‹ Six nouvelles (volume 3)Chapitre 5 sur 9 · I II · texte numérisé non relu

I II

n'est pas or; et cela pourra bien la conduire en carrosse.... à 1 hôpital.

— Mon père, lui répondit Martial , si elle n'est pas fille d'un prince, elle est fille d'un honnête homme. Et quant à l'avenir, nui ne connaît sa destinée. Notre maître peut nous renvoyer demain. Non -seulement nous serions alors obligés de servir comme Catherine, mais peut-être n'aurions nous pas le même zèle et la même douceur. Pour moi , je sens que cela me serait bien difficile. ■ — Est-ce à" l'école que tu as appris ce beau sermon ! j^ ne les aime qu'à l'église, entends-tu; et encore ne faut-il pas qu'ils soient trop longs.

Allons, allons, travaille! Nous verrons tout cela quelque jour. —

Bientôt les herbes parasites furent arrachées , et l'on vit le froment s'élever seul sur le dos des sillons

éclaircîs. Catherine retourna dans sel pâturages ; et lorsque vint la saison des cerises* Martial courut partout, pour en trouver* Il voulait lui apporter les premières qui eussent mûri dans le canton. Que le bon lecteur ne se formalise point, et n'aille pas s'imaginer que mon héros soit un maraudeur; Les cerisiers sont si communs dans le pays, que prendre des cerises, ce n'est pas voler.

Comme il y avait auprès de là, sur les coteaux de la Gardempe, un canton fertile et précoce, Martial revint avec quelques cerises, mais ce ne fut pas sans avoir fait plusieurs lieues. Catherine fut si reconnaissante de cette attention qu'elle sauta de joie, et dieu sait que ce ne fut point par gourmandise. Elle voulait absolument partager avec son ami ces cerises fraîches et jolies comme

elle. — Elles sont si belles qu'il faut que tu en mange la moitié. — Il y en a si peu qu'il faut que tu les mange toutes : là-dessus ils eurent une telle dispute, que le chien se prit à aboyer aussi fort que si tous les loups de la foret eussent attaqué sa maîtresse. — Hé bien, dit Martial, puisque tu es si entêtée, je veux la moitié de chaque cerise, ou rien du tout. — Comment veux-tu partager une cerise avec un couteau? — Non pas : tieosjj prends celle-ci et mange la... Ou plutôt ne la mange pas toutà-fait... — Comme il achevait de paner, ses dents partagèrent la cerise vermeille; mais ce ne fut pas sans effleurer les lèvres de Catherine... Et son innocence.

Quoique Martial eût fait beaucoup de chemin pour trouver ces cerises , il était désolé de n'en avoir

é davantage. La ré mblait si dou< e ! I <a récolte dt s Joins lui offrait encore une occasion de voir sa maltresse peu int

tout le jour , car on en> a l< - deux ; t'ts enfans à la gafde des brebis; mais le plaisir du jfeune labour» urétait mêlé* de quelque peine, en voyant ainsi Catherine condara servir

dans une maison où elle avait les mêmes droits que ceux qui la commun laient si Jurement. On abusait

I douceur ; chacun lui donnait des ordres, en sorte qu'on lui donnait souvent à la luis des ordres

; aires. Mais lecceur de Catherine était rempli d'un* douce joie, parce quelle apercevait toujours celui

lie aimait , et qu'elle se trouvait

au milieu de la plus jolie et de la

toutes les récolte- s D

' , U coup d'œil en est Louj<

go CATHERINE.

agréable , soit qu'au milieu des prés entourés de grands arbres , on voie les faucheurs à la file moissonner ensemble l'herbe épaisse et jaunissante , tandis que derrière eux la troupe folâtre des jeunes filles étale au soleil cette humide moisson ; soit qu'à l'heure du repas, tous les travailleurs, assis en rond, goûtent l'oubli de leurs fatigues, en faisant retentir les échos de leurs rustiques chansons; soit enfin que l'herbe sèche s'élève rassemblée en meules semblables à de petites collines, ou disposées sur deux longues lignes entre lesquelles passent lentement la charrette vacillante et les bœufs, dont la bouche est toujours pleine de foin nouveau. Martial était sur lune de ces charrettes, et jamais les bras de Catherine ne s'élevaient pour charger l'herbe desséchée, que ses

OUVJ îii in 91

\ ne rencontrai nt l»*s veux de

Bon ami. Enfin , toute la troupe sui-

\it, en chantant, le dernier cunvoi;

et la raste prairie, où la faux n'avait laissé que L'empreinte di coups marqués par des ar<

ne demeure pas moins unie «pie la surface de la mer, lorsque Pair ^<

tait.

Comme le jour ue paraissait pi

que pins, il ne restait sur !<• faite «1»' l.i grange que Martial et Cal une, occupés encore à transporter au fond du bâtiment le foin amoncelé sur les bords. Tout à coup la jeune fille cesse d'apercevoir le laboureur. Certaine qu'il n'a pu descendre , elle s'agite, elle appelle; «•11» 11 imagina point qu'il eût j >U < a< ber pour la surprendre. Ali ! 1 qui aime ne \ oit que le dangei , que • le 1 objet aime. Elle courait

çà et là, lorsqu'elle entend un cri étouffé. Elle aperçoit contre les murs une ouverture sans doute très-profonde. Elle y plonge doucement le bois à double dent dont elle était armée, et le sentant saisir, elle trouve la force de le retirer. Elle revoit Martial défaillant. Dès qu'il put passer : — Ah ma sœur ! lui dit- il , je te dois la vie! A peine étais-je tombé , que je me suis senti suffoqué... sans toi j'allais expirer. — Catherine, éperdue de crainte et puis de joie, l'embrasse avec transport , et ses tendres baisers , donnés par l'innocente amitié, furent aussi reçus par elle. — Ma sœur, lui disait le jeufte homme, il est un nom plus doux ! voudras-tu le porter? — Elle ne répondait rien, ou du moins elle ne parlait pas. — Mon frère, allons-nous en, dit enfin Catherine ! nous sommes seuls ici.

\or\ ri. i.i n. (J

liais quand ils voulurent partir, il se trouva que Martial avait le pied

foulé : toutce qu'il put faire avro I

i cousine, ce Fut de descendre là longue i < belle , et dan iver au l<

Comme Martial, transporté de reconnaissance , surtout pour les baiiers qu'il avait reçus, racontait à son - dont sa cousine Pavait tiré; celui-ci, toujours froid, lui dit : — Ali! ali î clic a bien fait de te retirei crois - tu <ju'il s'en lût ivë* quelque autre qui lui portât tous les jours des cerises, ou enfin des douceurs ? Non pas, jarni : ce ne serait pas moi, toujours î — Catherine dit alors que Martial avait une entorse. — Ah î ah! reprend Michel , nom avons fini de serrer no- :<>in , et il faut espérer que ea ne • ra pas jusqu'à la moisson ; mais 1 urplus , ajout* t -il , voilà notre

voisin Paillet qui passe pour guérir très bien les entorses : Ah! pour moi, je ne sais pas, je n'en ai jamais eu, dieu merci : mes bras et mes jambes me faisons trop de besoin.

Monsieur Paillet, prenant alors un air capable et composé, tous les regards se fixèrent sur lui. — Il est vrai, dit-il, que l'ancien prieur m'a donné son secret en mourant : Il m'aimait bien , le brave homme \ aussi m'a-t-il rendu là un grand service.— Et se plaçant debout, en face du malade, il prononça entre ses dents l'oraison dominicale ; ensuite il prit la jambe de Martial, et fit le signe de la croix avec le pied blessé. — Vous êtes guéri! — Martial n'osa pas lui dire le contraire ; mais il demeura boiteux pendant quinze jours.

Les deux jeunes amis n'avaient

NOUVELLE iv. 0

point encore essuyé de peines <lans leur armoïir, et Martial allait d< mander à son père de lui donner pour femme sa cousine , lorsque le maire annonça une levée extraordinaire, en indiquant mêma le jour fixé pour tirer au sort. Cette nouvelle frappa Catherine d'affliction et de tern ur.

malheureux ont toujours le presimenl du malheur, parce qu'ils m ont l'habitude, ou plutôt ils se font une triste consolation «le devancer le sort. — Martial disait: — Je n'essaierai point de faire marcher personne en ma place : s'il faut que je parte, on ne m'empêchera pas de i!he que j'eusse mieux aime labourer mon cliamp ; mais après l'avoir dit, j.- serai bon suldat. — Voilà ru m m.- un Français prend son parti,

lors même qull est retenu par lat-

Irait le plus puissant.

Kjij C AT HE Pi UNE.

JYlichel , en parlant sans cesse de sa misère comme ses pareils, était assez riche pour acheter un homme qui remplaçât son fils; et il l'eût fait, s'il ne se fut pas aperçu que Martial aimait avec transport sa cousine, devenue si pauvre , et devenue en quelque sorte sa servante. L'idée d'un tel mariage humiliait son grossier orgueil; et pour rompre cette union, nul sacrifice ne lui coulait. 11 résolut donc de laisser partir Martial , afin de lui donner le temps d'oublier ses amours; il résolut aussi d'éloigner promptement Catherine, et puis de faire passer de l'argent à son fils , afin qu'il trouvât le moyen de mettre un soldat en sa place, ou même d'acheter son congé. Un rustre qui a de l'argent, croit qu'on peut tout faire avec de l'argent; et pouvait avoir envie dune cou-^

Norvrr.r.F rv. g7

ronne, il se présenterai! pour Tacheter avec ses deux ou trois sacs de gros écu^.

La veille du jour désigne pour tirer au sort , Martial lut aux champs pour voir sa cousine. Dana ta den> leur, elle lui montre plus de (endresse encore qu'auparavant. Klie le ■-ait contre son sein ; elle sentait bien qu'elle l'aimait comme un mari.

