‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Du même au même.

Le ca6 mai.

J'ai pris l'habitude de te rendre compte de mes sentimens et de mes actions; je m'en applaudis. Combien de fois ai je banni de mon coeur un projet , une pensée coupable, en songeant que le regard d'un homme dont je veux mériter i'estime , que

NOUVELLE V. 1$ regard d'un ami devait y pénétrer!

Ce devoir est aujourd'hui bien délicat ; mais je n'hésite point à le

remplir.

Je me suis rendu des premiers au

bal de madame de Mercœur. Ce genre d'assemblée exige peu de Irais de la part de ceux qui s'y trouvent; je me suis efforcé de cacher mon agitation sous un air sérieux et de mauvaise humeur. Je ne voyais, ne disais, n'entendais rien. Les yeux fixés sur la'porte, j'attendais madame de Thémines. Jetais venu au bal avec la certitude qu'elle y viendrait aussi, et pourtant, au bout d'une demi-heure , il me prit une vive inquiétude de ne pas la voir arriver.

Tous les obstacles possibles vinrent s'offrir à mon esprit ; et que de choses possibles ! Mon imagination n'y suflisait pas ; mais elle parait :

mes craintes sont dissipées; un trouble enchanteur succède à ce trouble si pénible. Elle était sans diamans, simple, et n'ayant pour parure que sa fraîcheur et ses grâces. Au moment où elle m'aperçut, je démêlai dans ses traits un léger trouble , qu'effaça bientôt un air de bienveillance et d'intérêt.

Je m'approchai d'elle. Quel supplice d'être réduit à ne dire que les choses les plus indifférentes, quand le cœur est si ému ! La conversation était à peine engagée entre nous , qu'il me vint à l'esprit de lui parler de rna mère. Je me trouvais heureux d'un tel rapport, le seul qui pût m'aider à franchir cet intervalle de temps nécessaire à la familiarité ; mais le bruit de la fête me ferma la bouche, et je frémis d'avoir été si près de profaner la mémoire d'une

mère que je ne devais point me rappeler sans un respect religieux. Ce souvenir avait je ne sais quoi de sombre et d'imposant qui m'a force de rentrer en moi-même.

Tu vas croire que mon imagination prévenue me fait voir ce qui n'existe qu'en elle; il ma semblé que madame de Thémines avait eu la même pensée, ou du moins pénétré la mienne. Elle a jeté les yeux sur cette foule livrée au plaisir, puis les abaissés tristement. Ce rapport dans nos idées ma inspiré une hardiesse que je ne puis concevoir à présent. — Ah! madame, lui ai- je dit, me serais -je abusé en pensant que nous étions nés pour éprouver les mêmes sentimens V — Je ne vous entends pas, m'a-t-clle répondu en rougissant; — et sans me donner le tempa de me justifier ou d'ajou-

ter à mes torts , elle a parlé de la fête. Sa voix seulement conservait un peu d'émotion. Sa raison et son cœur l'avaient bien inspirée ; mais elle n'avait pas cette triste expérience qui nous apprend à déguiser tout-à-fait nos sentimens.

Dans cet instant, M. de Melfort, qui nous observait , est venu la prier de danser ; elle accepte en hésitant , mais sans l'écouter , sans dire un mot de plus, il l'emmène avec un mouvement d'humeur. Elle danse parfaitement bien ; c'est assez pour elle de la grâce , de la noblesse ; elle n'a point recours aux attitudes des danseuses , aux minauderies des comédiennes. Elle pense apparemment que des gens du monde , qui dansent pour leur plaisir, ne doivent avoir ni l'expression exagérée du théâtre , ni l'abandon des fêtes

de Bacchus. Toutes les femmes raisonnables la vantaient à Tenvi ; mais ce n'était pas autour d'elle que se pressait la foule. Je sentis que je ne la verrais pas, sans dépit, danser, lant tout le bal, avec d'autres que moi. Aussi , quoique je n'aie guère dansé qu'avec mon maître , et que j'aie peu d'usage du bal , je lai engagée pour la contredanse suivante. Elle n'a paru sensible qu'au sacrifice de mon amour-propre. De quel prix était alors à mes yeux ce talent, recommandation si douteuse aux yeux de bien des gens î

Mon tour arrive , nous dansons.

