LETTRE \ III
Le chevalier de laMeilleraicv, au mar- (juis de Valencey.
Le 28 mai.
Moiv cher Valencey, je m'arrache aux tristes devoirs que m'imposait l'amitié, pour eu accomplir un autre, aussi déplorable peut-être. Je le remplir ii cependant. C'est la volonté de Saint-Albc; c'est.... sa dernière volonté. Je ne puis vous donner qu'une seule consolation ; elle est alireuse ; notre ami est mort en homme d'honneur, et trop digne de la haute estime qu'il avait inspirée.
Le maître de salle ne quittait pas M. de Melfort. Cette affreuse scène semblait un triomphe pour lui. — Monsieur manie l'ép< e comme un
artiste, disait-il en parlant de son élève. — Quand je considère l'étendue de l'arène et le nombre des spectateurs, dit M. de Melfort, je trouve que deux personnes se battant au milieu de tant de monde , feront peu d'effet ; cela sera mesquin. Qui veut être mon second? — Telle est l'influence du point d'honneur > que sur ce propos extravagant, sept ou huit jeunes gens s'avançaient, quand un vieux militaire, qui portait une croix respectable, et l'uniforme des invalides, plus respectable encore, les arrête, et regardant les spectateurs qui l'approuvaient des yeux, dit à Melfort d'un ton d'autorité : — Monsieur., votre conduite est révoltante ! nous ne souffrirons pas que vous exposiez , de gaieté de cœur, la vie de braves gens destinés à servir l'état. Videz votre querelle; c'est
bien assez ! — Que ne sommes-nous venus avant l'heure de la promenade, reprit Melfort ! la chose se serait passée entre nous. Monsieur ne veut pas que vous vous battiez ; faitesvous plutôt casser quelque membre en défendant la patrie , que personne n'attaque , et vous aurez l'honneur de devenir ses camarades; et s'adressant à Saint- Albe d'un ton doux et poli : — Je crois qu'entre nous deux, c'est vous, monsieur, qui êtes l'offensé : choisissez donc
de l'épée ou du pistolet — Tous
deux, s'écria Saint-Albe, qui craignait de sembler en reste avec son adversaire : nous marcherons l'un contre l'autre avec toutes nos armes; et si le pistolet ne termine point le combat , nous le continuerons à 1 épée. — A ces conventions meurtrières, tout le monde pâlit, excqté
Melfort. — J'accepte , dit - il Là
dessus Saint-Àlbe exigea des témoin* leur parole d'honneur de ne séparer, dans aucun cas , les combattans, et même d'empêcher, lepée à la main , que Ton ne vînt les interrompre.
La distance mesurée , ils marchent. Saint-Albe tire, et manque son ennemi. Melfort, plus heureux, le blesse au bras gauche, et, presqu'au même instant, son chapeau est percé par le second coup de notre ami qui s'avance toujours d'un air tranquille. Melfort l'ajuste, se remet, l'ajuste encore; mais Saint - Albe, tirant son épée par un mouvement brusque , lui fait manquer son coup.
— Bien joué , s'écrie Melfort!... Et son adversaire était sur lui , qu'il n'avait pas eu le temps de se mettre en défense. D'après leurs conven-
kou\ i ii.i. \. g:
tions, Saint-Alix- pouvait \t frapper, le combat finissait ? et notre mallieuroux ami nous était conservé ; mais il eut horreur de donner la mort à son ennemi désarmé ; il s'anït.i.
lie combat continue plus animé, plus effrayant mille fois. Saint- Albe, à force de courage, résiste à l'adresse consommée de son adversaire. Cent fois le fer effleure la toile tremblante dont leurs poitrines sont couverte* Ils ne perdent pas une ligne de terrain; l'un et l'autre semblent adossés à une muraille. Cette lutte était si longue et en même temps si vive et si terrible, que Ton n'en pouvait soutenir le spectacle. Des cris d indignation s'élevèrent enfin de tous côtés contre nous. Nos * «p» ;<>s nues imposaient cependant aux spectateurs.
Le seul officier des invalides s'ai aurait : mais les tctnoius de Melfort
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l'arrêtent. Malgré ma parole, je restais immobile, et même jetais près de prendre parti pour l'officier , lorsque notre ami blesse assez grièvement M. Melfort. Peut - être a-t-il cru l'avoir blessé plus dangereusement encore , peut - être cette idée
a-t-elle ralenti son bras M. de
Melfort lui a porté un coup si violent, que le fer est entré jusqu'à la garde. — Voilà ce beau coup de tierce que je vous ai toujours conseillé, s'est écrié l'infâme maître d'escrime! — Saint - Albe étendait encore la main pour frapper; ses doigts s'ouvrent, son épée ne tient plus qu'au mouchoir qui l'entoure.
11 tombe sur le front ( Nous
étions à vingt pas!) Nous accourons, nous le soutenons dans nos bras. Tout secours était inutile.
Nous lavons porté au pied d'un ar-
bre. Le vieilofficier s'empressaitplus que personne. — Si généreux , si
brave, disait - il! à la fleur de
l'âge!.... — Et la voix lui manquait.
Moi-même , puis-je achever un tel récit, et déchirer si long-temps votre cœur, quand le mien se brise à ce cruel souvenir ! Toute ma vie j'aurai sous lesyeux Saint- Albe mou rant; je verrai son visage pâle et glacera bouche sanglante, ses regards, qui s'élevant à peine , se tournent vers moi; il cherche, il presse ma main. 11 a demandé d'être inhumé à l'abbaye de Longchamps ; il voulait encore me parler; je n'ai pu entendre que ces mots : — Ah !
Sophronie ! — Vous en savez sans doute plus que moi : c'est le nom d'une femme charmante qu'il connaissait depuis peu de temps. Je la
7o SOPHPiONIÉ.
connais aussi , et j'ai même remarqué un de ses gens qui avait attaché son cheval à cent pas de nous. Quoi qu'il en soit de ces conjectures, qu'elles restent pour jamais entre nous deux.
Il n'y avait plus auprès de M. de Melfort que ses témoins; la foule entourait Saint-Àlbe, et tous les yeux versaient des larmes. Personne n'avait osé retirer 1 epée qui lui donnait la mort. C'était une douleur de plus.
Chacun se regardait ; il voit notre embarras; il arrache le fer dune main défaillante. Nous nous efforçons en vain d'arrêter le sang; son dernier soupir a suivi de près ce dernier trait de force et de courage.
Je viens de remplir une tâche bien douloureuse ; je n'ai pas besoin de vous peindre mes regrets, et
je connais trop bien votre amitié pour ne pas pressentir <jnels seront les vôtres.