LETTRE XVIII
de madame de Marsilly , a madame de Verneuil.
Le 8 juillet.
Sophronie vient de s'endormir. Je profite de cet instant pour vous
écrire quelques lignes à la hâte , et du chevet de son lit. Pourquoi d'autres devoirs vous ont-ils appelée? votre présence était si nécessaire ! Depuis votre départ , M, Sue ne la pas trouvée mieux un seul instant ; sa douceur ne se dément : elle n'est occupée que de vous , de moi , du Ciel et de son malheureux amour. Je la vois quelquefois lever des yeux humides > et gardant un lon^ silence , adresser , sans doute, à Saint- Albe les vœux quelle l'orme en son cœur. Plus la passion prend d'empire sur ses organes affaiblis , et plus elle s efforce d'en réprimer les mouvemens.
Que de courage ? que de vertu !
Au milieu de ses souffrances et des lu UTÇfl qu'elle consacre à la religion , elle ne néglige rien pour me persuader qu'elle 11 éprouve qu'une in-
n8 SOPHROMÉ.
disposition passagère. Une seule fois m'ayant trouvé fair tranquille , elle
a essayé de me préparer Mais
elle tenait ses yeux fixés sur les miens ; elle a vu mon effroi , et s'est interrompue , sans affectation , pour me prier de lui rendre quelques soins qui devaient me détourner de cette horrible idée.
Le médecin conserve peu d'espérance, je ne Tai que trop entendu.
îl dit que le sommeil seul pourrait lui rendre le calme et nous la conserver. S'il était vrai ! J'ai la montre sous les yeux : voilà bientôt trois quarts - d'heure qu'elle s'est endormie. Le plus profond silence règne ici. La lampe , cachée par un fauteuil , m'éclaire à peine Grand
Dieu ! encore quelques heures , et
nous conserverions cet ange de bon té.
Elle s'éveille !.... Adieu , madame !
LETTRE XIX, de la me me , a la m crue.
Le 16 juillet.
Jl y a huit jours qu'une de mes femmes s'est chargée de vous apprendra la déplorable nouvelle
Je rappelle tout mon courage pour vous en faire connaître les détails ; ils sont affreux. ! mais je ne cherche pas à les éloigner de mon souvenir.
Le lendemain du jour où je vous écrivis , Sophronie me dit qu'elle voulait vous écrire aussi. Elle m'assurait qu'elle se trouvait beaucoup mieux que la veille. Elle l'attribuait à mes soins , et dans sa reconnaissance , me prodiguait les plus tendra caresses. Elle répandit, en m'emhrassant , quelques larmes, les premières qu'elle eût versées depuis
i2o SOPHRONIE.
sa maladie. Mille craintes m'avaient tourmentée jusqu'à ce moment , mais je sentis alors que j'espérais.
Que le souvenir de celte espérance est cruel aujourd'hui! Tandis qu'elle écrivait, j'allai, de l'autre côté de la chambre , me jeter sur un lit de repos. Le sommeil me surprit ; mais il ne suspendit point mon inquié tude. Les images les plus sinistres se présentaient, errfoule à mon esprit , lorsque j'entends ces mots prononcés avec vivacité , mais d'une voix éteinte et défaillante : — Ne Téveillez pas ï — J'ouvre les yeux ; je vois Sophronie , encore soulevée sûr son lit , étendre sa main vers la garde-malade , qui s'approchait de moi. — Madame paraît souffrir davantage , me dit cette femme. — Non, reprit ma sœur!.... Elle ne pouvait plus parler, et laissa retomber sa
N01 V I LLE V. i2i
sur bon chevet. Elle me prit la main et la serra ; la sienne était brûlante. Je retenais met sanglots , et jusqu'à mes larmes. Chaque instant ajoutait à mon effroi ; on annonça le médecin. La ga rde lui dit quelques mots , avant qu'il ne lût entre dans la chambre. Mes regards ne le quittaient pas , mais il évitait de les rencontrer. 11 a cependant ordonne une potion , etSo.
phronie Ta prise^ avec plus de résignation que de confiance. Prosternée devant son lit, je tenais sa main pressée sur jfi es lèvres, quand le piètre est arrivé. 11 a vu la consternation sur tuus les visages et la mort dans les traits de ma sœur • il est reste muet. A peine a-t-il été remis , qu'il lui a présente le signe de notre lui. Elle L'a regardé <pielquea monaens; d'un œil égaré, puis ,
112 50PHIY0NIE.
l'a pressé dans ses bras avec transport , en laissant échapper quelques larmes. — Dieu de miséricorde , s'est écrié le ministre du Seigneur , recevez dans votre sein cette âme qui revient à vous , et qui s'en était à peine écartée ! Vous savez combien elle a souffert dans ce monde ! Avec l'offrande d'une vie pleine de piété ?
d'innocence et de malheurs , elle vous apporte aussi celle d'une mort digne de sa vie ! —
A ces mots , étendant la main audessus de la déplorable Sophronie , il a prononcé , en son nom , la prière la plus fervente. Tout le monde priait, pleurait avec lui. De si cruels souvenirs ne me laissent pas la force d'achever ce récit que je ne devais pas entreprendre. Je n'ai plus de sœur; vous savez mieux qu'un autre combien j'ai perdu. S'il me reste
NOl'YF.l.I.K A. i.'.
quelque consolation sur la terre , c'est de vous parler sans Cesse de celle dont la belle âme nous < Lien connu»..
Une infâme créature, comblée de ses bont< [s, avait essayé de ternir sa réputation, du moins dans l'esprit de M. d'Armovillc : il m'a tout avoué ; et vous sentez que je n'ai pal ru de peine à le détromper.
le vous envoie la lettre que ma us a écrite quelques heures \ sa mort.
324 SOPHRONJE,