Toutes ses pensées étaient celles dune «'pou e, et c'est pour

cela qu'elle n'osait parler. Elle craignait d'être oubliée de son amant; elle craignait de le perdre; elle restait seule sur la terre , en butte à la dûrelé d'un maître avare. Tout son cœur ne pouvait suflire à tant de peines, à tant de» senlimens divert :

ses larmes brûlantes baignaient son ge et \r \ [sage de ion amie. Mai* quaml il vint ù lui demander la pro-

ii. 9

messe de n'en point aimer d'autre avant d'avoir appris la nouvelle de sa mort , ses sanglots se pressèrent tellement, que Martial craignit de la voir tomber évanouie dans ses bras.

— Peut-être ne partirai-je point , lui dit-il : et si je pars, je reviendrai , sois-en sûre : oui , nous nous reverrons. Je montrerai tant de zèle , je ferai si bien mon devoir , que Ion ne pourra me refuser , pour ma récompense , un congé de quelques mois. Pendant tous mes instans et dans toutes mes actions, je n'aurai que cette pensée : te revoir ! oui , revoir celle que mes yeux voient avec amour , depuis qu'ils voient la lumière, la compagne de mon enfance, les délices de ma jeunesse , la sœurchérie que mon cœur m'a donné !

J^h , ne cesse pas de m'ai mer, ci

NOt Vlfl l IV.

nous pourrons encore être heu*-

\ ces mots il , sentant

bien que s'il était permis 5 la fen de l'emporter e n , l'homme

lit l'emporter en fermeté. A cet adieu, il ne voulut pas rester pUlS long- temps à la maison : il i

a son père et alla coin her à la tille* Le lendemain, il ; -.'nia

pn miers : les officiers d teraont remarquèrenl son air mâle ■ ix , sa haute stature • < sa physionomie heureuse. Us dési-

il !; ! emmener , et le sort toujours si contraire à la malheureuse I Catherine , le sort 1rs favorisa. Martial tourna cent fois les veux vers son hameau , et plus (Yun soupir lit

à sun père que Catherine » f

i ote à son cœur. — Al<»n pèi • dit-il enfin, si j'ai pu mériti r de

ioo CATHERINE.

vous quelque amitié , et si vous avez îa bouté de me la témoigner, en m'accordant la première grâce que je vous aurai demandée , je vous prie de bien traiter Catherine, ma parente et la vôtre. Oui, quelque soit mon sort, je vous prie de la bien traiter , pour l'amour de moi : ah !

pourquoi ne sentez vous pas combien elle le mérite pour elle-même!

Et sans attendre la réponse de son père , il partit en montrant plus de iermeté que ses jeunes compagnons.

Malgré sa recommandation , la première idée de Michel fut de se défaire de Catherine , soit en la traitant mal, soit par des suggestions perfides. Depuis quelque temps il avait pour maître un homme de loi pervers comme lui , et il le consultait souvent. Les légistes ont hérité de la confiance que les laboureurs

avaient autrefois pour les gens deglî$e« Aussi n'a-t-on jamais vu tant de procédures. 11 n'y a qu'un article sur lequel ers pauvres colons ne consultent personne : c'est sur les ruses qu'ils emploient dans les partages avec leurs maîtres; lesquels prennent souvent leur revanche en les trompant sur autre chose.

M. Rapineau dit à son métayer :

tu es bien simple : le départ de ton fils l'oblige à prendre un domestique:

il laut choisir un joli garçon , bien leste et bien dégourdi. Tu l'enverras souvent aux champs avec ta servante, tu lui donneras peu de liberté d'ailleurs , et lu nature fera le reste.

Qu'il l'épouse ou ne réponse pas , cela revient au même. Lorsque la réputation de la fille sera ternie, ton fils , qui m'a l'air d'un bomme A grandi sentiment, ne sera sûrement

,oî CATHERINE.

pas tenté de l'épouser. D'ailleurs , quand il y aura quelque pièce de gibier , quelque volaille ou quelques fruits à porter, tu me les enverras par cette demoiselle , et je verrai ce que c'est , ajouta-t-il avec un air capable et un ton léger. — Vous êtes de bon conseil , allons ; vous avez plus d'esprit que toute la paroisse :

ils disent que je suis fin , mais, quand je suis avec vous, je ne suis plus qu'une bête. Vous êtes notre maître , d'abord parce que je sommes dans votre bien ; mais vous l'êtes bien plus encore par ailleurs.

Catherine cependant ne prenait presque aucune nourriture : elle ne vivait que de ses larmes. Malgré sa tristesse profonde, elle redoublait d'exactitude à remplir ses devoirs , et d'attentions pour Michel. Quand on ne peut plus rien pour ce que

VOl VELLE I \ 10^

l'on aime , toutes les i ! tour-

nent vers ce qui lui lient vif plus près. Si le vieux laboureur eût i té capable de quelques bons m ntimens ; si , naturellement Insensible , il n'eût pas été endurci encore par l'excès «le sa cupidité , par l'orgueil et par i habitude de la fraude, il eût a rtainement été touché par tant de douceur et de soumission. Pourrez - vous le croire, 6 bon lecteur, qu'il se trouve 'sommes sur qui le regard plaintif de la beauté malheureuse ne fasse aucune impression ;"des hommes dont le cœur n'a jamais palpité d'amour , ni de piti« ï

Michel poursuivait ses projets. Il lui fallait un serviteur pervers : il ne le chercha pas long-temps. 11 prit un jeune homme dune figure agréable , et qui se Faisait une triste ..

d'abuser toutes les filles asseï

i04 CATHERINE.

dules pour Fécouter. Parmi les gens de la campagne, le moyen de séduction le plus ordinaiie est la promesse de mariage ; et tout commun qu'il est , il manque rarement son effet.

Le paysan , qui sappelait Sylvain , employa ce moyen et tous ceux qui lui avaient déjà soumis tan t de cœurs ; mais il ne put jamais obtenir un regard de Catherine. Vainement Michel lavait-il placé à table à côté d'elle, et les envoyait-il ensemble dans les lieux les plus écartés , vainement avait-il dit et fait dire à la pauvre fille que Martial , bien loin de penser à l'épouser jamais , avait demandé en mariage la fille d'un riche paysan.

Catherine, soit à cause de la vive tendresse qu'elle conservait à son ami absent, soit à cause des principes d'honneur et de vertu que son père avait gravés dans son âme , soit

NOUVKI.LK IV. io5

enfin pour ces ^nt\ motifs ensemble, Catherine dédaigna non-M ni» ment Sylvain, mais encore tons ceux qui pamrenl la remarquer. Un amour partagé donnetant deforce pour résister à l'amour qu'on ne partage point.

Son maître ne se découragea pourtant pas. Le paysan est plein de persévérance , et souvent la même Mre le domine jusqu'à la mort.

Celui-ci résolut d'effrayer Catherine; et cela ne semblait pas difficile* Le peuple des campagnes croit aux loups - garous dans presque tous les pays de l'Europe , et particulièrement en ce canton. Comme toutes les croyances populaires , celle-ci serait assez difficile à définir. 11 n'y a point de paysan qui ne prétende avoir vu le loup-garou. Ils imaginant que certains individus, doués dune puissance surnaturelle .. ont

io6 CATHERINE.

la faculté de revêtir une peau de bêle fauve, et même toute autre figure qui leur plait ; sous cette forme étrangère , ils vont effrayer les hommes et surtout exercer leurs vengeances particulières. Il y a peu de moyens de s'en défendre, et si vous tirez sur un loup-garou, sans avoir eu la précaution de mordre la balle , il ne manque pas de vous la renvoyer. C'est surtout aux bergères des pays de bois qu'il joue les plus mauvais tours. Quand il est fatigué, il prend la forme d'une brebis malade, pour se faire porter; ce que l'on reconnaît quelquefois à son excessive pesanteur. Nous n'en dirons pas davantage sur ce prodige des campagnes : il ne doit pourtant être relégué au rang des fables , que par ceux chez qui la voix de la raison peut l'emporter sur des témoigna-

NOUVELLE iv. ion

- ins nombre , quelqu Fota ti ës1i par le caractère déa témoins?

Le soir d'un certain jour, où I therine avait gardé son troupeau , près d'un petit bois , Ali. bel compta brebis, tandis qu'elles rentraient dans la bergerie. — Il en manque une, dit il enfin : Sans doute vous l'avez laissée dans 1»- bois ? — ïl dit-elle 9 je faisais marcher le troui devant moi; j'ai compté aussi y roua assure qu'il ne manquait pas de brebis. — Où est- elle donc ?

si elle ne manque pas , trouvez-là !

Vous dites que vous les avez comp- , mais les brebis comptées1, le loup les mange comme les autre .

- doute , \<..u- vous serez amusée < n chemin : vous aun / écouté

tu . el pendant ce temps-là , le loup aurai it son coup. Il faut p

/o8 CATHERINE,

tant que vous me trouviez ma brebis ; et pour cela , il faut aller la chercher tout de suite. — Eh , maître, il est déjà bien tard. . . .

J'ai grand peur ! — Allons donc , vous n'êtes pas peureuse : je vous trouve tant seulement bien hardie.

Vous ne devez avoir peur que de moi. D'ailleurs , Sylvain vous accompagnera, si vous le voulez. Vous vous ennuierez moins en chemin.

— Oh ! j'aime mieux aller seule.

Elle partit en effet , mais toute tremblante , et sentant son cœur près de défaillir. Quand elle fut au delà des grands noyers qui s'élèvent derrière la maison , elle s'arrêta pour regarder autour d'elle. Comme il faisait un grand vent , elle entendait partout de longs sifflemens à la cime des arbres... — Eh , mon Dieu!

ne me faites pas de mal , disait-elle !

\oi vni.r iv ioj

Je n'en ai j un aifl fait à personne. — En achevant ces mots , elle se mil à genoux sur une vieille souche , mais non pas sans la bien toucher auparavant, pour s'assurer Je ce que tait. Elle fit une petite prière qu'elle avait apprise en allant au catéchisme pendant l'hiver. Elle ajouta : —Mon Dieu, si vous voulez m'appeler à vous , vous pouvez bien nie prendre aujourd'hui; vous savez que n'ayant plus ni père, ni mère, je suis inutile sur la terre, à présent : car vous savez aussi , mon Dieu , que nous voilà bientôt à la Saint-Martin ; et qu'à rassemblée de ce jour-là , Michel trouvera facilement une pauvre fille comme moi , pour garder ses moutons, que je n'ai pas assez bien gardés , mon Dieu ! — Et la pauvre i n faut pleurait à faire grande pitié.