Je ne songe plus à ma parfaite ignorance des figures. J'ai le droit de presser la main de madame de Thémines, de fixer mes regards sur les siens. Je ne vois plus rien autour de mot. Par malheur , M. de Melfort,

cet amateur passionné de ïari des Vestris et des Gardel , était de la même contredanse. J'oublie le peu que je savais, j'oublie mon tour de danser; je m'élance étourdiment à l'instant où M. de Melfort exécutait un pas très-difficile, je le pousse avec force et manque de le renverser. Un cri général s'est élevé contre moi ; je m'excusais ; M. de Melfort m-interrompant : — Non, monsieur, me dit-il, continuez, puisque vous le voulez absolument! c'est vous, vous seul que l'on verra danser. — A ce propos, je ne fais plus d'excuses, et j'achève tranquillement ma contredanse.

Comme je la finissais , j'entendis M. Melfort qui disait , au milieu du groupe de ses admirateurs : — Ce grand écolier, que vous voyez tout ébahi de sa belle provinciale, méri-

NOl Y PLU. V. '.<,

ternit bien qu'on lui donnât une leçon; samalacfo Me m'a fait manquer le pas nouveau mie j'av. lis annoncé.

Je l'ai composé dans mes méditations, cet hiver ; et je ne lavais jamais essayé en public; je le craignais. Il ne faut qu'un instant, une porte qui s'ouvre, une mouche qui vole, pour vous faire manquer un pas semblable. Après, on est bien fâché , on vous fait des excuses, on se désole .... mais le pas est manqué!.... Dieu, comme je m'étais lancé ï — Un peu trop, lui dis-je , en faisant un pas qui m'amena de son côté.

Dès que j'eus fini de danser, je m'approchai de lui , et le tirant à l'écart : — Monsieur , lui dis-je , vous parlez d'écolier, de leçon. . . .Voua ne pouvez donner que des leçons de danse : vous dansez fort bien

4o SOPHRONIE.

— Et je ne me bats pas plus mal; je vois où vous voulez en venir ; je suis à vos ordres. En sortant du bal, nous irons au bois de Boulogne . . .

En sortant du bal ?. . . . Non pas.

J'ai un engagement sacré pour demain au soir. Madame de Thémines ne me pardonnerait jamais de n'être pas venu à un bal qu'elle donne pour moi. J'aurais beau lui dire que c'est une affaire d'honneur : une maîtresse de maison n'entend pas ces raisonslà. J'attends donc de votre politesse la permission de remettre au lendemain notre explication. Soyez tranquille sur mon exactitude : je suis de

parole en tout. — C'est assez ,

lui dis-je en souriant, j'y compte , et je passerai chez vous à huit heures du matin avec deux amis. — Nous continuâmes de danser ensemble jusqu'à la fin de la contredanse.

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Aucun de ceux qui nous entouraient n'avait pu entendre notre courte conversation ; mais le sujet n'en avait échappé à personne, ou du moins y c'est ce que je pensai en voyant tout le monde se parler à l'oreille d'un air inquiet. Madame de Thémines pâlit ; son trouble me fit éprouver une joie cruelle; mais je tremblais qu'un autre ne s'en aperçût, et je me hâtai de la distraire. Lorsque nous fûmes assis, elle trouva le moyen d'amener la question qu'elle voulait me faire. Elle me dit d'un ton timide, et sans avoir l'air d'espérer que je lui dirais la vérité : — Vous avez fait un grand chagrin à ce pauvre M. de Melfort. 11 aime la danse avec passion ; son talent et sa manie lui font pardonner beaucoup de choses , et lui-même est peu susceptible. Je suis persuadée qu'il aura reçu, avec foule

l'honnêteté possible, les excuses. . .

que vous lui deviez. — Je me suis permis , comme elle , un peu de ruse : déguiser la vérité toute entière eût été confirmer ses craintes. Je lui montrai donc un léger mécontentement de la conduite de M. de Melfort; mais je ne pus que la ramener au doute , sans dissiper entièrement son inquiétude. Je dus à ce danger, où venait de me jeter une préoccupation dont elle était l'objet ? plus de confiance et de familiarité de sa part. Il semblait que le péril dont elle me croyait menacé , l'éclairâttout à coup sur le prix qu'elle attachait à mon amour , à mon existence. Ses yeux s'arrêtaient sur les miens avec une expression plus touchante. Je voyais qu'elle aurait voulu m'amener à quelque démarche conciliante auprès de M. de Melfort. La prière était sur

ses lèvres , mais elle y était retenue par la reserve ; et peut-être par un certain respect que les femmes ont, en ce pays, pour tout ce qui tient à Tlionneur.

Pour moi , après ce qui s'était passé , je ne devais pas laisser voir la plus légère apparence de déplaisir.

