‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 11 sur 25 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

De madame deThémincs a madame de Verneuil.

Le 9 juin.

. Elle a déjà écrit pour lui mander l'évèuement.)

.Ne vous lasserez-vous point de mes lettres en l'état où je suis? Ne vous bornerez-vous pas à m'accorder cette pitié que Ton ne peut refuser au malheur. Doute injuste! Non, je Ae le crains pas. Je connais votre cœur, il entendra le mien; mais lui seul peul l'entendre. Sans vous, toutes

mes douleurs resteraient dans mon

sein.

Ce que j'ai à vous dire est pénible; même après l'aveu demessentimens pour l'infortuné que je ne connus , hélas , que si peu de temps! Ah ! du moins , à quelque degré que vous jugiez mon esprit troublé , promettezmoi de ne pas m'abandonner! Je n'ai plus que vous, 6 mon amie!

Depuis la mort de M. de Thémines, vous le savez, mon cœur n'a point cherché d'autre appui sur la terre. Ce matin je suis allé demander celui du Ciel. ( J'avais prié secrètement un prêtre d'offrir plusieurs fois le saint sacrifice pour une âme que la mort avait surprise , et qu'elle avait sans doute privée du secours de la religion. ) J'étais dans cette chapelle écartée , où nous sommes allées tant de fois ensemble. L'église me sembla,

comme nous l'avons vue trop souvent, presque déserte. Quelque* pan»

vres femmes seulement , dispersées dans la nef, unissaient leurs prières aux mil unes. J étais vivement émue; [e tremblais devant l'autel, en me rendant compte des motifs qui m'y avaient amenée. Nul reproj ne cependant ne s'élevait élu fond de mon âme. I\ étions-nous pas librestouslo deux? Si toutes les douleurs suivent les sentimens dont l'objet est dan- la tombe, du inoins .-ont -ils exempts de repentirs.

La confiance rentra dans mon cœur. Je disais , de cette voix intérieure qui monte à l'oreille de l'Eternel, comme l'hymne le plus éclatant : — O mon Dieu! vous tjui l'avez retranche de la terre , si jeune encore, et au moment où le bonheur L'attendait: récompensez ses vertus t. m. 7

dans le Ciel î j'ai reçu , d'un cœur soumis , la peine mortelle que vous m'avez envoyée ; je vous offre ma soumission pour vous fléchir. Eprouvez-moi sur celte terre d'affliction ; épuisez sur moi votre rigueur , et donnez-lui la paix! — De momens en momens, retentissaient, dans l'église solitaire , aux accords religieux de l'orgue, ces paroles à la fois tristes et consolantes : — - Qu'il repose en paix! Qu'il repose en paix ! —

Je n'entendais le bruit de la ville que dans le lointain ; je m'en croyais séparée par une barrière éternelle , et cette idée calmait ma douleur. . .

Mon amie , il m'a semblé que la voix de Dieu m'appelait à lui! Le prêtre et les assistans sont sortis; je suis restée immobile , éperdue. . . , Mon âme s'élançait dans l'autre vie. . . .

Hélas ! elle y cherchait, non pas les

biens qui nous sont promis, mais le bien qu'elle a perdu , qu'elle ne saurait oublier, qu'elle demande au

monde, aux autels, à Dieu même!...

Le croirez-vuus. . .Moi , j'en frémis

encore ; jetais seule un long •

et profond soupir a frappé mon oreille ï

La force ne m'a point abandonnée. Je me relève lentement du prie- Dieu sur lequel j'étais prosternée ; garde autour de moi. Ces murailles épaisses, ces antiques ornemens, ces pierres vénérables qui s'usent chaque jour sous les pas des fidèles dont elles couvriront bientôt la cendre ; tout ce que je vois est inanimé, muet. Un sentiment, aussi inconnu pour moi que .si le Créateur m'eût donné de nouveaux sens, s'est élevé dans mon sein. C'était un mélange de terreur et d espérance..»

76 SOPHRQNIE.

J'écoutais toujours ; un second soupir , qui n'avait rien de douloureux , s'est fait entendre de la place où j'étais. Je n'ai plus regardé. Ma respiration ? ma pensée, ma vie , était suspendue. Je ne saurais vous dire combien de temps je suis restée dans cet état: un effort soudain , irréfléchi^ m'en a tirée : j'ai fui.

De retour chez moi , je suis restée pendant quelques heures dans un profond abattement dont certains mouvemens de frayeur m'ont fait sortir plusieurs fois. Enfin, ma raison a repoussé les fantômes que mon imagination, ou plutôt ma mémoire me présentait. J'ai même essayé de réprimer ma trop juste douleur. Le soir, poursuivie par des souvenirs effrayans, agitée de mille incertitudes ; j'ai trouvé plus de courage encore; je suis retournée à l'église, je

pftJUVELLE V. -7

voulais détruire des illusions mensongères, ou tfOtn er une < <>r.\ i. fcioh qui m'interdisse à Pa^eni outeâ

sacrilèges. . . . Ils sont dissipée! IVfon oreille ne m'a point trompée*, et surtout quand, à l'abri de la surprise , je repoussais jusques aux regrets si légitimes qui m'avaient tourmentée le matin. Deux lois mes sens ont < l frappés (lu même prodige.

Ma femme de chambre est à quelques pas de moi, et pourtant je ne me sens pas la force den retracer les détails. Je crains de fixer davantage dans mon esprit les souvenirs qui le remplissent. Hier, voulant faire coucher Azoline auprès de moi, j'ai dit que je me trouvais incommodée plus que je ne Tétais en effet. Moins agitée aujourd'hui, mon amc se parentre la wainla et le désir de int trompée. La craii

eh qui pourrait m'en inspirer? Le

Ciel ? je ne l'ai point offensé. Celui

qui m'aima? je l'aimais aussi je

l'aime encore, plus que jamais. Ah!

s'il peut ainsi survivre à sa dépouille, s'affranchir de la tombe et se rendre visible à mes sens, il peut aussi, sans doute, lire dans les cœurs. Non, je ne le redoute pas. Que puis-je redouter sur la terre , après avoir tout perdu ? Mais je m'égare, je vous méconnais, vous offense. O mon amie, puisque vous me restez, vous, la compagne de mon en/ance et de ma jeunesse, vous, la dépositaire ou l'objet de tous mes sentimens , ma seule consolation dans mes longs chagrins , puisque vous me restez ? non , je n'ai pas tout perdu.

NOl \ l LLE V. 79

LETTRE \ , île la même a la même.

Le \6 juin.

Vos deux, lettres, quelques jours écoulés depuis la mienne , et la force des opinions reçues , m'avaient tait retomber dans l'incertitude. Hier , dans Taprès-diner , je voulus aller respirer l'air de la campagne , et je fis appeler M. Descombes , cet homme de confiance que vous connaissez , pour m'accornpagner au bois de Boulogne. Toute autre i i< h'; que celle-là , qui cesse d'en être une quand on le veut, m'eût été insupportable. Je voulais encore, si quelque vision nouvelle v en ail à frapper mes sens, qu'un ( plus infaillible que moi , pûl

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