( «-pendant , comme la resigna :

,'io CATHERINE,

et la confiance en Dieu relèvent toujours le cœur, elle retrouva la force de se mettre en route, et marcha d'un pas plus assuré. Elle avait beau regarder : on ne distinguait autre chose que les vers luisans semés cà et là sur l'herbe rase. — Hélas , s'ils pouvaient me dire où est ma brebis, s'écriait-elle ! mais ils ne le savent pas plus que moi. Elle entendait les chiens qui aboyaient au loin devant la maison de leurs maîtres, et ce faible bruit la consolait un peu dans ce lieu désert : elle songeait qu'elle n'était pas seule au monde. — Encore s'ils m'avaient donné mon chien, disait - elle ! Il n'y a que lui qui m'aime, que lui... et quelqu'un qui est bien loin à présent. Ah ! s'il était ici, il m'aurait suivie; il serait là pour me défendre... Mais, je vois quelque chose de blanc sur la lisière

NOUVF.LLE IV. iti

du bois : si c'< tail ma brebiq! avan* i mis; si le loup était le, il l'aurait déjà mangée. Ali que je suis heure i8e : voilà ma brebis !... — C'est la mienne, s'écrie une voix rauqâe, sortant du lieu le '] lus sombre !

Puisque tu viens pour bie la rober, tu seras aussi ma proie! — Ta\ même temps, la jeune fille fit s'élancer du bois quelque chose qui

mblait à une bête fauve trèsgrande el ' sur ses pieds.

Cette béte avait seulement sur le iront une petite lumière qui brillait comme une étoile. Catherine courait de toute ki force en pou* de grands cris, et la bête la poursuivait , étendant vers elle de grands bras velus, Heureus< ment, clic s ( • tait dirigée vers la maison de Michel; car, dans une si grande frayeur, i lie

ivail plui : e quelle faisait. I

j,2 CATHERINE.

dant quelques momens, le monstre était si près qu'elle l'entendait souffler. Mais comme elle était agile , et que la peur précipitait sa course, bientôt elle n'entendit plus rien , que le bruit du vent et des feuilles qui tombaient. Elle se rassura un peu, et ne se ralentit que pour reprendre haleine, un instant. Elle se rappela , pour la première fois, que Michel avant maltraité une pauvre femme, celle-ci, dans sa colère, l'avait appelé plusieurs fois, vieux loup-garou ; et l'avait menacé de le dénoncer comme tel au maire et au curé. Cette idée n'était point de nature à la tranquilliser, car elle savait trop que Michel ne l'aimait pas. Mais qu'elle fut sa surprise en le retrouvant encore assis devant sa table? Elle était si fatiguée, et surtout si émue, qu'elle tomba , sans connaissance, aux pieds

SOI s I 1.! 1 ÎV. n3

de son maître. Sans recevoir d'autres secours que d'être portée deh >ft ,

elle revint assez promptement. Bien des dames d'un esprit fort , et qui se moquent de mon loup-izarou, seraient mortes de frayeur.

— Hé bien , lui dit tranquillement Michel, as tu retrouvé ma brebis!

— Oui , maître : — Et tu Tas ramenée?— Il ne m'a pas été possible...

— El personne ne put tirer d'elle aucun autre éclaircissement. Elle sentait qu'elle ne devait point chercher à intéresser des gens qui se faisaient un jeu cruel de toutes ses peines.

Elles étaient bien loin de rinii.

Michel n avait pas oublié le cou eil

>n maître : il lui envoya donc

( Catherine, un beau matin, avec un

de châtaignes blanchies y <:

quelques presens de volailles el de

IOi

,i4 CATHERINE.

gibier. Dix ou douze paysans, tenant d'une main de semblables dons, et de l'autre je ne sais quelles paperasses, attendaient dans la cuisine du magistrat le moment de lui parler.

M. Rapineau rendait ses oracles dans un petit cabinet très-retiré, au milieu de cent cassetins poudreux et d'un chaos de parchemins enfumés.

Ce boudoir, qui n'était pas aussi voluptueux que celui d'un traitant, avait été cependant, pour le tendre Rapineau , le théâtre de plus d'un triomphe. Ses cliens le payaient fort cher, mais lorsque ses clientes étaient passables , il se contentait quelquefois de leurs bonnes grâces, et plus d'un paysan avait l'honneur d'élever parmi ses enfans quelques petits Rapineaux , forts ressemblais à son père.

Comme il avait fait quelques articles de la feuille du département, il pre-

N0UV1 i.ii. i\. n5

nait toujours La qualité d'homme de lettres ; qualité qui lui était réfutée obstinément par les beaux-esprits

du canton. — Il est t « » r l simple , disait- il, que le titre d'homme de lettres nie soit contesté par des gens qui ne connaissent d'autres lettres

que celles de l'alphabet. — ■ Il avait des principes arrêtés sur toutes chose. La théologie et la morale se réduisaient pour lui à ce qu'il appelait la loin aturelle. Et, comme il était naturellement libertin, cette loi n'avait rien pour lui de tyrannique. 11 ignorait l'histoire; tout ce qu'il en pouvait dire, c'est qu'elle n'était qu'une fable convenue. Il suivait en cela l'exemple de bien des hommes du monde, qui mettent un bon mot emprunté à la place d'une science qui leur manque* Quant â la juris-^ prudeno , il ne lavait jamais etu-

n6 CATHERINE,

diée ; mais il avait deux ou trois plaisanteries sur Cujas et Bartole. — Si j'ai quelque qualité dans l'esprit, ajoutait-il, c'est peut-être une certaine vivacité : ces lourds volume* l'auraient infailliblement étouffée.

Les lumières de la raison peuvent remplacer avec avantage ce vain et inutile savoir. Je me suis contenté d'étudier Lavater. Avec ses préceptes, et quelque peu de tact naturel, aussitôt que deux plaideurs se présentent devant moi, ils sont jugés. Leur aspect est pour moi comme une sorte de divination , et mes premiers regards découvrent le fond de leur âme. D'ailleurs , quand je suis embarrassé, n'ai-je pas sur ma tabatière le système du docteur Gall , et ne puis-je pas prendre leshommes, ainsi que j'ai toujours pris les femmes , par la tête ? —

Vne servante, de mauvaise figure, fit monter Catherine dans une chambre assez sombre et voisine du cabinet. — M. Rapineau va vous parler dans un moment , lui dit - elle :

allumez un peu de feu ici, car je n'en ai pas le temps : ne faut-il pas répondre à tout ce monde? Nous en vovons lant ! Ils viennent de trois ou quatre lieues.... Ne vous impatientez pas, ma petite fille; on viendra tout à l'heure. — Elle laissa Catherine assez inquiète de se voir seule , et craignant plus encore de ne pas l'être toujours. Au même instant il entra une autre servante, qui dit : — - Je viens vous aider, ma bonne ; vous nous feriez un petit feu de bergère, et ce n'est pas ce qu'il nous faut ici. — Lorsque le feu fat dressé» b Servante s'assit sur ses talons, et prenant kl mains de Catherine dans

les siennes. — Pauvre petite , lui dit-elle, vous avez un maître bien dur ! et votre père était si bon !

vous avez bien perdu ; et M. Rapir.eau perd beaucoup aussi : il disait sans cesse que votre père était le plus honnête homme de toute la paroisse. Le revenu de la métairie a bien diminué depuis qu il n'est plus de ce monde. Ne pleurez pas , mon enfant. . . . Venez , que j'essuie vos yeux; ils ne sont pas faits pour verser des larmes ; ils sont trop beaux pour cela. — La doucereuse paysanne avait pris Catherine sur ses genoux : — Voyez un peu comme sa pauvre coiffe est usée ! Je gagerais quelle ne gagne presque rien.

— Mon travail vaut si peu de chose.

— La première fois que vous viendrez ici, portez-moi quelques-unes de vos bardes : je les raccommode-

\o( VELLE TV. i ni

rai le dimanche; car les autres

jours on n'a pas le lemp ;. Mais je ne craindrai point de me damner en travaillant pour ce petit ange. El

tout au contraire, cette bonne œuvre me sera comptée dans le ciel. A propos, je n'ai pas eu le temps faire ma prière ce matin , mais j • vais la Faire à prés* nt : il vaut mieux tard que jamais. — La servant.

ouxdans un coin de la chambre, et la face tournée contre la muraille ,

ni! à prier avec une grande i'er- \eur. Mais si Catherine avait su le latin , elle aurait reconnu quelques odes d Horace, car la servante n'était autre que M. Rapineau ; et M. Rapineau , le philosophe, ne savait aucunes prières. Il pensa qu'il suffisait, en pareil cas, de réciter du latin, et il pensa juste; caria pauvre : itherine , qui avait été élevée par

iso CATHERINE.

son père dans la crainte de Dieu , fut très-édifiée lorsqu'elle entendit la servante qui priait avec tant de zèle. Elle n'en voyait jamais autant dans la famille de Michel, et c'était un excellent moyen pour gagner sa confiance.

La servante cependant s'interrompt tout à coup : — N'entendezvous pas M. Rapineau qui m'appelle, dit-elle à Catherine! — Je n'ai rien entendu. — Oh , si-fait, bien moi :

je connais sa voix mieux que personne... J'y vais , Monsieur ; tout à l'heure ï — Elle se lève donc , mais non pas sans avoir fait trois fois le signe de la croix. Un moment après , Catherine l'entendit qui disait en fermant la porte du cabinet : — Plait-ii, Monsieur?. . . Oui , Monsieur , je vais lui donner — La

prétendue servante entra alors dans

la chambre , tl donnant à Catherine quelque monnaie : — Teaea , nia

chère petite , lui dit-elle , voilà ce que Monsieur vous donne : il n'a

pas le temps de vous parler aujourd'hui ; adieu ! — Gomme elle achevait ces mots , elle lui baisa le front avec amitié. Après ce chaste baiser , la jeune fille partit, bien revenue de la crainte quelle avait éprouvée en abordant cette maison. Elle était loin d'apercevoir le piège que Rapineau lui tendait avec tant de finesse. Ce qu'il avait entendu dire de

ertu , de sa délicatesse et de son amour pour un rival , ne lui permettait pas d'employer en cette occasion les formes expédilives dont il s'était trouvé si bien en toute autre.