Je proposai à madame de Themines de danser. . . — ■ De danser! sécriat-elle; M. de Saint-Albe, vous voyez bien que je n'en ai pas envie. — Vous voulez donc irfobliger de chercher une autre danseuse? il y a des plaisirs que Ton peut goûter dans tous lesrnomens, des plaisirs qui ne sont pas de la joie. Et n'en est-ce pas un d'être avec les gens qui nous aiment, ajoutai-je en baissant la voix ? Ne me refusez pas cette grâce, la première que je vous demande. — Son cœur me repondait : — peut-être la der-

nière ! — car je la vis frémir. — Il m'est impossible , s'écria-t-elle avec agitation! — Ah, mon ami, quelle était belle en ce moment ! Sans réflexion , sans cette adresse odieuse que tant d'hommes se piquent de posséder, troublé moi-même , j'ose profiter de son trouble ; je l'entraîne et nous voilà valsant ensemble , aux sons d'une musique enchanteresse.

J'avais éprouvé quelques sentimens pénibles, ils firent place aux sentimens les plus doux. Sophronie, (c'est ainsi qu'elle s'appele) Sophronie , les jeux baissés, rougissait de mon bonheur, et peut-être du sien. Juge du désordre de mon cœur î Elle offrait à mes regards l'image de ces vierges sacrées qui goûtent , dans le Ciel , des plaisirs purs comme leur pensée. N'as- tu pas éprouvé combien les idées s'exaltent dans cette situation

délicieuse, où , séparé par un faible intervalle , pressé dune main chérie, et comme attiré par un souffle amoureux, l'imagination vous rapproche...

Valencey, je incprise la mort, mais un présentaient me l'annonce; eh bien, je puis mourir! j ai connu le bonheur sur la terre.

Elle marchait appuyé sur moi. Je voyais se peindre dans ses traits une douce langueur. Un soupir douloureux s'échappa de son sein ) elle n osait lever les yeux sur les miens , de peur de laisser tomber les larmes que j'y voyais briller. J'étais si ému , si troublé, que je ne pouvais trouver d'expressions assez modérées ; car notre bouche n'avait point encore parlé selon nos cœurs. Qu'ils sont importuns, ces spectateurs ennuyés, qui , d'un regard avide , cherchent sur vos traits ce qui se passe dans

«j SOPHRONIE.

votre âme ! D'Armoville surtout , ne perdait pas de vue madame de Thémines: Combien d'autres semblaient aussi me porter envie ! J étais loin d'en ressentir la moindre joie.

NousTavons déjà dit ensemble, mon cher Valencey ; le bonheur s'évapore au grand jour, comme la douce rosée de la nuit : plus fait pour le cœur que pour l'amour-propre; plus fait pour être senti que pour être connu , il prend en réalité tout ce qu'il gagne en apparence.

Ce n'est pas toi qui me diras : — Quoi î depuis si peu de temps , un si violent amour î — Oh non , mon ami , nos cœurs s'entendent trop bien. La multiplicité de nos sentimens ne fait-elle pas disparaître cette mesure idéale du temps (î).

(î) Il n'a pas le sens commun-, chez tous

NUI YLLLK \. .r

La douleur, l'amour, tout ce qui vient de l'âme , enfin, peut -il se mesurer avec l'almanach ou 1 horloge ? peut-il se mesurer ?

Les portes du salon s'ouvraient sur un jardin très - agréable , et comme nous sommes aux jours les plus chauds du printemps 3 beaucoup de personnes se promenaient.

Sophronie consentit à suivre leur exemple. Tous ces gens s'extasiaient

les animaux, la rapidité des battemens du cœur est proportionnée à la durée de la vie. La durée d'une seconde est celle d'un mouvement de notre pouls. Cette manière de mesurer le temps, qui se rapporte aux sensations, et par conséquent aux sentimens et à la pensée , n'a donc rien d'arbitraire. Le temps, ainsi que l'espace, n'est relatif que pour des animaux d'espèces différentes. Mai^ il n'y a que nous qui ayons le malheur d'être métaphysicien*.

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à la vue des roses et des feuilles nouvelles. Du sein des pîaisir$ bruyans de la ville , ils vantaient , dans leur langage précieux , les beautés de la nature et les délices de la campagne. Je voulus faire remarquer à madame de Thémines cette scène plaisante de la comédie , que Ton nomme la société ; mais elle ne pouvait sourire.

