LETTRE XX
de madame de Thémines, à madame de Verneuil.
Le 8 juillet.
\l m'en coûte, mon amie, de vous écrire cette lettre, cet adieu. Je sais que vous m'aimez ; je vois votre affliction , et je me reproche les pleurs <|ue vous allez verser. Ah! du moins, songez à la douceur que vous avez répandue sur une vie qui, sans vous, sans ma sœur, ne m'arracherait aucuns regrets. Je ne me plains pourtant pas ; pourrais-je déplorer quelques années de douleur, lorsque j'entrevois un bonheur immortel ?
Le même sentiment qui m'a tant fait souffrir va devenir ma récompense.
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Lucie, notre âge est à peu pies le
même; j'ai papaé avec vous les aimées de mon enfance, et celle* de ma jeunesse; nos destinées semblaient unies. Je vous quitte, je vous afflige, et votre main ne fermera point mes n eux. Ne pleurez pas sur moi, soulevez le voile effrayant de la mort.
Je verse des larmes , il est vrai, mais ces larmes sont comme celles de la nouvelle épouse qui sort du sein de N famille pour suivre son époux.
Le mien m'attend. J'aurais voulu vous presser sur mon cœur une fois encore, et, si j'ai eu quelques torts avec vous pendant ma vie, vous en demander le pardon. Il me serait pénible de laisser après moi des sujet* de plainte, et surtout dans le cœur dune amie.
Ma sœur vient de s'endormir. Ellf a pasôé plusieurs nuits ; elle me
,2S SOPHn^IE.
voyait plus tranquille. Comme son sommeil est agité! que son réveil sera douloureux! Mais enfin, pourquoi pleurerait-elle? Souffrir un instant.... pour ne plus souffrir: voilà la mort.
Lucie, ma sœur, soyez heureuses!
nolmi.m: M \ I r. MF.
Mon âme se plaît aux jours anciens , au temps de la jeunesse du monde.
Je vais dire les premiers exploits d'ismaél, fils d'Abraham et d'Agar.
Habitas des cités! mes sauvages accens étonneront peut - être votre oreille.
Le patriarche et son épouse , assis devant leur tente , sous un vieux palmier, achevaient le repas du soir.
Les génisses, en mugissant, revenaient de la montagne voisine , et
(i) L'auteur ne connaissait i».»^ la langue
les pasteurs, empressés autour cl elles, tendaient de larges vaisseaux d'argile qui ne pouvaient suffire à recevoir les ruisseaux d'un lait pur. Les chameaux, courriers du désert, ployant sous eux leurs longs pieds , attendaient le sommeil. Sara tournait de ' tristes regards sur l'héritage deMambré, sur ces campagnes couvertes de troupeaux innombrables ? depuis les murailles d'Arbé , jusqu'au mont où le Seigneur avait coutume de se montrer au père des Hébreux. — Hélas ! dit-elle en soupirant, le fils de l'Egyptienne partagera toutes ces richesses avec mon fils ! Qui sait même j, qui sait ? si quelque jour , lorsque nous aurons été réunis à nos pères , Ismaél ne dépouillera point un frère qu'il hait dans son cœur ? — Rassure-toi , ma femme bien aimée , répond le patriarche : depuis
que le Seigneur , répandant sur notre vieillesse un bonheur inesp nous a donné notre Isaar , tout ne dit-il pas au fils d Agir qu'il est fils dune esclave ? et même avant ce temps, l'exil n'avait -il pas puni l'insolence de sa mère ? Près de périr dans le désert , elle ne put rentrer en grâce devant moi qu'en s'humiliant sous ta main. — Et le pardon qu'elle reçut de moi l'enhardit chaque jour à de nouvelles offenses.