Quelques jours après , Michel reni 03 a ( Catherine chez son maître ,

T. II. Il

rm CATHERINE.

et les choses se passèrent absolument de la même manière. La prétendue servante eut le ton le plus affectueux. encore, et pour gagner tout à fait le cœur de la pauvre enfant 9 elle lui parla de Martial avec beaucoup d'éloges , et lui dit même que M. Rapineau désirait de le& marier ensemble. — Ne soyez pas étonnée de l'intérêt que je prends à vous, ajouta-t-elle ; puisque , moimême, j'ai dû jadis épouser votre père. Je l'aimais comme vous aimez Martial; et comme Martial, il partit pour l'armée. Vous voyez qu'il n'a tenu à rien que je ne fusse votre mère ; et c'est pourquoi j'en ai toute la tendresse. Qui aime le père , aime les enfans ; et j'aimais tant votre père! — En disant ces paroles, elle embrassait Catherine de toutes ses forces. La pauvre fille , qui était

MMY I ILE IV, i.ô

(tans une maison où personne ne l'aim.iit, parce qu'il n!j avait là pcrsonne <P*i SUL WOktg y aurait pu se sentir touchée de tant de prévenant ces, mais elle n'y fut pas IrèSrSen* sible. 11 y a dans l'accent du pervers , quelque chose de taux et d'artificieux qui l'empêche de pénétrer dans le cœur même le plus simple. Il en est de se* bienfaits comme des fleurs de la plants vénéneuse : quelque soit leur éclat , elles ont dans leur odeur ou bien dans leur apparence quelque chose qui dit aux troupeaux de chercher une autre pâture. Ma!*, du moins , la méfiance de Catherine était à peu près assoupie. Elle n avait point vu le maître de la maison, et ce fut seulement lorsqu'elle JE mit en chemin pour S < n aller , qu il lui dit bonjour par la fenêtre , \s avoir l'air <JC la l >*J ■'■ >

On pense bien que Rapineau n optait pas homme à attendre éternellement la récompense de ses soins et de ses ruses. Les familiarités trop innocentes qu'il avait prises avec la petite bergère, lui avaient donné le plus vif désir d'en prendre qui le fussent un peu moins. C'est un des caractères de l'extrême corruption, de ne pouvoir plus être attirée que par l'extrême innocence.

Un homme passa donc à la maison de Michel, avec une lettre fort pressée pour M. Rapineau. Il dit qu'ayant déjà beaucoup de chemin à faire pour retourner chez lui, il ne pouvait aller jusqu'au logis du maître. Le vieux métayer appelant aussitôt Sylvain :

— Prends cette lettre, lui dit-il, et porte-la chez notre maître. — Ah !

je voudrais bien être en état d'y aller, dit le valet, mais notre grosse

\ol\ 1 LL1 IV. ii9

bâche nenl de me tomber sur le pied : j'ai tant de mal, que je ne peux pas seulement me tenir de bout. — Comme il était <I<jà fort tard , Catherine avait ramené ses brebis dans un petit pâturage plante* de cerisiers , en avant de la maison; et de la place où elle était assise, elle avait pu tout entendre. Aussi, lut-elle plus affligée que surprise , lorsque son maître lui dit d'aller porter une lettre chez Monsieur.

- Ne pourrais-je pas la porter demain de grand matin; il est bien tard, et j'ai grand'peur la nuit' — Ah!

c'est que ta journée est finie. IS es-tu pas bien fatiguée d'avoir gardé des montons pendant tout le jour? tu as entendu le messager; il a dit que la lettre était pressée : elle peut d< quelque homme puissant* C'ctt M. Rapineau .« le bras long..-.

sans compter qu'il a les mains crochues. Allons, marche! — Nous allons faire rentrer tes moutons :

n'aie pas peur, va! si tu te perds lundi, je te ferai tambouriner dimanche.

Comme Lucain dit que la crainte de César l'emporta sur la crainte des dieux , quand ce capitaine envoya ses soldats pour abattre la forêt sacrée, de même la crainte de Michel l'emporta sur celle des loupsgarous dans l'esprit de Catherine.

Elle partit tremblante, à la vérité, mais hâtant le pas pour arriver du moins avant la nuit. Elle reçut le même accueil que de coutume , si ce n'est que la servante la reçut dans la cuisine. Personne ne pouvait les y gêner, car M. Rapineau avait eu soin d'envoyer en commission tous ses domestiques , à l'exception d'une

cuUinierc qu il mettait toujours dans onfidence en pareille occasion.

« 11-là, cette malheureuse i< ignatt d'être occupée ailleurs. Au

tôt que la jeune fille eut renn lettre, et répondu quelques naots ••

sa nouvelle amie , qui faccaMait de caresses, elle se mil en devoir de retourner en sa demeure. — Corn»

l'i.nt , lui dit la senante, comment une fille jalouse de son honneur, - - Ile concevoir une pareille

.' Le paya est rempli de vagabonds qui passent toutes les nuits à courir la campagne; mais vous voir insultée par eux est le moindre des dangers qui vous menacent : il en

s bien plus terribles Non,

y ne puis souffrir (pie vous nous quiti ais prendre, à cet e^ard,

tarife* de Aï. dapineau , qui

■ ra , j'en suis sûre. Fait*

î28 CATHERINE.

chette î Fanchette! restez avec notre voisine , et représentez - lui combien elle est imprudente de vouloir se mettre en chemin à l'heure qu'il est.

Un moment après elle revint munie d'un ordre très-formel de son maître, et déclarant qu'elle le ferait exécuter. — C'est la première fois que je vous contrarie, dit-elle à Catherine , en lui passant la main sous le menton ; ce sera sans doute aussi la dernière. Il est vrai , répondit la jeune fille , que vous me faites beaucoup de peine. Vous m'avez montré tant d'amitié, que j'allais vous en demander une preuve; oui, j'allais vous prier de prendre avec vous un des domestiques de la maison , et de me conduire — Des domestiques! ici, aujourd'hui! a-t-on des domestiques, lorsque l'on a la tête

NOUVELLE I\ i?q

ie M. Rapineau? Léonard a demandé la permission d'aller semer son blé; François est à Bellac, et Saint -Jean est parti pour Poitiers avec un fagot de paperasses. Si quelqu'un avait leeprit d'attaquer la maison cette nuit, il aurait bon marché de nous.

Catherine , n'avait jamais courbe ailleurs que sous le toit paternel. La pauvre fille fut si vivement contrariée, que ses larmes coulèrent sur ses joues rondes et vermeilles.

La servante les vit briller à la triste lueur du chalœil , qui est la petite lampe antique dont se servent 1< 9 paysans. Elle embrassa Catherine avec transport, et tâcha de la rassurer par ses caresses. — Que craignezvous ici, lui dit-elle, n'êtes -vous pas chez le maître de Michel? je vous accompagnerai demain matin : soyez

!3o CATHERINE.

sûre que personne n'osera vous rien dire. — Helas! je pense que chaque jour je puis être chassée de la maioù je suis née. Sans appui dans le monde, il me faudrait ainsi solliciter un asile de la pitié des étrangers. — Jamais, jamais, s'écria la servante ! pauvre petite; non, jamais! — Michel ne traite pas bien cette petite fiile, a dit plusieurs fois M. Rapineau : elle est encore plus sage qu'elle n'est jolie; elle m'intéresse beaucoup.

Si on la renvoie, ne manquez pas de m'en avertir; nous la prendrons ici, et je lui servirai de père. — Ce bon M. Rapineau, s'écriait Catherine!

— Vous coucherez dans ma chambre, lui dit la servante; venez la voir : ensuite nous vous donnerons à souper. — Elle la mena donc dans une petite chambre assez propre, et pas très-éloignée du cabinet de

m»i vi lui in. i3i

M. Rapioeau. — Comme roua êtes bien! je n'en demanderais j ia au- I ,!.t : si on ne mè baissait pas, il me semble que je serais heureuse* —

Ah ! comment ne peut - on pas laimer, dit encore la servante en la

serrant dans ses bras! 11 me semble que je tordrais le cou a ce vilain Michel.

On servit devant la pauvre bergère, un souper tel que ja-

ÎS elle n'en avait vu dé pareil.

lissai n'eût - elle pas ose y toucher, lors même que son inquiétude ne l'aurait pas empêché de manger. Elle ne voulut pas non plus goûter d'un excellent vin que la servante lui offrait sans cesse avec beaucoup d'instance. Elle se contenta d'un petit morceau de pain avec un peu lu. Pour les deux autres Biles, elles burent assez souvent, surtout

,3a CATHERINE.

la servante , dont la gaieté sembla même s'animer sensiblement à la fin du repas. Sa compagne qui, tout au contraire , avait toujours eu l'air assez grave, lui dit : — C'est assez. — Et ce furent les seules paroles qu'elle prononça.

A peine avaient-elles soupe , que la servante conduisit Catherine dans sa chambre , dont elle ferma la fenêtre. — Vous pouvez vous coucher , lui dit-elle , nous avons encore beaucoup d'ouvrage à faire. — Elle la baisa plusieurs fois sur le cou. — Je vous dis bon soir , car je viendrai très-doucement, et je ne vous réveillerai sûremeut pas : on dort si bien à votre âge ! Adieu , petit ange ï Comme elle est blanche î J'ai bien vu des demoiselles, mais elles donneraient leursbelles robes pour avoir une peau semblable.

001 \ ELLE IV. iT»3

Elle sortit ri emporta la lumière ; renfl de campagne n'ayant pas

ta coutume de s'en servir pour se coucher. Catherine était Lien loin de pouvoir se livrer au sommeil.

Une vague inquiétude agitait son esprit. Se fut-elle trouvée seule, à cette même heure , dans la campagne, sa situation eût été moins pénible.