On a remarqué qu'il était embarrassant de se trouverainsi tète-à-tète avant que d'être assurés d'un amour mutuel. Cela peut être vrai pour ceux qui ne veulent que séduire ; mais le silence n'a point de vide pour celui qui aime. Madame de Thémines s'appuyait légèrement sur mon bras. Je n'osais parler ; notre situation était un songe heureux que le premier mot allait dissiper; d'Armoville avait écouté notre si-

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ience. Pardon , madame , dit-il à Sophronic, en venant se promener à côté d'elle , il me semble que je ne vous interromps pas ? — Tu vois que ce d'Armoville aurait envie d'avoir l'esprit méchant ; mais c'est en vain que ce sourire affecté vous avertit toujours de chercher quelque chose dans ce qu'il dit. Il se donnait beaucoup de peine pour être aimable , lorsqu'une dame le tirant par le bras: — Monsieur , monsieur, la contredanse est finie, venez prendre votre place. — Désolé de vous quitter si vite y dit-il à madame de Thémines.

Ce monsieur est-il de vos amis , lui dis-je aussi quand nous fûmes seuls. — Une femme de mon âge ne peut guère avoir des amis du sien , répondit-elle avec un soupir.

— Mais — Seriez-vous tenté de

5o SOPHRONIE.

plaider sa cause? — Oui , madame, oui , s'il vous aime véritablement , s'il sent bien tout ce que vous valez y sil vous voit telle que vous êtes...

Ah! si pour être digne de vous, il ne suffisait pas de vous bien connaître ? qui pourrait y prétendre ?

Mais je parle pour lui > moins encore par justice que par pitié. Je sens quel serait son malheur. Il peut avoir eu la hardiesse d'espérer : que deviendrait-il au monde en perdant un tel espoir ! Sophronie ne leva point les yeux , elle ne me regarda point pour savoir si c'était en faveur de d'Armo ville que je parlais.

— Je ne le vois que depuis bien peu de temps, me répondit-elle; mais je sens que je l'aimerais si je le connaissais davantage. — Mon ami , quand elle prononce ce mot aimer , on croit le voir sortir de son cœur.

Que d'orgueil celte réponse m'a donné ! moi , je pourrais Lui plaire ! Depuis que j'en ai l'espérance , je cherche et je trouve en moi dc^ -vertus dont je n'eusse ose rue flatter. Alors, j'ai parlé; mon cœur ne s'est pourtant épanché qu'à demi ; des aveux sincères auraient blessé l'oreille de Sophronie. Je ne dois pas non plus oublier de te dire que la prudence au milieu île tant de témoins , m'a plusieurs fois éloi-ne délie. Comme la fête allait finir .

je m'approchai encore de madanir de Tln-mines ., avec un serrent» ni de cœur que je ne saurais te dépeindre. Nous passâmes dans h jardin. Je voyais quelle avait à me dire quelque chose qui lui coûtait beaucoup. Sa respiration était pressée , et le son de sa voix altère. Dès que nous nous sommes vus dans un

5a SOPHRONIE.

endroit écarté : — Saint Albe, m'at-elle dit, une circonstance impérieuse m'a forcée d'entendre l'aveu de vos sentimens, et de vous laisser pénétrer les miens plutôt que je ne l'aurais dû. J'ai fait ce sacrifice au désir que j'avais d'obtenir quelques droits sur votre cœur , et ces droits , je vais m'en servir.... A ces mots, elle s'est arrêtée un instant ; elle ne pouvait plus parler. — Je crois connaître les lois de l'honneur , a-t-elle repris ; elles sont loin d'exiger que vous donniez des suites à votre léger différent avec M. de Melfort. Si vous n'y êtes obligé par aucune provocation de votre part et de la sienne , je vous demande la promesse d'oublier tout. -+- Je vous le promets, Sophronie. — Vous me trouverez peut-être indiscrète, imprudente; vous ne savez pas corn-

bien m'a coûte cet affreux point d'honneur. — J'écartai du mieux qu'il me fut possible, des souvenirs et des pressentimens si tristes. J'aurais voulu lui sauver vingt-quatre heures d'inquiétude. Comme je m'éloignais , elle parut avoir encore quelque chose à me dire. Je revins , elle leva les yeux sur les miens , et ne parla point. Je m arrachai d'auprès d'elle par un effort pénible. Mon esprit se troublait, je ne sentais plus ces regrets cuisans, ces flammes dévorantes ; il me sembla que je rentrais dans le néant.

Après quelques heures de sommeil , j'ai mis ordre à mes affaires , j'ai été voir mon oncle , avertir notre ami la Meilleraie qui doit me servir de témoin , et je suis venu t'écriru cette lettre que j'interromps pour

aller encore chez madame de Thc-

mines.

A i heure du matin.

J'aimerais mieux ne l'avoir point vue. Elle n'a pu déguiser un mouvement de surprise et de joie quand j'ai paru : mais je ne sais quelle réflexion soudaine Ta fait retomber dans la tristesse. Elle était entourée de monde. Tous ces gens avaient l'air gai ? l'air content ; et moi-même il m'a fallu prendre le même air.