Ecoute, o mon protecteur! au moment où le souffle de la grande mer vient rafraîchir cette vallée, Ismael jouait sur l'herbe avec un faon qu il a pris dans les bois de Séor. Mon fils, dont il dédaigne l'enfance, assis au pied de la tente , n'osait approcher de -son frère, mais ses regards suiv aient tous les mouvemens du jeune animal : il soupirait. — Ismael, ai-je
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dit , ces jeux ne sont plus faits pour loi. Prends la hache suspendue à la couche de ton père , abats les arbres de la montagne et traîne-les .devant nos tentes ï Apprends à creuser la tige d'un térébinthe : il nous manque une auge pour abreuver les troupeaux. Que ton bras fende le tronc d'un cèdre , et que les ais polis et rassemblés forment une arche pour ta mère : verrons-nous toujours travailler sous ses ordres des esclaves achetés avec elle en Mesraïm ? — Sara ? me dit-il , ta bouche ne m'adressa jamais que des reproches eu des ordres sévères. Si tu veux faire un don à ton fds , mille agneaux , mille chevreaux bondissent dans tes pâturages. Chaque jour tu lui répètes que ces richesses n'appartiennent qu'à lui seul , qu'il en dispose ! Mais ce faon de gazelle est à moi : Je veux
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qu'il apprenne à connaître ma parole : ici tout est sourd à la v- i\ d'Ismael. —
Ingrat, lui dis-"je , si notre <lemeure ne t'offre que des objets de haine, va chercher un asile parmi tes hôtes du désert! Là, tu n'auras aucun
joug à supporter mais ici, tu
céderas une fois encore. —
J'ai dit ; et youlant humilier ce jeune orgueilleux, je cours , j'allais saisir l'animal effrayé» quand Ismaél s éloigne et le poussant vers les liailiers : — Sois libre , s'écrie-t-il , on souffre trop dans l'esclavage ! — Isaac , enhardi par ma présence , se lève et poursuit le faon d'une course rapide. Mais le fils d'Agar, ( qui lie audace ! ) le heurte et le renverse sur le sable. Indignée , je relève lare d'Ismael , et je cours le bras leré" pour le frapper. Soit respect ou
î-,2 IS3VIAEL.
frayeur, il fuit, et gagnant la tente de nos serviteurs , se jette dans les bras de sa mère. J accourais. ... — Arrête, me dit Agar ! Respecte le fils d'Abraham , d'Abraham mon maître. ... et le tien. Si le sort m'a fait ton esclave , la naissance me fit ton égale. —
Voilà, cher époux, le fidèle récit de ce qui vient de m'arriver. Souffriras-tu que Ton insulte ainsi ton épouse ? Tu le sais ; afiligée de tes ennuis , et déplorant ma stérilité , j'ai fait taire jusqu'à ma tendresse jalouse ; c'est moi qui conduisis l'étrangère dans tes bras. O jour deux fois malheureux ! je donnais un rival à ce fils, présent inespéré du Très-Haut , et ma main nous préparait des jours remplis de trouble. — •
A ces mots , elle embrasse les ge-
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doux du père d'Isaac, et verse un tgrrent de larmes dans son sein. — O ma bien aimée, dit Abraham , le cri de ton aifliction a retenti dans mon cœur. AgaT ne t'aura point impunément offensée. Mais déjà les étoiles invitent au sommeil tout ce qui respire ) viens goûter le repos sur notre couche. Demain , tu scias satisfaite : demain , Abraham veut punir dans sa justice et non dans sa colère. —
Ils entrent dans la tente et se couclient sur la dépouille des bêtes de la forêt : un flambeau de cèdre brûlait auprès deux avec d'autres parfums sur un chandelier d'airain.
L œil d Abraham ne se ferma point:
il partageait la douleur de Sara, mais son cœui paternel gémissait de sévir c un fila. — O Seigneur î riait rt- il ? toi dont la main me t. m. j2
conduisit sur cette terre lointaine et me secourut parmi tant de périls, tu vois quel trouble s'élève en ma maison. Celle que poursuit la haine démon épouse, partagea ma couche comme elle, et mon sang crie contre mon sang. Que ferai- je , ô Seigneur mon Dieu ? —
A peine avait - il achevé cette prière , que le sommeil ferma ses jeux. Le souffle du patriarche , de son épouse et du jeune Isaac , troublait seul le silence qui régnait sous îe vaste dôme de la tente.