Comme ses tristes pensées l'occupaient,elle entendit quelque bruit près de son lit : il lui sembla même que Ton avait parlé très-bas. Mais bientôt , n'entendant plus rien , elle finit par s'assoupir. La servante revint et se plaça près d'elle sans 1 eveiller. Voilà l'innocence endormie dans les bras du vice , et sous la garde du crime; car la servante , ainsi que nous lavons dit , n'était autre que Rapineau déguise, et la t. h. i a

,5/f CATHERINE,

voix que la jeune fille venait d'entendre , était celle de deux voleurs, qui avaient monté par la fenêtre du maître de la maison , tandis quelle se trouvait ouverte. Ils s'étaient ensuite cachés sous son lit, pour le surprendre avec plus d'avantage. Nous aurions pu ménager une grande surprise à nos lecteurs ; mais nous aimons mieux rassurer la pudeur , alarmée sans doute par l'idée d'un tète-à-tête infiniment dangereux.

Le séducteur , en effet , ne se contentait pas de sentir si près de lui une jeune fille , très-jolie, qu'il avait fini par aimer et désirer trèsvivement. Il entendait un souffle aussi doux que celui d'une colombe : ses lèvres osèrent le recueillir. — Qui est là ; qui est-ce, s'écria Catherine en sursaut? — Chère petite voisine,

NOUVELLE IV. i35

vous ne vous rappelés donc plus que vous êtes clans mon lit ? c'est moi; c'est celle qui vous aime, et qui se trouve heureuse d'être si bien placée pour vous le dire. \li ! si vous connaissiez toute mon amitié! , si vous y répondiez ! — En effet, M. Rapineau s 'efforçait de faire connaître à Chilienne toute son amitié. Mais elle était bien loin d'y répondre , comme il l'entendait. Tout à coup une affreuse lumière vient éclairer son esprit abusé....-— Arrêtez, secrie-telle ! Qu'ai-je fait? Au secours !....

— Rapineau s'éloignant un peu : — Ne dites rien ? je vous en conjure !

Faut-il vousf avouer! Vous êtes dans ma chambre : vous êtes dans mon lit. Mais je ne veux rien obtenir de vous par la violence. Pour prix de t-mt d'amour, c'est votre amour que je désire. — Au secours ! ... Laissez-

ï56 CATHERINE,

moi fuir.... O mon Dieu , ne menlendrez-vous pas ? — Je sais que l'aimable Catherine est la vertu , l'innocence même : j'avais prévu cet effroi. Il ne reste ici qu'une servante qui ne peut ni ne veut vous entendre. Ainsi nous sommes seuls.

— Il n'est pas vrai , s'écrie un des hommes cachés ! — Tous deux se levant brusquement , saisissent avec force les deux mains de M. Rapinsau, et malgré sa résistance , les attachent derrière son dos. — La bourse ou la vie , lui dit un de ces hommes! Nous sommes conscrits, déserteurs etvoleurs. — Oui, voleurs !

dit son camarade ; et notre crime est moins grand que le tien : la nécessité nous presse et l'échafaud nous attend ; mais toi , tu sauras vivre dans l'impunité. Cependant nous ne voulons de toi qu'un peu

M \ ELLE IV. i37

d'or, et tu allais ravir l'honneur h

cette pauvre fille. Cette fois, du

moins , c'est le ciel <{ui non pour la sauver, et te confondre. — Ce qu'il y a d'agréable , aujourd'hui , répond le coupable Rapineau , c'est que Ton est volé par des g us qui ont fait leurs éludes, et qui, tout en vous égorgeant, raisonnent tant bien que mal : mais la discussion ne sera pas longue : je ne sais point argumenter lorsque j'ai les mains derrière le dos , et que je vois d< u\ pistolets tournés contre ma • lie. Quant au crime que vous rue reprochez , je conviens qu'il est tout naturel d'attaquer son prochain îel-à-pens , et qu'il est affreux d aimer les filles. Je gagerais cependant qu'elles recevront de vous l'ar [uc * ous allez recevoir de ni":.

Mai* - -. \ ■ ua :'• , ai p is bien i i< he .

un pauvre jurisconsulte vit au jour le jour : à la campagne on nous donne , pour toutes épices , du gibier et des poulets. Si vous voulez m'attendre ici, je vais vous apporter quelques louis, pourboire à la santé de mon corps, que vous mettez trèsmal à son aise , et de mon âme que vous voulez absolument sauver. — C'est assez , morbleu ! si tu avais affaire à des voleurs de profession, tu ne ferais pas le plaisant : tu serais mort. Tu crois nous mener comme des enfans : mais nous ne l'entendons pas ainsi. Conduis-nous d'abord à la cuisine, pour y prendre de la lumière. — Ils y descendirent en effet , et trouvèrent la cuisinière prête à se coucher. Il leur sembla prudent de s'assurer d'elle. La pauvre femme eut les mains liées derrière le dos, et fut ensuite attachée

\ui \ ELLE IV. i39

sur le lune, devant la grande table.

[Yop heureuae (Ten être quitte à si marché, b confidente ne proféra pas une seule parole. Ce fut seulement alors que Rapineau les envisagea; mais ils étaient si étrangement barbouillés que leurs parens même n'auraient pu les reconnaître.

Quoique novice, il ne leur fallut qu'un instant pour monter avec Rapineau dans son cabinet, lui faire dire ou était la clef de son secrétaire, il \ prendre vingt-cinq louis dont ils se contentèrent, sans trop chercher s il n'y avait pas autre chose.

En passant, ils prirent avec eux Catherine, qui* toute étonnée d avoir trouvé dans la même minute un ravisseur et deux brigands, avait paré sa toilette, mais sans oser bouger de sa place. A peine arrivél la cuisine, ils attachèrent le

malencontreux séducteur sur l'autre banc, devant le milieu de la table, et faisant face à la cuisinière. Par une dérision cruelle . mais moins blâmable sans doute que ie reste de leur conduite, ils placèrent devant ces tristes convives deux verres et une bouteille de vin , dont la cuisinière avait fait choix pour lui tenir compagnie pendant les hauts faits de son maître. — Bien que vous soyez absolument en notre pouvoir, dirent-ils ensuite à Catherine j vous ne voudriez pas vous confier à nous pour vous ramener en votre demeure : on ne doit se soucier ni d'une telle escorte, ni d'une telle visite. Restez ici jusqu'au jour : ces gens ne sont pas dangereux à présent ; car si vous êtes aussi vertueuse que vous semblez l'être, vous ne ferez sûrement pas la folie de les

[VOUVËLLl IV. i.jr

délier. Comme il est dit qde M. Ilaptoeau doit paver toufl les (Vais de cette partie, voilà un louis dor pour fOlM consoler des outrages qu'il voulait vous faire, et de la peur que noue vous avons faite* -- L'un d eux aussitôt, tirant son écritoirc, éctnrit sur UIl petit morceau de pûpi< r

eu usa de libi il. I il atta-

cha cet ceriteau sur le dos du juris- « Otiaulte. Un autre chiffon qui portait ces mots : pour cause de complicité, fut attaché avec une épingle sur le mouchoir de L cuisinière. — - Dans peu de jours, peut-être on nous punira de la sorte, dit l'un des jeunes voleurs : c'est dommage, car il n'y a que nous pour faire justice des honnêtes gens. Je veux parlei des riches qui s'intitulent ainsi, et se sent entre eux tout ce que peuoder leur intérêt e! N iïi

i42 CATHERINE,

plaisir. — Cependant, Rapineau leur disait avec un flegme antique : — Dépouillez, mais n'insultez pas. —

Ils partirent alors, en laissant ces trois personnes dans une situation difficile à peindre, comme le disent messieurs les romanciers, et surtout mesdames les romancières; car c'est une espèce dans laquelle le nombre des femelles excède de beaucoup celui des mâles, sans parler de ceux qui ne sont peut-être ni l'un ni l'autre, s'il faut en juger par leurs productions.

— Catherine se trouvait absolument maîtresse de la maison , et même du propriétaire. Elle remit devant celui-ci, sur la table, le louis qui lui avait été donné , détatacha les deux écriteaux et les jeta au feu. — C'est tout ce qu'il m'est permis de faire pour vous, dit-elle

NOUVELLE IV. i43

aux deux captifs. A la pointe du jour je partirai , et j'enverrai ici Michel pour vous délivrer. — Sans é( outer leurs instances , elle s'en alla dans la grange. Dès que les premiers rayons du jour éclairèrent les campagnes couvertes de gelée blanche, elle se rendit à la maison , et «lit à Michel que M. Rapineau roulait lui parler sur l'heure. Michel, qui ne I >uvait faire que le mal, et qui ne pouvait imaginer autre chose , crut que Catherine, en passant la nuit avec M. Rapineau, avait profité dece moment pour perdre un maître dont elle avait tant à se plaindre : en effet, comme elle avait pu s'apercevoir de quelques supercheries, un mot aurait suffi pour donner au rusé propriétaire le moyen de les constater. — Je gage que tu auras fait quelque mensonge, dit, en partant,

i44 CATHERINE.

]e vieux métayer; mais si cela était, il ne faudrait pas que jeté trouvasse en revenant, car je te mettrais sécher dans notre four, tout comme une g aie tic. —

Pendant cette visite, il fut résolu de dire que Catherine avait été surprise dans le lit de M. Rapineau par deux voleurs qui, probablement, étaient d'intelligence avec elle — Ah «h! lui dit Michel en revenant ^ je sais.de tes nouvelles ; ou pour mieux dire, çà ne m'apprend rien de nouveau : un mauvais arbre ne peut porter que de mauvais fruit. -— La jeune servante baissa les yeux et rougit : la seule possibilité du soupçon suffit pour rappeler la rougeur sur un front innocent.

