Leith. Pour faire le tour de cette colline , on est forcé de marcher tantôt sur la circonférence de sa base et tantôt sur un cercle un peu plus rapproché de son sommet , de sorte que le promeneur se trouvant alternativement en haut et en bas , l’horizon qu’il a devant lui change à chaque instant : tantôt l’on domine , et tantôt l’on est dominé. Ce qui surtout effraie d’être en bas , c’est lorsqu’on passe sous certains rochers qui paraissent suspendus sur la tête

(les passans , et qui , retenus seulement par le quart de leur périphérie , semblent menacer à chaque instant celui qui les voit sans oser les regarder.

Mais après quelques centaines de pas , on arrive à un endroit où la nature vous dédommage et de ces rochers et de cette apparente aridité. Imaginez-vous tourner un petit bout de chemin sur un mamelon et descendre immédiatement de la colline, vous avez a gauche une toute petite prairie, et à droite un lac charmant renfermé dans une chaîne de mamelons parsemés de maisonnettes, de troupeaux, etc. Nous nous sommes aisément figuré la Suisse et scs prestiges. Enfin , après deux bonnes heures de marche , on rentre en ville par le chemin de Leith, dont nous avons déjà parlé, et cette course ne paraît pas longue.

Je n’en finirais pas si je voulais décrire les autres environs de cette ville enchanteresse. Ce serait surtout entreprendre une tâche au dessus de mes forces , que de vouloir parler de la grotte de Staffa , d’une petite tournée dans le lac Lomon , d’une

excursion â Perth et d’une autre à Sterling Et

Aberdeen et Ahbostford ?. . . Peut-on aller en Ecosse

FIN AISGI.ETF.RRE.

sans visiter ces lieux tant illustrés par les deux grands poètes? Mais aussi suffit-il de les voir en passant pour oser en parler?

Il y a pourtant une excursion dans le voisinage, assez intéressante par les souvenirs qui s’y rattachent, et dont je veux faire mention ici : c’est Holy-Rood-Hvme. L’aspect extérieur de ce vieux château aux portes d’Edimbourg et au pied des collines dont nous venons de parler, est des plus tristes : noir, enfumé, et pour ainsi dire isolé de tout ce qui l’environne , par la différence de son architecture , il inspire un sentiment de tristesse avant même qu’on y soit entré et avant qu’on ait pu se convaincre de la justesse des regrets de cette malheureuse famille qui a du l’habiter pendant long-temps.

La façade, comme tout ce qui est gothique, est très bizarre et présente sur la porte d’entrée une grande horloge surmontée d’une très grande couronne. La cour d’entrée est carrée et entourée de portiques bas et étroits. Au fond à gauche , on voit la chapelle, qui n’offre rien de remarquable; et c’est de ce même côté qu’on entre pour monter

DiQitized by Goog

ÎS6 SIX MOIS DE SÉJOUR

aux appartemens supérieurs qui sont les plus anciens, et pour se rendre aux appartemens inférieurs, qui, pour être dits moins anciens, n’en sont pas plus modernes. Les appartemens supérieurs furent jadis occupés par la malheureuse reine Marie, toujours vénérée et chérie en Ecosse, et souvent même par ceux qui ne sont pas Ecossais. On y conserve encore son lit, ses chaises, son miroir et difîérens autres objets qui lui servirent , et auxquels on n’ose toucher. Le concierge du château fait ordinairement voir aux étrangers un portrait que des souvenirs traditionnels placent parmi les plus ressemblans. Quelle belle figure! et combien de malheurs pourtant ont pesé sur cette tête !

On a voulu aussi nous faire remarquer dans un coin et derrière une vieille porte plusieurs taches sur la muraille : là , dit-on , Rizzio fut assassiné !... J’ai aussitôt doublé le pas, et, après avoir vu une grande salle où l’on conserve la plupart des portraits des anciens rois d’Ecosse , je suis entré » dans les nouveaux appartemens, habités naguère

par la famille exilée.

