‹ Six nouvelles (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · H VI 1.1 .1- IV · texte numérisé non relu

H VI 1.1 .1- IV

Martial , VO US < nnl. Mitez pas

de m a\uir dit «les » li«»s< g ures, vblH me lea pépétei pour me forcer à

comprendre. Ah î mon ami , je pois pardonner à tout .<• monde de me soupçonner; maie tous! .. \ pi èa tous arorraime* si tendrement , après avoir passé nies jours* avec rous sans

loin* (jnc le ciel <-t ces pëui rea . qu'une autre conduit main*

ml ; enfin , après tant d'à m oui et df réserve; tous pouvez croire qu'un autre ait obtenu ee qui vous étiit refusé !.... Mon ami , si vous pouvez le croire, si vous poinez nu ine le soupçonner, vous derea m oublier et je dois vous haïr. — A ce mot , elle ne put, retenir ses larmes, — Je vois bien fcjue je ne î>uis plus la même à \os yeu&; Il valait mieux obéir à votre p.ic .

en ne RM \o\;mt pas , »pie de mi

voir pour me montrer du mépris.

— Quoi tu peux dire ?... Oui, vous me méprisez : ah , puissé-je en mourir!— Les sanglots étouffaient sa voix. — Si je ne vous aimais point 9 s'écriait Martial , je n'aurais pas traversé tant de pays pour vous voir un instant.... car vous me maltraitez , vous m'accablez , et je suis prêt à m'éloigner de vous. Mon congé finit dans quinze jours et il m'en faut douze pour me rendre à l'armée.

Ne m'affligez pas du moins pendant des momens si courts.... et qui ne reviendront peut-être jamais ! Ne vous restera-t-il pas assez de temps pour me haïr et m'oublier ? — Quoi !

vous seriez capable de ne plus revenir?— Catherine je suis soldat...

La jeune fille se mit à pleurer encore ; et tant de pleurs affaiblissaient de plus en plus ses résolutions. Mar"

\oi\ ELLE IV. 19g

tial la pressait dans ses bras , et ses

s brûlantes essuyaient à chaque

instant les larmes de sa maîtresse*

Il osait même davantage , mais un coup de fusil part tout près d'eus , dans le bois à l'ombre duquel ils étaient assis. Catherine, saisie d'un double effroi , s'arrache des bras de son amant et se relève. Le dironsnous , son amour combattait encore son indignation : dans le désordre de ses pensées elle ne pouvait parler.

Confus , Martial garde aussi le silence. Ira-t-il voir quel est celui qui vient de tirer dans le bois ? Cherchera-t-il à se dérobes à ses Yeux en franchissant la haie ? Tandis qu il hésite, Catherine, pressant son troupeau , s'éloigne. Il est près de sYl.mtes pour la retenir ; mais il son{ ce témoin, placé si près deux, et

2oo CATHERINE.

cette pensée le retient. D'ailleurs ,

11 lui reste encore trois jours.

Il se trompait, pourtant, et l'occasion qui ne revient qu'auprès des femmes avec lesquelles il n'en faut pas , l'occasion était perdue. Aussitôt que Calherine eut ramené ses brebis à la bergerie , elle dit à Bernard qu'elle désirait lui parler un moment. On se doute bien que c'était lui qui avait tiré le coup de fusil ; mais sa jeune servante était loin de l'imaginer. Elle lui demanda la permission de travailler avec les autres domestiques pendant quelques jours, au lieu de garder le troupeau. — Tu es sauvée , s'écria Bernard avec transport, en voyant qu'elle allait au-devant de ses avis ! — La pauvre fille ne partagea point cette joie : son cœur était trop malade. Quels que

NOUVELLE l\ • an»

nt Icp tortl de Martial , il lui rrmHq'l pénible de le laisser partir sans lui dire adieu.

Pour ce jeune homme , quoique Kanineau lui eût annoncé la résistance de sa maîtresse , le maintien , discours et toute la conduite de Catherine lui semblaient déposer en faveur de son innocence. Il sentait bien qu'il n "aurait pu triompher d'elle sans une extrême violence : et ce en répugnait à son cœur.

La jeune servante, exposée aux regards curieux des gens de la maison, savait se contraindre pendant tout le jour ; mais toute la nuit elle ne taisait que pleurer , et se* larmes étaient son unique soula< ment. Depuis qu'elle se connais-, i:

elle-même , elle connaissait, elle aimait Martial;etquelques contrai .

qui eussent traversé leur penchant ,

2oa CATHERINE,

elle ne s'était jamais dit qu'il fallut vivre sans celui qu'elle aimait. Les obstacles n'étaient venus que des autres : à présent ils semblaient venir de lui-même, et c'était un chagrin sans consolation.