Tous les métayers de M. Rapineau se rendirent chez lui le lendemain pour cultiver ses champs,

NOUVELLE IV. t(5

Michel était obligé de demeurer, disait il, et pour cette raison , il envoya Catherine et Sylvain conduisant quatre bœufs attelés à la charrue. Cinq attelages , dirigés par 1» s cris et par L'aiguillon dea conducteurs, parcouraient lentement de vastes guérets. D'un côté le laboureur attentif, courbé sur les deux branches (Je la charrue, forçait le soc aigu à fendre le sein de la terre rejetée en glèbe mouvante ; tandis que son second , appelant chacun des bœufs par leur nom, applaudissait à l'un, gourmandait l'autre , ou s'adressantavec impatience aux quatre à la fois, ressemblait au général, qui , près de livrer bataille , harangue ses soldats.

D'un autre coté, deux cultivateurs , montés sur le faite d'une charrette , chargée d'engrais, lan- T. II. i5

j/f6 CATHERINE,

cent avec une fourche ce vil fumier, qui doit bientôt se transformer en moissons dorées.

Quelque fut l'agrément de ce coup d'ceil, M. Rapineau ne jugea pas à propos de se montrer à ses sujets. Il le pouvait cependant; car ainsi que cela se voit parfois , l'innocence avait tort. Tous les jeunes laboureurs, instruits, mais très-mal instruits de l'aventure de la veille , n'épargnaient pas à Catherine leurs grosses plaisanteries. — Nous travaillons pour vous , lui disaient - ils ; mais aussi , quand vous serez madame Rapineau de nom , comme vous l'êtes de fait , vous nous accorderez votre protection. — Voilà pourquoi elle faisait tant la bégueule avec nous , dit encore l'un d'eux ; c'est qu'il lui fallait des messieurs.

Avec cela , il n'est tant seulement

MU VI I I I IV. i47

Tenu i< i pour la n < » i r . Ce n'est la jm m. d'être si pour ai-

nu r des gens qui ne ?ous regardent

que la nuit , comme 1< s r.hnuettes. — Lorsque Ton eut fini de semer les blés, Michel tint conseil avec luimême au sujet de Catherine. Il songea, « qu'il avait fait tout le tort possible* sa réputation, et que par conséquent il était inutile de la garder [•lus long-temps pour cela ; que si j tiiî.iis Martial revenait , il ne serait sûrement plus tenté de l'épouser ; il pensa que les travaux étant achevés , et les vivres très-rares, lui, Michel, ferait un bon calcul de se défaire , à l'entrée de l'hiver, d'une bouche inutile, pour prendre ensuite une servante au printemps, » Et comme m le malin esprit eût choisi pour repaire h- cœur de ce vilain rustre, il • •core cette reflexion , que Caihe-

j48 CATHERINE,

rine étant fort jolie , et la misère excessive alors , en la renvoyant sans lui rien donner, il la mettrait dans la nécessité de trébucher enfin , si cela ne lui était pas arrivé jusqu'à ce moment.

La première fois qu'il tomba de îa neige , et que Tonne put envoyer aux champs les brebis , il chercha querelle à la bergère , et , sans autre avertissement , la mit à la porte de chez lui , avec un très-petit paquet.

C'éta t pousser la dureté jusqu'à la scélératesse ; et tout cela , pour empêcher son fils de faire ce qu'il appelait un mauvais mariage. La pauvre fille ne se permit aucune plainte, aucun murmure. — Que vais-je devenir, furent les seuls mots que lui arracha le sentiment de sa détresse!

-- Ah , ah , lui dit Michel ! Vous n'êtes pas bien embarrassée : allez

NOUVELLE IV. i4g

trouver M. Rapineau ; et si vous ne -voulez plus de celui-là, n'y en a-t-il pas d'autres? —

La bergère, désormais sans troupeau , partit , et s'arrêta bientôt , regardant autour d'elle , pour savoir de quel côté tourner ses pas. Son chien , qui seul avait des entrailles dans cette maison , son chien la sui- \ ait. Michel , pour le ramener à son devoir, lui lança quelques pierres , et le pauvre animal lut se réfugier aux pieds de celle qui ne lui avait jamais fait que du bien. — Sot que tu es , lui cria le méchant ! Te donnerat-elle du pain ? Elle n'en a tant seulement pas pour son diner. — Comme il achevait de parler, il envoya deux de ses enfans , qui prirent un détour dans le champ pour ramener le malheureux chien, etlechassèn Qfl itot vers la maison.

i5o CATHERINE.

Un délai si court n'avait pu donner à Catherine le temps de se résoudre, ni même de revenir de sa surprise. Tout ce qu'elle avisa, fut de se rendre sous un vieux châtaignier , dont l'énorme tige , inclinée par le vent du midi et creusée par le vent , offrait un sûr abri contre la neige ou la pluie. Comme cet arbre était dans un lieu solitaire, elle pensa qu'elle aurait là tout le temps de se déterminer à quelque chose. Sa situation était si déplorable, que dans ce premier moment, elle ressentit quelque joie , de trouver du moins un abri.

Elle avait un petit morceau de pain dans sa poche ; car telle est la prévoyance des paysans , surtout quand ils sont domestiques , d'avoir toujours un peu de pain avec eux.

Veut-on savoir quelles étaient ses autres ressources ? Six sous compo-

NOUYEliLE IV. i5i

ni toute sa fortune. Lecteur, qui

n'as fautais connu L'indigence, tu ne

nous pardonneras peut - être point d a\oir nommé cette vile monnaie.

Mais, peut-être aussi, en de pareilles circonstances , serais -tu beaucoup plus embarrassé que notre pauvre bergère ? Elle rassembla vite dans le

.\ <iu châtaignier, des feuilles avec des petites bûchettes adroitement disposées. Bientôt elle eut trouvé un caillou; et tirant de ses hes, un couteau et de l'amadou , elle fit jaillir quelques étincelles. Le

s'allume. Lorsque la place fut bien sèche et bien chaude, elle porta le feu dehors , et se mit dans le creux du châtaignier. La flamme lavait un peu ranimée. Elle se trouvait dans ste cbâtaignerie. — - Il ripa que les châtaigne • sont ram le dit-elle : mais j'aurais

i5s CATHERINE,

bien du malheur , si je n'en trouve encore quelques unes sous ces monceaux de feuilles. — L'année était si malheureuse, que ces fruits, sicommuns et si dédaignés en d'autres temps , avaient été recueillis avec le plus grand soin. Tantôt en remuant les feuilles entassées , tantôt en lançant des cailloux avec beaucoup d'adresse, tantôt grimpant sur les arbres comme un écureuil; elle parvint cependant à remplir de châtaignes une de ses poches. Elle fit alors un repas si champêtre , que nul amateur de la campagne n'en a sûrement jamais fait de semblable. Comme le lieu semblait fort sec , quand elle eut soif , elle ramassa un peu de neige dans ses mains , et se mit à boire sans plus de façons que si elle eût été à l'école de Diogène.

Dans son malheur au moins, nul

sentiment haineux ne versaft damertume dana son cœur. Elle n'avait pas encore pensé une seule fois a Michel , qui la traitait avec tant d'inhumanité ; et même , pour parler sans déguisement, elle n'avait eu le temps de penser à rien. L'héroïne d'un poème , ou seulement celle d'un roman moderne, aurait, dans un superbe monologue , apostrophé cent fois les Dieux ; ou tout au moins les arbres, les ruisseaux et les rochers. Aussi, Dieu sait comme elle aurait soupe ï

Ce qui se présenta bien naturellement à l'esprit de la petite gardeuse de moutons, fut le souvenir des cabanes que Martial avait construites .pour elle dans tous les pâturages. Sa fortune passée n'était pas heureuse, ->ans doute, mais combien elle était

ï54 CATHERINE.

encore au-dessus de sa fortune présente !

Si les vestales n'étaient pas plus sages que la bergère, elles n'entretenaient pas non plus le feu sacré avec plus de soin que Catherine n'en mettait à conserver le sien. Elle le laissa un peu découvert du côté qui regardait le vieux châtaignier, et de l'autre , elle le couvrit de feuilles et de terre. Elle amoncela aussi une grande quantité de feuilles devant l'ouverture de l'arbre. Le jour allait tomber : elle se retira dans sa niche, fit monter les feuilles aussi haut qu'il lui fut possible , et s'étant assise , se couvrit de presque tous ses vêtemens.

Quoique nous venions de la corn-, parer aux vestales, nous n'aurons pas honte de dire qu'elle se mit à

NOUVELLE IV. iSS

penser à son amant. —Combien n<^ souffrirait - il pas, sr disait-elle en son cœur, s'il me savait dans une pareille misère! il m'a promis de revenir. Ah ! que Dieu m'accorde son retour, ou qu'il appelle à lui s* servante si malheureuse en ce monde!

— A force de penser, elle s'endormit ; et ce qui l'occupait pendant la veille, l'occupa dans ses songes. Elle craignait de voir arriver ."Martial avec son uniforme et son plumet , lorsqu'elle entendit le tas de feuilles s'abattre tout à coup. Elle n'était pas encore bien réveillée, qu'elle sentit le bout d'un bâton qui la poussait elle-même hors de sa loge. — Qui est là! s'écrie - 1 - elle; que voulezvous! — En disant ces mots elle aperçut un homme à la clarté mourante du feu qui brûlait lentement devant elle. — Une voix tremblante

j56 CATHERINE,

profère ces mots — Donnez quelque chose à un pauyre homme! une petite charité , s'il vous plaît. — Oh mon Dieu ! que venez - vous faire ici à. l'heure qu'il est? — Et vousmême , qui faites - vous ? dit Tinconnu , d'une voix un peu plus ferme î vous ne savez donc pas que vous êtes chez moi. — Dans ma détresse , je suis venue chercher cet abri qui m'était connu; je ne me croyais chez personne. — Laissezmoi me placer d'abord : si vous pouvez aussi vous mettre là, vous me tiendrez les pieds chauds. —Je vous remercie : je vais m'asseoir auprès du feu pour y passer la nuit. — Pour y passer la nuit ! en ce cas là, je vais, avant de me coucher, boire un coup de vin : vous n'en voulez point, n'est-ce pas? vous avez soupe, vous. — Le bon homme , établi

NOUVELLE IV. i57

dans son châtaignier , ouvrit sa besace et attaqua ses abondantes provisions avec un appétit très -ferme.