ÎS7

Toutes les pièces sont, pour la plupart, fort grandes ; ce qui en hiver doit avoir fait beaucoup souffrir ceux qui , avancés en âge , n’avaient qu’un bon feu pour toute consolation. Les meubles qui restent encore montrent la pauvreté de ceux qu’on a dû enlever après le départ pour Gratz ; et quand j’ai vu la mesquinerie de la chambre de Charles X, réfléchissant d’ailleurs au peu de repos qu’il a dû y trouver, je n’ai pu m’empêcher de donner une larme au sort de ce malheureux vieillard, qui, parvenu à l’âge où le besoin d’une vie aisée se fait le plus sentir, a dû abandonner le grand palais des rois pour venir ici geler de froid et s’abreuver d’amertume dans une tanière plus propre aux corbeaux qu’à l’homme. Je plaignais moins son petit-fils , qui était dans un âge où les transactions brusques se font moins sentir ; cependant il y a un sentiment qui pour lui aussi pouvait nous attrister : c’est de penser que ce pauvre enfant a dû supporter la peine d’une faute (on l’a ainsi appelée) qu'il ne pouvait commettre et qu’il n’a pu comprendre. Mais quittons Holy-Rood, car peut-être dépasserai-je les bornes que je me suis imposées.

Eclairage au gaz.

La ville d’Edimbourg , comme toutes les autres du royaume , est éclairée au gaz , et pour la première fois il nous a été possible de visiter et d’examiner à notre aise la manière dont on fabrique le gaz combustible. Nous sommes donc allés à Gaz lighl manujactury , qui est placée dans un bas-fond au N.-E. des deux moitiés de la ville. La première pièce que nous avons vue contient un grand nombre de cylindres creux en fonte de fer, placés horizontalement sur des fourneaux et rapprochés autant que possible les uns des autres. Dans ces cylindres- chaudières on place, ou, pour mieux dire, on jette le charbon dont la fusion doit produire le gaz combustible. Je ferai remarquer que ce charbon est d’une espèce particulière, et diflère

même , par ses caractères extérieurs , de celui qui sert à alimenter les cheminées anglaises.

Ce charbon , avons-nous dit , est jeté dans les chaudières - cylindres , et j’ajouterai, avec une adresse extraordinaire. En effet , le cylindre n’a pas plus d’un pied de diamètre, et cependant, à la distance de quatre pas, l’ouvrier lance le charbon de sa pelle avec un coup d’œil si juste et un bras si exercé , que chaque morceau de charbon rencontre l’orifice de la chaudière avec une justesse géométrique ; et pendant les quelques minutes que j’ai regardé cette manœuvre , pas une seule parcelle de charbon n’est tombée à terre. Chacun de ces cylindres a un tuyau particulier de trois ou quatre pieds de hauteur, et tous ces tuyaux verticaux aboutissent à un tuyau commun, placé horizontalement et qui conduit aux tuyaux purificateurs (ressemblant a un système d’orgues) , aboutissant eux-mêmes aux réservoirs communs.

Ces grands réservoirs, espèces de cloches en verre blanc, plongées dans l’eau comme les cloches de fer pour les petites cuves, sont au nombre de 13, con-

SCO SIX MOIS DE SÉJOUR

tenant chacun 18,000 pieds cubes de gaz ; ils sont tous numérotés en dehors pour pouvoir connaître , par le nombre de pieds de hauteur que présente la cuve hors de l’eau , quelle quantité de gaz y a pénétré. Il y a ensuite une chambre destinée au mesurage général, dans laquelle on trouve un grand cadran d’horloge, entouré par six petits cadrans; chacun sert U désigner le nombre de dixaines , centaines, milliers, etc. , de pieds cubes de gaz contenus dans les réservoirs. Outre cette mesure, il y a encore une espèce d’aiguille barométrique propre à mesurer les grandes quantités.

Non content de cela , le génie mécanique de ce pays est allé jusqu’à imaginer des cadrans particuliers, placés devant le tube principal qui conduit le gaz dans chaque maison particulière. Cette petite montre, qui est dans la première pièce de toutes les maisons qui se servent du gaz, et qu’on peut voir aisément , sert a indiquer la quantité de pieds cubes brûlés pendant le mois ou pendant l’année; et par conséquent chacun ne paie que la quantité de gaz qu’il brûle , pouvant ainsi contenter ceux qui , par esprit d’économie , vont

se coucher en hiver deux heures après le grand astre.