Tout à coup , Abraham se croit transporté sur le sommet de la montagne. Des éclairs redoublés éblouissent ses yeux : il entend gronder le tonnerre ; non celui qui devance les traits de la foudre , mais ce bruit favorable qui marche devant le char du Seigneur, roulant sur les nuées
tremblantes. Le mont frétait) le ( liel s'ouvre, et L'ail • dtfi vents porte ces mots à Tortille du patriarche : —
Je suis le Seigneur ton Dieu ; le Seigneur en qui repose la force et la puissance, Je t ai choisi : tu seras Ja souche de mon peuple , et c'est du fils de Sara que doit naître Israël.
Eloigne le fils de l'étrangère: l'ombre de ce chêne altier étoufferait dans sa fleur un rejeton si tendre. —
Abraham s'écria : — Oserai - je répondre à mon Seigneur, moi qui ne suis que cendre et poussièie ?
Vous voulez que je renvoie mon premier né : il est aussi ma chair.
Dieu de mibéricorde , vous ne me /. pas ce chagrin. -- Mes regards se Lourperont .sur lui partie qu'il est sorti d* toi. 11 sera comme un jeune lion qui se levé et ravit sa proie Je Veill le rendre chef «l'un peupjf
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aussi nombreux que les étoiles du Ciel. Regarde et vois., en signe de mes promesses , mon arc s'étendre dans les cieux. —
Abraham éperdu sort de sa demeure et voit, aux premiers rayons du soleil , lare du Seigneur briller sur les nuages. Il se prosterne; et, plein d'un saint respect, il adore le Très-Haut. Bientôt il porte ses pas vers la tente d'Àgar, soulève la toile, entre, et voit la mère d'Ismaél qui semblait goûter un sommeil paisible. Elle était loin de prévoir ce funeste réveil. Ses noirs cheveux descendaient en désordre sur son sein , ou couvraient les roseaux flexibles" dont sa couche était formée. Au milieu même du repos, elle conservait cette grâce majestueuse que le Ciel répandit sur ses traits, et jamais elle n'avait paru plus belle.
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n loin d'elle dormait son fila
sur la dépouille d'une panthère, et
■ ;nant son arc entre s< s boas. S il
n'avait eu dans son air je ne quoi de fier et de sauvage, on l'aurait pris pour un de ces jeunes immortels, brillans messagers du Très-Haut.
Cependant des soupirs pressés agitèrent le sein de la fille de Mesraim:
des larmes brûlantes inondèrent son visage. Les songes, avant- coureurs de l'infortune, avaient trouble tout à coup son repos. — Mon cher fils , disait - elle, ali , ne t éloigne pas! prends ton arc , et défends-nous de Sara; défends-nous des monstres du désert! Ismaél, ô mon cher Ismaél !
sommes -noua seuls au monde, et faut-il te voir succomber à la haine d'une marâtre ! — En achevant ces mots elle se précipite sur son fils.
Père des Hébreux , à cette >ue,
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tu sentis se briser ton cœur. Trois fois tu voulus parler , et trois fois les paroles expirèrent sur tes lèvres.
Un effort d'obéissance rompit enfin ce silence , pareil à celui qui précède les orages. — Agar , fille de Mesraïm , lui dit-il, le Seigneur m'a donné des ordres rigoureux. Le cri de ton orgueil est monté jusqu'à son oreille :
il te bannit avec ton fils. Il m'en coûte de prononcer cet arrêt , mais puis-je désobéir à Dieu ? éloigne-toi î
L'ai -je bien entendu , s'écrie Agar ï c est mon maître, mon époux, c'est le père dlsmael qui nous chasse ainsi sans pitié. Mon fils, voilà l'héritage que ton père te promettait dans ton enfance. Ce qu il ne ferait point au dernier de ses serviteurs , il le fait à son fils , à son premier né ! Non , ce n'est point le Seigneur qui t'a dicté cette horrible loi : je reconnais Sara.