Quand il eut fini, et qu'il eut remis le tout en ordre, il envisagea enfin Catherine à la clarté de la ilamme.

— Je vois que vous êtes jeune et jolie, mon enfant! savez-vous bien que je ne suis pas si pauvre, si infirme que je le parais! je suis charmé, mais charmé tic vous rencontrer ici.

— En effet , une pareille rencontre dans un lieu semblable , et à une telle heure, lui semblait une fortune.

— Il était difficile de croire qu'une fille honnête passât la nuit dehors.

— L'innocente Catherine était destinée à recevoir, du dernier des humains, le dernier des affronts. — Ma petite amie , dit le mendiant , \< il» •/. partager ma place, venez:YOua

- mal dehors, et puis nous par- T. il. là

î58 CATHERINE,

tagerons toutes nos provisions , e cette bourse qui n'est pas à dédaigner. Vous aurez gagné dans bien peu de temps, et avec bien peu de peine , ce qui m'a coûté beaucoup de l'un et de l'autre ; m'entendezvous, mon enfant? — Ah ï je ne sais, répondit Catherine indignée!

mais quoique vous ne soyez point aussi infirme que vous le paraissez , je vous déclare que je ne vous crains pas ; je ne dormirai point, j'aurai toujours à la main ce couteau; et si vous m'approchez , je vous apprendrez à me connaître mieux. — Là , là, Dieu vous apaise! je vous assure , moi , que je vais dormir à l'instant. Gardons chacun ce que nous avons y et nous serons tous les deux contens.

Ainsi se termina cette étrange conversation. L'homme qui parlait

NOUVELLE IV. f5g

le la sorte était un mendiant qui ne

laissai! pas que cfaToir i - baan-

conp d'argent. On s'en était aperçu 5

Bi pendant qu'il donnait d'un prof'oncl sommeil dans une mai; auberge , on avait l'ait l'inventai!

sa bourse. Comme il vit que la connaissance de sa fortune faisait grand tort à son commerce, il changea de canton, et coucha toujours, soit dehors, soit dans quelque maison abandonnée, soit enfin dans quelque tronc d'arbre, ou bien sous quelque rocher. Le vieux châtaignier, qui avait offert un asile à la pauvre bergère, était la retraite accoutumée du mendiant, lorsqu'il se trouvait dans cette paroisse.

Catherine se souvenait du danger auquel une confiance imprudente l'avait exposée chez Ra pin eau : elle se tint donc sur ses gardes, et de toute

la nuit, elle ne ferma point ses paupières appesanties. L'innocence doit toujours veiller quand le vice repose près d'elle. Pour le bonhomme, si l'on peut appeler ainsi ce misérable, il dormait profondément; car il avait pour oreiller sa besace , unique objet de sa sollicitude. Il s'éveilla cependant une heure avant la pointe du jour , et voyant Catherine qui s'apprêtait à partir : — la place va me rester , dit-il : la faim fait sortir le loup* du bois. — La jeune fille, en effet, eut bientôt déménagé : elle tourna ses pas du côté du village , et lorsque le jour parut , elle découvrit au milieu du brouillard et des châtaigniers ou des chênes d'un feuillage rougeâtre, le clocher aigu , dont la cloche sonna bientôt l'Angelus.

Telle était sa confiance', qu'elle s'avança avec joie pour implorer le

maître des deux et lui demander du pain.

Après l'office divin, elle restait encore dans l'église, priant de tout son cœur et ne voyant pas d'autre asile qui pût la recevoir. Comme le pasteur retournait en sa maison , il l'aperçut et lui dit avec douceur : — Voulez -vous vous confesser? — Non , monsieur , je suis venue à Pâques.

— Mais vous ne voulez pas rester seule dans l'église? Eh! mon bon monsieur, puis-je faire autre chose que de prier Dieu qu'il vienne à mon secours : je ne demande qu'à trouver une occasion de gagner ma vie par mon travail. — Où demeurez-vous ?

— J'étais servante chez un métayer , nommé Michel , mais je n'ai plus de demeure.... — Venez chez moi : je

aurais vous y garder; mais ai ant la fia du jour vous tic serez plus

j62 CATHERINE,

inquiète de votre sort. — Ah ! monsieur , vous êtes le père des affligés. Le bon pasteur vit qu'elle pâlissait de fatigue et de besoin : il commença par lui donner quelque peu de vin , et puis des châtaignes et du pain. 11 secourait toujours les malheureux avant de les interroger. Lorsqu'elle parut avoir retrouvé ses forces , il lui fit plusieurs questions ? et reçut des réponses pleines de candeur : il vit son âme à découvert. Il alla alors chez un riche paysan , qu'il connaissait pour un homme pieux et charitable. — Je sais que vous n'avez pas besoin de servante , et pourtant je viens vous en offrir une. Vous trouverez quelques moyens de l'occuper : les bonnes actions vous réussissent; et quand même il en serait autrement , je suis sûr que vous ne changeriez pas de

\ol \ 1 LLB IV. i63

conduite; je ¥OUS connais^ \'otre bien , laboui les pauvres , est

le mieux cultivéde la paroisse; et \utre récolte | que vous pari avec les pauvres, est toujours suffisante et pour eux et pour vous.

— Monsieur le curé, je fais tout ce que je puis, et ne fais en cela que mon devoir. Lorsqu'il me reste une petite somme, fruit de mes économies , je défriche une bruyère , et je prends un domestique de plus.

Comme vous avez la bonté de le dire , je n'y perds pas jusqu'à présent. Envoyez la jeune fille : puisque vous meconseillez de la prendre , je n'en demande pas davantage. — ■ Le pasteur alors lui raconta tout ce qu'il savait de Catherine; d'après le caractère et la conduite de Michel, il lui fit entendre aisément que l<-.s propos tenus sur le compte

x64 CATHERINE,

de la bergère étaient de noires calomnies.

Catherine fut donc placée le jour même dans cette maison. Son sort avait bien changé , sans qu'elle se trouvât plus heureuse. Quand elle était chez un maître impitoyable , l'espoir de revoir Martial , de le voir tous les jours , lui faisait tout supporter. Les maux qu'on essuie pour ce que l'on aime ne sont pas sans douceur. [.Ils semblent [le gage d'un bonheur si grand ï

Peu de jours avant son entrée chez Bernard ( c'était le nom de son nouveau maître), elle aurait eu quelque occasion de se rappeler le fils de l'ancien, si elle eut été capable de l'oublier. Le père d'un soldat avait reçu des nouvelles de son fils ; et ce jeune homme lui mandait, entre autres choses ? que Martial avait été

blesse à une bataille , qu'il avait montré la bravoure la plus distinguée et qu'il en avait reçu le prix. Le soldat finissait par demander des nouvelle* de Catherine. Il est à supposer que c'était de la part de Martial , car le père de celui-ci, au lieu de lui répondre sur cet article , lui marquait seulement que la mauvaise conduite de Catherine allait le forcer à s'en défaire. Il est vrai que Martial connaissant 1 inimitié de son père pour cette jeune fille , imputait à ce sentiment seul tout le mal qu'il pouvait en dire.

Si les journées de Catherine étaient moins pénibles, les veillées n'étaient non plus attristées par la contrainte, comme dans la maison de Michel. Bernard , au contraire , ne semblait jamais plus heureux qu'en ant autour de lui les signes du

t66 CATHERINE,

contentement et de la gaieté. À la veillée, on racontait des histoires, on chantait des rondes , et quelquefois on dansait. Bernard, lui-même, prenait part à tous ces plaisirs. Car, bien qu'il possédât toute l'estime du curé et que nous ayons tâché d'obtenir pour lui celle du lecteur, il ne faut pas s'imaginer que ce bon paysan fut un sage austère : c'était un homme qui aimait le plaisir , et qui en trouvait surtout à faire du bien.

Un soir , qu'on s'était mis à parler de la fortune de Michel 3 chacun s'étonnait de le voir aussi riche. — Enfin , dit un vieux domestique qui avait servi chez lui , je l'ai aidé souvent à ramasser la récolte , et sa récolte était toujours comme celle des autres. Son argent est placé à de gros intérêts ; mais d'où vient cet

Nui \ ELLE 1\. i67

argent? Nous savons tous que son père notait pas ri. he» — Catherine lit 1<' silence, ainsi que Ben

qui n'aimait pas Michel, et qui en était détesté. Les honnêtes gens ont une certaine honte à parler mal de ceux qu'ils n'aiment point. Il est plus rare encore qu'ils parlent mal de ceux qu'ils aiment; on ne s'occupe guère des indif'férens : d'où je conclus que rarement les honnêtes gens disent du mal de personne.

Une vieille servante, qui était pour toute la paroisse comme une chronique vivante, car elle savait tout et se rappelait tout, se prit à dire : — Je sais bien d'où lui vient sa fortune, moi, Tredame, on serait trop heureux si Ion pouvait sauver son âme et acquérir du bien : vous twez pas son secret : c'est qu'il a trouvé la poule noire. — Bernard

ï68 CATHERINE.

ajouta seulement qu'il l'avait entendu dire. Comme Catherine regardait la vieille d'un air étonné : — Vous ne savez peut-être pas ce que c'est, lui dit cette femme ? — Il faudrait qu'une poule amenât bien des poulets pour enrichir quelqu'un. — Àh, vous ne le savez pas ! Eh bien je vais vous l'apprendre, moi qui sais tout.

Quand un homme veut absolument s'enrichir, d'abord il laisse là son âme, tout comme une loque, voyezvous, et puis il s'en va dans un endroit ous-qui g'nia quatre chemins qui se croisent; vous enîendez bien.

Il y a des gens qui appellent çà un carrefour ; c'est bien clair. Et puis quand il est là, je ne sais pas trop ce qu'il dit; mais enfin, il dit quelque chose qui n'est pas trop bien. Vous m'entendez bien. Et puis, à force, à force d'y revenir , il rencontre >

\<>l Mil ! IV.

au pi< «1 d'une croix qu'il y a là il faut qu'il 3 ait une croix), il outre un homme qui porte quelque chose sous sou lkil>it et qui dit : argent de ma poule. î /autre 1 ti hète et l'emporte : c'esl ire qu'il emporte le dial •!' ... Qui le lui va bien; n'ayez pas peur, ma pauvre Catherine : ca lui pend à l'oreille.