Terme moyen, on brûle, pour toute la ville d’Edimbourg, 471 ,000 pieds cubes de gaz par jour. Pour toute cette grande manufacture il n’y a que 70 employés, grâce k une machine à vapeur qui remplit plusieurs fonctions secondaires dans l’établissement. Rien , au reste, n’est perdu ici comme ailleurs, et la coque du charbon qui a servi k donner le gaz est achetée par ceux qui , comme les chimistes par exemple , désirent avoir dans leurs fourneaux du feu sans fumée.

En revenant de cette manufacture , nous avons vu , dans une des rues de l’ancienne ville , la fenêtre par où Know, dont nous avons laissé la chaire dans le muséum des antiquités , prêchait la réforme. Non content de faire des prosélytes dans son temple, il haranguait le peuple de sa croisée et fanatisait ainsi son monde partout où il pouvait. C’est au reste un usage qui s’est perpétué en Ecosse, et il n’est pas rare de trouver, le dimanche , des gens qui, au milieu de la rue, prêchent k un cercle de curieux avec autant de hardiesse que d’aplomb

262 SIX MOIS DK SEJOUR

et sans trop s’inquiéter de la composition de leur auditoire. J’ai vu un jeune homme, fort bien mis d’ailleurs, qui , placé sous un portique de Prince’ s Street, avec une bible et un parapluie à la main , criait k tue-tête devant un cercle assez fourni, avec autant de force que quelqu’un qu’on voudrait étrangler. On nous dit que le génie de la foi s’était emparé de lui ; quant k moi , je crus qu’il était possédé du démon , ou que plus probablement encore il était atteint d’aliénation mentale, k en juger par le grotesque de ses gestes et par ses yeux qui menaçaient de quitter leurs orbites.

J’aurai peu de chose k ajouter sur les Ecossais, k ce que j’ai dit déjà des Anglais en général. Hospitalité, bonhomie, loyauté, tout est absolument égal dans les deux royaumes. Les formes extérieures me paraissent pourtant plus polies en Ecosse ,

où les femmes surtout sont d’une amabilité extrême. Ceux qui parlent français le prononcent assez bien , et , chose vraiment remarquable ! c’est qu’ils lisent le latin presque comme les Italiens, et ne se moquent pas mal des Anglais, qui agissent autrement en cela. Ils sont tous fort attachés à leur pays, habitude générale chez le montagnard ; ils ont des mœurs fort simples et une prudence qui peut passer en proverbe; leur respect pour les étrangers est grand. Ils mettent beaucoup d’amourpropre à ce qu’on voie les moindres sites de leur contrée.

Le toast des hommes , après le diner , est aussi fort singulier : un pied sur la chaise et l’autre sur la table, c’est ainsi qu’ils crient hnrra! Au reste, ne refusez pas de boire leur whisky après le repas. C’est de l’eau-de-vie en petite quantité dans de l’eau chaude avec du sucre. On prépare le whisky dans un grand verre, et on le sert ensuite par cuillerée dans les petits verres que chaque convive a devant soi. C’est assez bon , et d’ailleurs il faut se conformer aux usages.

Quoique leur costume soit comme dans le reste

de l’Angleterre , je dois dire pourtant qu’il est bien rare que les hommes surtout ne portent sur eux , soit en pantalon , soit en gilet ou cravate , un peu de cette étoffe qui porte leur nom national. La troupe seule a un costume particulier que je trouve fort joli. Leur grand bonnet à plumes, leur écharpe retenue par un bouton à la romaine, leur habit rouge avec une petite tunique quadrillée qui descend jusqu’au genou , la bourse à poils à la ceinture qui s’oppose a l’indiscrétion du vent , leurs belles jambes en l’air à demi couvertes seulement par un petit bas quadrillé , enfin leurs beaux souliers 'a boucles , tout cela forme un ensemble qui mérite certainement l’attention des voyageurs. Leurs officiers ont , en petite tenue , un poignard dont le fourreau contient un couteau et une fourchette ; je ne sais à quoi cela leur sert , mais telle est leur habitude.

Je citerai, en terminant, leurs manœuvres; si ce n’est pas pour dire comment ils portent les armes, c’est pour faire observer au moins que les bataillons des Ilighlanders sont ordinairement précédés par un beau cerf, comprenant tellement bien le com-

mandement de l’officier supérieur, qu’il précède tous les mouvemens de la troupe et se constitue son avant-garde ; c’est ainsi que d’un cerf , animal timide s’il en fut, on fait ici un guerrier.

Page 1