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Hélas! au moment où j'implore ta miséricorde , elle se rit <Jc ma misère.
— En disant ces paroles, elle pressait les genoux de son maître. — Abraham, reprend-elfe* au nom de
ces embrassemens qui nous furent si doux ; au nom de ce fils, ton sang le plus pur ; de ce fils qui devait être le soutien de ta vieillesse, et ton espoir encore au delà du trépas , Abraham, laisse-toi fléchir! Ne nous arrache point dune demeure que notre amour pour toi nous rend si chère. Que deviendrai-je en irféloiot d'ici? Plus heureuse dans mon enfance , tu le sais , je n'ai point été formée a servir un maître, et ces bras qui tout reçu ne sont pas endurcis au travail. Qu'allons - nous rencontrer hors de cette vallée V défi : ts ou des lieux habités par do hommes qui méconnaissent la loi du
14* isMael.
Seigneur. Si je tourne mes pas vera le pays de mes pères , quelle main nourrira ton épouse et ton fils dans hs sables brûlans qui nous séparent de Mesraïm ?
Le Seigneur est fidèle en ses promesses , répond Abraham , il veille sur vous. Cette nuit même il m'a dit : Mes regards se tourneront sur Ismaël > et je le rendrai chef d'un peuple aussi nombreux aue les étoiles du Ciel, Cesse donc de murmurer
contre ses décrets. Je le vois trop,
s'écrie Agar , la plainte est inutile:
ma bouche ne s'ouvrira plus que pour te maudire. S'il est vrai que ton Dieu nous protégeai! se chargera de ma vengeance ; et s'il me la refuse, j'invoquerai des Dieux plus justes. Mon fils, enfin, ce fils que tu méconnais, mon fils le punira dans ta postérité.
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t)u haut de son trône éclatant , l'Eternel entendil • a paroles, et résolut de châtier Agai\ En voyant les signes de sa colère,, le ehteur des ange^ se tut
Le patriarche s'éloigne sans répondre, et fait appeler le chef de ives , ancien dans sa maison.
— Eliczcr, lui dit- il, vas trouver ryplienne et son fils conduis-les hors de la vallée, et »{ne jamais ils ne reviennent au milieu de nous. — Le Ciialdéen, sans balancer, se rend à la tente d'Agar; il porte dans ses mains un vase rempli d'eau, et des pains cuits de la veille. Il allait par- 1er : — Je connais mon sort, lui dit A car, et je saurai l'accomplir sans tes ordres. Viens, mon fils, ne tars pas; Sara compte les momens :
A3 < 1 tte terre qui devait être ton
héritage.*... et qui sera peut-être un jour ta conquête.
Elle avait dit, et ses pas se dirigeaient vers les rives de la grande mer (i). D'une main elle portait la cruche, fardeau si précieux au voyageur ; de l'autre, elle s'appuyait sur son fils.
Agar venait d'atteindre le sommet de la montagne : défaillante de fatigue et de douleur, elle s'arrête et pousse un long soupir. Ses yeux, mouillés de larmes, se tournent vers la vallée sinueuse ; elle suit les détours du torrent qui l'arrose. Là s'élèvent les tentes protégées contre
(i) La Méditerranée, qu'ils appelaient ainsi, par opposition avec la mer de Sodôme, et la mer de Souph, que nous nommons la Mer- Rouge.
ardeurs du soleil , par un boi sycomores. Dans ces p ilurages, 1 \posés aux regarda du noi ! , ami de
la verdure , . paissent des troupeaux sans nombre, tandis que les bergers conduisent, aux sons du hautbois, des danses rustiques. O souvenir cher et cruel! c'est sous ce palmier qu'Abraham était assis quand il la reçut pour épouse de la main même de Sara î Sur cette arène, le tendre frUit de leurs amours, Ismaél, enhardi par \<\ voix du patriarche, et suivi de l'œil de sa mère, hasardait, en chancelant, ses premiers pas.
C'est au pied de ce rocher, que s'exerçant à de plus mâles travaux, sa main tendit le premier arc et lança le premier caillou.