(^uand il a c'tc poule, il met SOUS elle tous les soirs unécude six fiança, « t tuu^ les matins il en retrouve d< ux. Dame, ça vaut bien des œufs frais.

Mais, il n'a pas ça pour rien, voyez vous î II a bien soin de cle poule. Il la l'ait coucher dans sa chambre. Mais ce n'est pas tout : il faut qu'il la porte une fois à la messe, et à IVlévation. Pendant que tout le monde ite, etc poule chante aussi.

, 1 res1 que s'il ^ ient à moui ir , lant qu'il l'a chea lui , il est

,-7o CATHERINE,

damné ; çà lui va de droit. Mais quand il se trouve assez riche , il va aux quatre chemins, jusqu'à tant quil trouve quelqu'un qui achète sa poule : vous m'entendez bien? V'ià ce que c'est que la poule noire , qui selon moi, n'est ni plus ni moins que le diable (i). — Ah, dit Catherine, c'est clone pour cela, qu'il aimait tant une de ses poules, et lui donnait toujours à manger, tandis qu'il chassait les autres à coups de pierre. Eh mais, voyez un peu à quoi Ton est exposé !

il y a comme çà bien long-temps que je couche dansla même chambre que le diable. Il est vrai que j'avais un petit bénitier. — Baste, dit Bernard, c'est une belle chose que de voir le diable déguisé en poule ! Je lui tordrais le col. Je le plumerais et le mettrais à

(1) Opinion du peuple dans le milieu de la France.

NOl VI I I i IV. 171

la broche* Mai moi, j'ai vu te diable en personae, et je lai aï parlé. — Parlé, s'écria rassemblée!— Oui ;

parlé. Je revenais de Saint-Julien, et i passais par la foret de Brignetl pendant un orage épouvantable. Le vent surtout était si terrible que tous les arbres craquaient.... — Ali, mon dieu, je crois les entendre, dit la viêiNe! — Au milieu de tout ce bruit, j'entendais aussi des chiens, qui chassaient. Des chiens qui chassent à celte heure là, par ce temps là, me disais-je entre mes dénis î cela n'est pas possible. C'était pourtant bien réel. Et jappe par-ci, <t jappe par-là ; et le cor de cha < .

to-to-tôy et puis, tayaut tayaut mais je m'aperçus bientôt que tout cela -il en l'air, car je sentais le vent, comme ça, contre mon visage : brry hrr ,— ah parMeu, me dis~ je aussitôt ,

j7s Catherine.

c'est la chasse-galerie ! — (i ) Comme je sais la conduite qu'il faut tenir en pareil cas, je descends vile de mon cheval, je l'attache à un arbre quoiqu'il eût bien peur, bien peur; et je trace avec mon bâton un cercle autour de moi. Une petite âme, qui n'en pouvait plus de fatigue, se réfugie aussitôt dans le cercle, et se place derrière moi. — Une petite âme, dit la vieille ! Comment était elle donc faite? — Elle était faite...

parbleu, comme une petite âme.

D'ailleurs on n'y voyait pas bien , dans cette forêt. Mais voilà de grands éclairs qui viennent à briller coupsur- coup. (Mon cheval eut bien peur!) Pour moi, je vis paraître un homme à cheval, suivi de ses gens et de sa meute. 11 avait un habit

(i) Autre opinion tlu peuple.

1 >i< ii galonné , un chapeau à trou - sana 1 oropter les deux

qu'il portait sur le iront. 11 m'aborde, en criant de toutes s< • P01 — Rends moi ma chasse!— Non, je n<* te rendrai pas ta chasse. — Trois fois nous répétâmes, lui, sa mande, et moi, mon refus : parce* que., quand une fois j'ai dit non, • est non ; entendez '•• sentais

que la petite an tremblait en me

tenant par le pan de mon habit. J!

était grand temps de mettre fin à cette aventure : j" sais prendre un parti, moi; je me mis à faire le si e de la croix. J'entendis aussitôt un coup de toni vantai»!*

tout dispai ut. Je me retrouvais dans une nuit si noire que: j'eus \>h 1 i 1 peine à retrou m cheval. —

l.t que dei int la petite âme , dit* therine? — Elle fut sauvée; ci I

dire. — Et qu'est-ce donc que cette petite âme? Elle me fait plus de peur que tout le reste. ~ On dit que c'est lame d'un enfant mort sans baptême.

— Ils parlèrent ensuite des gens qui avaient perdu leurs procès pendant toute leur vie, parce qu'ils avaient passé l'eau avec un chat ; de ceux chez qui les abeilles ne réussissaient jamais parce qu'ils avaient vendu ou acheté des ruches (i); et ils racontèrent bien des choses extraordinaires.

Cependant Michel fut désolé quand il apprit que Catherine était placée précisément chez Bernard.

(i) Ils donnent quelquefois les abeilles, mais ils ne les vendent jamais. Quand il meurt quelqu'un dans la maison, on met à chaque ruche un petit morceau d'étoffe noire. Les abeilles se trouvent en deuil, comme étant de la famille.

)\] VELLE I V. i - '

D abord tout le monde , et Catherine

surtout , allait < om parer la conduite

e brave homme avec la - ienne.

Ensuite la sagesse de cette fille paraîtrait là clans tout son jour, et di mentirait bientôt les bruits calomnieux dont il avait voulu ternii réputation. — Ne craignez rien , lui dit Rapineau , nous en sa\ <>ns autant que M. Bernard. Il .se trotte au char- : il ne la blanchira pas; mais il >ircira, lui. — Cette assura et ce charbon ne laissèrent aucune inquiétude à Michel.

Malgré toute la profondeur de ces complots, Catherine passa un hiver .- tranquillement. La lettre du te soldat lui montrait que Marti .;1 était occupé d'elle, et c'était as e était tout , lorsqu'elle étail

lui. D'ailleurs, elle tenait

faite si ii gulière . elle mon-

trait en toutes choses tant de douceur et de bonne volonté , que les doutes de Bernard , si les calomnies de Michel avaient pu lui en inspirer, étaient alors complètement dissipés.

De même que les médians ont besoin de voir partout le mal ou tout au moins de le soupçonner , les hommes bons ne demandent pas mieux que d'aimer et d'estimer ceux qui les entourent. Les autres se sauraient trop mauvais gré de leur malice , si toute l'espèce humaine ne leur semblait pas méchante comme eux.

Bernard, ayant vu tout le soin que Catherine prenait des troupeaux ? et son adresse à les gouverner , avait fait venir des brebis et quelques béliers de race mêlée; et la bergère redoublait d'activité pour justifier sa confiance. Pendant la

NOrvi ï.i.i iv. 177

soirée d'un jour de printemps , elle gardait sea moutons dans une vigne

vaste et très-élevée, de laquelle on découvrait au loin la campagne , et le cours sinueux de la Gardempe aux ondes bruyantes. Les prés et les champs étaient déjà revêtus de tout leur éclat ; mais les chênes et les châtaigniers tardifs qui semblent couvrir le pays , ne se détachaient encore sur la teinte noirâtre des arbres plus éloignés que par des feuilles naissantes dont la tendre verdure dessinait leurs couleurs. Le hêtre , dont la tige se fait reconnaître par de grandes taches blanchâtres, et le merisier à la tige pleine , lisse et bronzée comme une cuirasse , seuls étaient déjà parés de tout leur feuillage.

Cependant, au détour d'un sen-

qui serpentait dans les prairies

inclinées, Catherine voit briller un panache. Nous n'avons pas besoin de dire que son cœur battit , et que sa curiosité, tout au moins, fut vivement excitée. Mais le chemin creux ne laissait pas voir le voyageur. Il monte enfin , il franchit la haie : le soldat est Martial lui-même , le sabre sous le bras, et le havre-sac sur l'épaule. Quand il n'aurait pas reconnu Catherine à ses traits qu'il voyait de si loin, il aurait pu la reconnaître au cri qu'elle poussa. Comme on se parle de près au village, il ne se jette point à ses pieds , il se jeta dans ses bras , et il y fut pressé comme si son amie eût craint de le perdre encore.

— - J'ai fait bien du chemin pour te voir , et j'en ferais bien davantage :

le prix est si doux ! Comme tu es embellie ! — O mon ami, si je pouvais devenir belle , le désir de te

mu \ i fi. E tv. i?§

pluiré et le bonheur de te voit , !<•-

ni sûrement i c miracle : jan |e ne fus ri heur< use ?

JIs .se dirent encore bien d'autres choses , avec un accent que nous ne pouvons transmettre à l'oreille du nr. L'amour de deux < œurshous et passionnés tr« - eu-

ssions si vives et si tendres !

une le lecteur a sûn ment dit atendu des choses toutes sem- >les, il peut nous suppléer avec avantage dans le récit de cet ( ntrelien. Catherine, à son tour, remarqua que le jeune soldat avait pris un air leste et cavalier qui relevait encore l'agrément de son visage , naguère enseveli sous l'ombre d'un immense chapeau rond. — As-tu vu ton père, lui dit Catherine ? - - Non , ma chère; je n'ai pas vouhi que mon util fût anu< n de

mieux savoir ce que tu faisais en.

mon absence. Les absens sont un peu jaloux. — La jeune fille frémit à ce dernier mot : elle pensa que cette jalousie allait être cruellement excitée par les perfides accusations de Michel. Toute son innocence ne pouvait la rassurer. — Mon ami , lui dit-elle, en le regardant avec des yeux pleins de larmes : je te jure devant le bon Dieu, qui nous voit et nous entend , que je mérite ton amitié. J'ai déjà bien souffert pour toi : je voudrais souffrir bien plus encore, et te faire connaître le fond de mon cœur. Tu n'y verrais que toi , pour objet de toutes mes pensées. Hélas!

dans quelques jours , peut - être , il faudra que je me justifie ; les médians m'ont déjà fait bien du mal ; ils ne croiront pas m'en avoir assez fait, lorsque tu m'aimes encore.^-

Page 1