‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 3 sur 25 · M LE V · texte numérisé non relu

M LE V

pas heureusement disposé, le terrible sembla burlesque. Je soutirais.

A travers tout cela , la pièce était remplie de sentimens généreux que le pauvre auteur eut sans doute mieux fait de renfermer en lui même.

Telles étaient mes réflexions , lorsque de grands éclats de rire attirèrent mes regards dans la loge voisine : c'étaient deux très- jolies femmes qui riaient ainsi. Une troisième plus belle mille fois , semblait attristée de leur joie maligne , d'autant plus qu'elles se donnaient en spectacle à toute la salle. Je sus bon gré à cette dame de son indulgence ; mais comme , après tout , je ne suis pas auteur , ce qui m a charmé , mon ami , c'est sa beauté , sa grâce modeste, son sourire mélancolique , et son regard enfin, ce

io SOPHROMF.

regard enchanteur et doux qui ne dit rien aux sens , mais qui parle au cœur, et lui dit tant de choses.

L'entracte arrive , la jeune dame dit aux autres avec un air de bonté , mais sans affectation : — Vous désolez ce pauvre auteur ; il est peutêtre caché dans ]es coulisses , il entend vos éclats de rire. — Quand une pièce est mauvaise , ne faut-il pas qu'elle soit sifflée ? Sans cela les comédiens nous la donneraient sans cesse , et ne manqueraient pas d'en recevoir d'aussi misérables. Que me fait l'amour-propre humilié d'un auteur? je garde mon intérêt pour le talent et ma pitié pour l'infortune. Lorsqu'un homme a l'impertinence de faire jouer une pièce semblable sur le premier théâtre de l'Europe , comment voulez-vous que l'on ne soit pas tenté de lui donner

une leçon.' — C est aussi la faute des comédiens qui ont reçu son ouvrage.

— Aussi ont-ils leur bonne part aux sifflets. — Eh, ma chère , pourquoi nous charger de cette punition , il y a tant de gens qui n'y manqueront pas ? — IN 'allez pas disputer avec avec elle , dit l'autre dame à sa compagne , elle aime tous les malheureux y elle défend toutes les mauvaises causes ; deux moyens très sûr de faire connaître les qualités de son cœur et celles de son esprit. — Ainsi , ces femmes ne voyaient dans sa bonté qu'un calcul de son amour-propre. Assurément, il eût été bien faux. Les gens du monde ne se soucient guère plus d'estimer que d'admirer; et quiconque s'avise de vouloir leur inspirer un de ces deux sentimens, ne recueille que des sarcasmes.

Je ne sais si cette dame avait remarqué dans ma conduite quelques rapports avec la sienne ; elle jeta plus d'une fois les yeux sur notre loge.

Mes regards osèrent rencontrer les siens, et s'abaissèrent lentement, rappelés vers elle par un charme secret.

Valencey, je ne saurais te dire pourquoi; mais je sentis que je frémissais. J'avais entrevu un rayon de bonheur. Une chaleur inconnue se répandait dans mes veines. Ce n'était point ce vain désir que tant de femmes peuvent inspirer , que tout homme peut ressentir : c'était... serais-je donc de ceux dont un regard fait la destinée?

Comme je restais pensif, voilà quun affreux tumulte s'élève dans le parterre. Les acteurs laissent tomber leurs bras, et deviennent tristes

NOU\ELLE \. i3

spectateurs (Furi débat dont ils sont le sujet. Inutilement, à plusieurs reprises, ils se remettent en situation ±

ils élèvent la voix : celle du public s'élève encore plus haut, et la scène se passe entre eux, à l'insçu de tout le monde. La garde, qui sait que la pièce est en cinq actes, et qui n'en a vu jouer que trois, prend le parti de l'auteur, et se précipite dans le parterre* Les loges s'effraient, et les dames qui se trouvaient à côté de nous s'apprêtaient à sortir ; mais il n'en était pas ainsi de celles avec qui j'étais. — Les beaux coups de poings , disait madame de Navailles!

la pièce était ennuyeuse à périr , et voilà une pantomime très-divertissante. Restons. — Ce n'était pas du tout mon compte. Je brûlais de revoir la dame à qui je trouvais un regard si touchant , des veux si pleins i . ni. 2

j4 sophronie.

d'expression ; il fallait pour cela savoir au moins son nom, et en sortant avec elle, je pouvais le demander à quelqu'un, ou attendre que Ton appelât ses gens. —Mesdames, dis-je à celles qui voulaient rester, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à un pareil danger; voyez tous ces soldats aux prises avec le parterre ! un fusil peut partir, la balle peut vous atteindre... j'en serais inconsolable... et responsable. — En disant ces mots, je les prends sous le bras; et nous voilà hors de la loge. — Vous ne nous avez de la vie montré tant d'intérêt), disait madame de Castelnau. — Les autres me plaisantèrent aussi; je n'écoute rien, je les entraîne toujours à travers la foule qui nous presse, et je suis les dames de la loge voisine. Enfin, nous arrivons au péristyle; je

vois un groupe de jeunes gens de ma connaissance, et je les aborde.

C'est apparemment une ruse innée que d'enveloper de choses indifférentes sa plus chère pensée. Je leur fais cent questions, et je demande le nom de plusieurs femmes, pour savoir celui d'une seule. — C'est madame de Thémines, me dit-on.

Madame deThémines! elle s'appelle madame de Théminesî m'écriai-je avec un transport de joie, (i) — Il faut te dire que nous sommes un peu parens; c'est un moyen de me rapprocher d'elle plus promptement à la première rencontre.

i] Voilà une pensée bien enveloppée.

i6 SOPHRpNIE.

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