\ oilà le séjour qu'elle abandon o De l'autre côté de la \ ' Creuse différence ! ) des
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tassés disputent à quelques arbres stériles une terre aride et brûlante.
Au delà , s'étendent des sables mobiles comme Tonde, étincelans comme le feu. Voilà la route qui s'ouvre devant elle, et quelle doit suivre pour retourner en Egypte.
Elle s'arrache enfin à cette image douloureuse, et s'enfoneant dans le désert, marche vers les régions où le soleil achève son cours.
Ainsi s'avançaient nos premiers païens, tristes et plongés clans un morne silence, lorsque, chassés du riant Eden, l'ange armé d'un glaive de feu leur défendait l'entrée de ces campagnes bienheureuses , et leur montrait la sauvage demeure de Thomme déchu de son bonheur et de sa dignité.
A l'heure où l'astre du jour verse une chaleur plus ardente, consumés
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de soif, épuises de fatigue, à peine ils Eurent assis sous la voûte d'un roohefrereusé pai 1 es enians d'Enoc i), que la mère d Ismael porla le vase a ses lèvres desséchées. Dis qu'elle eut ëtaoché sa soif, elle sentit le vase plus léger, et ne voynnt autour d'elle que des sables arides, elle frémit.
Elle se repentait d'avoir bu la première, et présentant lé vaisseau d'argile au rejeton d'Abraham : — Bois, à m«m fils! lui dit-elle, et répare ta e défaillante avec ces pains d'un pur froment. Demain le Dieu de miséricorde abaissera ses yeux sur nous. — Mais au lieu de te rendre aux. désirs de ta mère, pieux «Milan t î ton cœur adressa cette prière au Seigneur : Dieu de mon père Abraham, j'ai plus de force que ma mère, je
(i) Les Géans.
supporterai mieux la soif; et si je ne le puis, ô mon Dieu, accordez-moi <le mourir pour elle ! — Au même instant qu'il implorait en silence celui qui voit les pensées, il prit le vase, et l'eau mouilla ses lèvres brûlantes; mais il ne but pas.
Leur repas fut amer, et leur sommeil agité de songes funestes. Ils s'arrachèrent bientôt de leur retraite, et ne s'arrêtèrent plus qu'à la fin de cette triste journée.
Pendant tout le cours de la nuit 9 les sifflemens des serpens et les cris des animaux farouches se firent entendre au loin. Agar s'était endormie, mais Ismael retenait sa paupière apesantie, et veillait sur sa mère. La oruelle soif le dévore , irritée par la fatigue et par l'absence du sommei/.
Cependant il détourna les veux du
vase où l'eau brillait, rafraîchie par le souffle de la mut.
Le soleil est remonté sur l'horizon et s'avance vers le sommet des cieux.
Agar, déjà vaincue par la chaleur, et ne pouvant plus arracher ses pas d'un sable prêt à l'ensevelir, tourne ses regards sur Ismaël, qui respire à peine. — Asseyons-nous, dit elle...
Bois, ô mon fils, bois, et donne-moi le vase : cette eau va nous rendre à la vie. — Ismael, une seconde fois, a recours au pieux stratagème. Ar- , ô mère trop aveugle, c'est la vie, c'est le sang de ton fils que tu bois î
Ce vase, leur dernière espérance, n'est déjà plus qu'un vain fardeau.
\ r le pose sur la pierre, et regarde son fils avec effroi. En ce moment, près du rase renversé, l'ange de la mort leur apparut , aussi terrible
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qu'il se montra jadis au père des hommes avant le meurtre de son premier né.
ïsmaél ne souffrait que pour sa mère : c'était pour elle qu'il implorait le Ciel. 11 se lève enfin. — Marchons encore, lui dit-il; employons le peu de force qui nous reste à chercher quelques secours à nos maux.
Le Dieu de mon père Abraham ne nous a point maudits. Allons vers ces rochers; quelques arbres y conservent un reste de verdure ; nous y trouverons peut-être une citerne.