Mes yeux ont rencontré ceux de Sophronie : elle me semblait si émue que je craignais un éclat. Elle n'a jamais eu rien à cacher, et les mouvemens de son cœur sont d'une vivacité que les devoirs de la vertu doivent seuls arrêter. Je la crois capable de braver les bienséances d'é-

tiqueltc. Les regards s'arrètai quelquefois sur nous. Tant d<- contrainte nie devenait aussi trop pénible ; je suis sorti plus vivenu-U , sans doute , que je ne Tarirais dû.

Quoi , je ne la verrais plus ! je puis ouvrir mon cœur aux yeux d'un ami.

Ce lien si puissant, d'autres encore m'attachent à la vie. Je sers mon pays, je l'aime ; je pourrais m'illustrer en de plus nobles dangers. Oserai-je le dire, moi qui reste obscur à jamais? Ce mot de gloire a retenti quelquefois dans mon cœur ; ces connaissances que j'aurais pu rendre utiles un jour; enfin, cette impar tience de connaître, de sentir, de s'élever... tout cela va peut-être périr sous l'épée d'un jeune étourdi; peut • tre périr, car je ne souffrirai point qu'un combat devienne un jeu. Ce \t a tout parodié, tout avili .

rit de ces duels, assauts de maladresse et de générosité, d'où les combattans reviennent bons amis , bien portans, et montrant pour leur bravoure une admiration mutuelle , que le public ne partage pas toujours.

Un homme, un militaire ne doit pas tirer l'épée pour verser quelques gouttes de sang. On ne devrait pas non plus la tirer si légèrement. Mais, tu le sais , je n'ai fait qu'obéir aux lois d'un honneur peut-être mal entendu.

Il est trois heures du matin , tout se tait. Je n'entends plus que la pendule : que ce bruit est mélancolique; chaque battement est un arrêt qui retranche un des instans de notre vie.

Depuis que j'ai quitté la plume, j'ai voulu descendre dans mon âme.

Quel retour sur moi-même ! je n'ai

pu attaclu r mon nom à aucune action glorieuse • lont la mémoire honorât les sentimens que j'eus le bonheur d'inspirer. Si je meurs, que restera-t-il de moi ? un souvenir dans ton cœur, et dans le cœur de Sophronie! je ne serai point effacé de la terre, mais le temps!... eh bien! ce qu'il peut nVenlever, l'éternité me le rendra...

Ecartons cette idée. Valencey, Sophronie, vivez long-temps heureux.

S'il était un séjour d'où il me fût encore permis d'être le témoin de votre bonheur, ou plutôt du tien seul ! L'amour ne veut pas que l'on soit heureux autrement que par lui.

Me suivra-t-il au delà de ce passage que nous appelons la mort , dans cette ombre épaisse que mon esprit s'efforce en vain de percer ? T'en souviens-tu , Valencey ? dans de?

entretiens qui semblent peu laits

pour notre âge, nous nous sommes promis que le premier qui mourrait, découvrirait à l'autre les mystères du tombeau; je tiendrai ma parole.

Eh pourquoi ne la tiendrais-je pas?

je sens en moi quelque chose d immortel; un être aérien , éthéré^ dont ce corps misérable n'est que l'enveloppe grossière.

Valencey , je sais que tu m'aimes.

Si le jour qui commence est le dernier des miens, je mourrai convaincu de ton amitié, et je t'en demande en ce moment le gage le plus cher. Je veux que tu te fasses connaître de madame de Thémines, et que tu lui parles de moi quelquefois. Tu lui diras quelles furent mes dernières pensées : tu les vois, et tu verras, sans doute aussi, celles que ma main ne pourrait déjà plus te tracer.

Eu vain j'essaie de détourner

mon esprit de ces tristes prcssentimens; en vain , je m'efforce d'embrasser dans l'avenir une ombre de bonheur. La mort m'arrête de sa main glacée, et me dit : C'est moi qui suis ton avenir.

D'où m'est venu cet avertissement? qui m'a révélé ma destinée?

Tu me connais. Ce n'est pas la frayeur qui me montre la mort. Je la vois sans la redouter. J'arrête mes regards sur sa face. Elle avance, et je ne les détourne point. L'image adorée demeure avec moi ; ah! il me fallait la mort ou le bonheur I

A 3 heures.

Jt; ne dois aller chez Melfort que dans quatre heures; je vais dormir.

Adieu, cher ami.

Tu recevras d'autres nouvelles peu de temps après cette lettre. J'ai cl;

la Meilleraie de te les donner, si je

t'écris ici pour la dernière fois.

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