LETTRE III
du même au même.
Le 9 mai.
\)ue n'es -tu près de moi, mon ami! cette plume si lente, ce froid papier ne peuvent te transmettre les épanchemens de mon cœur. Madame de Thémines est veuve. Elle est veuve! sens-tu mon bonheur!
qui pourrait concevoir l'idée de n'eu faire qu'une maîtresse, de porter le remords dans une âme si pure, et d'exposer à rougir de honte ce front charmant, plein d innocence et de candeur. Mais que dis-je! hier, hier encore, j'ignorais qu'elle fût veuve, et pourtant... faible et fragile vertu ! ainsi tu t'évanouis devant toutes les passions ! tu n'es rien... Je blas-
plième : bêlas î tu n'es rien clans mon cœur.
J'ai recueilli, comme tu peux le penser, tous les détails possibles sur madame de Thémines. Son mari, quoique jeune encore, était jaloux. Sa jalousie n'était point cette inquiétude sombre que nos usages, ces lois si impérieuses , ont réduite au silence; ce n était pas cette fureur qui se tourne toute entière contre celui qui l'éprouve ; c'était la jalousie tyran nique du temps passé.
II avait épousé mademoiselle de Tbianges, à peine sortie d'un couvent où l'éducation était très-sévère.
Aussitôt après son mariage, il l'emmena dans la Haute- Auvergne, où il avait un château. Là, il se partageait entre la chasse et 1 amour, si Ton peut appeler de ce nom une passion iurieusi Pour comble de
i8 SOPHRONIE.
malheur, il avait de l'esprit. Conçois-tu rien de plus cruel que la jalousie, égarée par un guide si dangereux, cherchant un motif secret à toutes vos actions, analisant vos sentimens, interprétant un coup d'oeil, un accent, et vous épiant enfin jusque dans les témoignages de votre tendresse! Ceux des voisins de M. Thémines qui partageaient son goût pour la chasse, étaient seuls admis dans son château; encore était-ce avec beaucoup de réserve.
Ainsi, la plus belle, la plus intéressante des femmes voyait sa jeunesse s'écouler entre la société la plus désagréable, et la solitude la plus affreuse.
Cependant, un de ces hommes si peu dignes de l'apprécier, ressentit pour elle un violent amour. Thémines le voit amoureux ,il le croit aimé.
Il lui défend rentrée de sa maison, avec une hauteur insultante. C'était beaucoup plus qu'il n'en fallait pour provoquer les ressentimens de ce gentilhomme. 11 appela Thémines en duel. Ce ne fut pas un combat de petits-maîtres. Le gentilhomme fut blessé dangereusement, et son adversaire reçut un coup mortel. Il voulut être porté tout sanglant sous les yeux de safemme; il la vit tomber mourante à ses pieds; et conservant, au milieu de ses sanglots et de ses cris, un calme inhumain , il osa lui reprocher sa mort.
On s'était empressé d'aller chercher des secours. Ils étaient trop éloignés, et d'ailleurs, ils eussent été bien inutiles. Madame deThémines, faisant un effort de courage, essaya de mettre un appareil sur la blessure; mais son mari la repoussa ru-
so S0PHR0NIE.
dément , et mourut deux heures après , en appelant sur sa tète les malédictions du Ciel. Affreuse scène, et mille fois plus affreuse encore, si madame de Thémines eût été coupable.
Sans l'avoir été, elle voulut pourtant se punir. Elle s'enferma dans ce château rempli d'un souvenir si funeste. Elle a les sentimens d'une piété véritable ; et sa dévotion , comme celle de toutes les âmes tendres , n'est pas exempte cl un peu de superstition.
Elle espérait que ses larmes , ses sacrifices, et l'austérité de sa conduite apaiseraient, dans l'autre vie, l'âme de son mari. On m'a même assuré que, plus d'une fois, elle avait cru le revoir dans cette sauvage demeure, ou du moins, on l'entendait lui parler , lui jurer qu'elle n'était point coupable, et cependant, lui demander
NOLH RfcLE V. ai
pardon de n avoir pu le persuader de sa tendre- se,el d'avoir ainsi causé sa morl. Deux années se passèrent de la sorte. Songe à tout ce qu'a du souffrir cette femme trop sensible !
Aussi , en contemplant ses traits , y ai-je reconnu je ne sais<[uoi de sombre , de malheureux ; et ces signes, je les ai remarqués sur le visage de plus d'un infortuné. Est-ce le se eau fatal dont la destinée marque ses vie
times? Moi-même cependanf-
je ne puis pas dire que je sois malheureux.
Madame de Thémines n'avait auprès délie qu'une parente, femme de peu desprit et sans fermeté; mais sa sœur vint la chercher enfin. Elle lui peignit des couleurs les plus vraies, le carac'ère de M. de Thémines, et bannissant de son âme des remords si peu faits pour elle , 1 arracha de
celte affreuse retraite , et la rendit au monde. Il y a huit mois quelle est à Paris ; et quoique le fond de son humeur soit la mélancolie, elle ne fuit pas les plaisirs, et montre même quelquefois une gaieté franche. Tout le monde croit qu'elle formera de nouveaux liens ; mais on dit que son cœur ne penche encore pour personne. Serait-il vrai ? cette espérance est un premier bonheur : puisse-t-il n'être pas le seul?