Ils reprennent leur marche : des ruisseaux , des fontaines, des fleuves se peignaient à leur esprit.
Comme ils approchaient, Ismaèl pâlit, et ses genoux fléchissent sons le poids de son corps. Agar pousse un cri.... son fils se relève; le courage lui tient lieu de forces ; il se traîne
NOl vi II. F. VI. r?g
jusqu'au piccl «.lu rocher. Un sombre nuage s'étend but sea yeux, la terre semble s'abîmer «levant lui ; il tombe sur sa lace, et dune roix i< Paillante
— O mon Dieu, conserret ma mère!
— 11 demeure sans mouvement. — MalfaeureUse, s écrie Agar en se jetant contre terre, j'ai perdu mon iils!.... Mais que dis- je? il respire encore. Dieu du cieljj secourez-nous !
Hélas ! il est sourd à mes cris. O terre, ô ciel, n'est-il pas d'autre Dieu que le Dieu d'Abraham ! — Ces mots sont suivis d'un cri de tendresse et de fureur semblable au rugissement de la lionne qui redemande ses nourrissons à l'antre sanglant et solitaire. Les échos repondent aux cris d'Agar; et les derniers sons, en M perdant, rendent au désert un plus vaste silence. La voix, la force, les larmes lui manquent. Ses regards
iSo ISMAEL.
seuls implorent du secours ; mais les cieux sont d'airain, la terre est une cendre brûlante , et l'horizon sans vapeurs ne présente que des feux.
Agar veut presser Ismaèl sur son sein ; ses bras défaillans le soulèvent et le laissent retomber. Tout disparaît autour d'elle et semble s'anéantir.
O mon cher fils, s'écrie-t-elle enfin, ta mère n'a plus qu'à te suivre ï. . . La mort a dévoré le fruit de mon sein : que ferai-je seule sur la terre ! Ismaèl était mon soutien , ma gloire, ma seule espérance; il était le souffle de ma vie. O que ton père , en ce moment, ne peut-il te voir mourir, et mourir par sa cruauté ! Oui, j'irai, je lui porterai la nouvelle de ta mort, je le conduirai près de ton corps inanimé Epoux de Sara, voilà ton
fils ! Mais celui qui nous a chassés trouvera-t-il encore des entrailles?
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O mère infortunée, meurs, et meurs sans vengeance! —
Cependant la plainte d'Àgai est montée de cieux en deux jusqu'à l'oreille du Trea-Haut. Q abaisse regards sur elle , et soudain le messager céleste a compris son ordre sans que nulle voix sortie du sanctuaire en ait troublé l'auguste silence.
L'ange traverse les airs aussi rapidement qu'un rayon de soleil. Au milieu de l'immensité* , il aperçoit la terre, La terre , entourée d'abîmes profonds, hérissée de hautes montagnes, partagée en vastes empires, la terre n'est encore à ses yeux qu'un grain de poussière. 11 franchit 1 espace , il perce les nuages ; c'était un atome } c'est un monde. Les rochers, les Lois, les fleuves, les champs, les cités se lé couvrent à ses veux. M dirige sou œil entre lé mont Séîr et
î52 ISMAEL.
le Liban couverts de forets , entre la grande nier et la vallée des bois. . . Le désert , enfin, le voit pîaner audessus de sa brûlante surface; mais au milieu d'un air embrasé , l'air pur et doux des régions célestes et la vapeur de l'encens forment autour de sa tête un nuage odorant. Les couleurs éclatantes qui brillent sur l'arc du Seigneur , enveloppent son messager d'un voile transparent. 11 s'abaisse, il paraît : son front est le siège de la paix et la consolation repose sur ses lèvres. —
Relève-toi, fils de l'homme , ditil au rejeton d'Abraham ! et toi , mère affligée , ne crains pas ! Prends la main d'Ismaël et marche à la fontaine. — Au même instant il dissipe le nuage étendu devant les yeux d'Agar. Elle voit une onde limpide jaillir du rocher ; elle y conduit son