Ils étaient tous à déjeuner, ayant devant eux, selon l'usage du pays, une écuelle de soupe couverte de chouxverts : Cathei inene pouvait se résoudre à manger, lorsqu'elle vit paraître Martial , le havre-sac sur l'épaule. Il salua Bernard — Je suis venu dire adieu à Catherine, lui ditil : je puis avouer que j'aime ma cousine: — Ce n'est point assez de l'aimer , dit le bon paysan , elle mérite qu'on la respecte. Oui morbleu.

Ceux qui en disent du mal se donnent au diable : il m'est donc bien permis de les lui donner aussi, de tout mon cœur. Je leur dois cepen-

>or\ ELLE iv.

dant un grand merci : sans leur ma- . je n'aurais pas chez moi la plus excellente fille de toute la paroisfl (jue dis-jc? de tout le département. Je donnerais le meilleur de mes bœufs pour qu'elle fut ma fille. C'est actif, c'est obéissant, c'a n'a pas plus de fiel qu'un pigeon, c'a ne regarde jamais un homme... Excepte vous - ire, monsieur Martial; et ce n'es! pas ce qu'elle fait de mieux, quoique vous soyez joli garçon. Mais vous partes pour la gloire, ainsi n'en parlons plus. — Catherine , lui dit le soldat, oubliez mon voyage ici; mais ne m'oubliez pas. — Adieu mon cousin, lui dit-elle! — En présence de tant de témoins, ce titre amical était le seul moyen de faire connaître tu jeune militaire qu'elle lui pardonnait: mais un regard plein d'à-

2o4 CATHERINE.

mour fit comprendre encore mieux

sa pensée.

C'est ainsi que furent séparés deux amis si capables de se rendre heureux, tandis que trop souvent le sort rapproche ceux qui semblent nés pour se haïr. La jeune fille était encore pins triste cette fois qu'elle ne l'avait été., lorsque son amant partit sans l'avoir jamais offensée. Elle se refusait à toutes les occasions de se distraire de son chagrin. Le temps des assemblées était passé : il ne restait plus que celle de Darnac. Mais nous n'avons pas encore parlé du motif de ces bruyantes et nombreuses réunions. C'est d'abord une dévotion particulière au Saint de l'église ou de la chapelle. Là, par certaines processions ou certaines offrandes, on tâche d'obtenir la gué-

MU VELLF. I\. r...

nson d'une maladie ou dune infirmité* Tel Saint est renommé pour bommes eux-mêmes; lel poui tes petits eufaus; le! autre enfin pour les bestiaux, qui sont l'objet des plus tendres affections du laboureur. De plus, comme ces assemblées ont lieu pendant le printemps ou le commencement de l'été, les domestiques des deux sexes, qui sortent de chez leurs maîtres à la .saint Jean , se rendent là pour troudé nouvelles conditions. Un ruban rose, car c'est la couleur préférée des paysans, fait reconnaître l'homme ou la femme qui cherche une place. Tous les particuliers «pu ont besoin de domestiques vont les choisir et lui marechnder dans ces bazars. Une jolie figure est là , comme ailleurs, une puissante rfcr ' ommandation pour les • w laves fe -

T. II. ifl

so6 CATHERINE,

melles. Que sont les pauvres en effet, sinon des esclaves qui peuvent changer de maîtres à certaines époques?

C'est aussi dans ces assemblées que se forment les sociétés de maçons et de manœuvres qui partent au printemps : c'est là que se traitent toutes sortes d'affaires et de marchés. On y danse dès le matin , en plein soleil , et les cabarets sont aussi bien remplis que l'église.

A Darnac, ceux qui sont affligés de quelques infirmités lancent au Saint un petit peloton de laine , en ajustant la partie du corps dont ils désirent la guérison. Ceci se trouve dans la statistique du pays: moi même je l'ai souvent entendu dire, et malgré ces deux autorités, cela n est pas très-sûr. Le seul endroit où je n'aie point entendu parler de cette coutume , c'est à l'assemblée de ce

M>1 VELLE IV. 2c7

bourg , loraqlie j'y suis allé. Ah mon dieu, que la postérité va se trouver embarrassée* en lisant toutes ces choses !

Ce qui est bien parfaitement certain , d'après tous les renseignement

que j'ai pu recueillir , c'est que notre bergère consentit à suivre la famille de son maître à cette assemblée.

Nous croyons quelle y lut décidée par son zèle à panser les pauvres infirmes, qui devaient se trouver en grand nombre Jans ce village. Mais comme il nous a été impossible de ir ce qui s'est passé clans cette circonstance , nous dirons qu'il n arriva rien de mémorable, et nous parlerons d'autre chose.

Les évem mens sont rares au village:

11 se passa donc à peu près U*<

innée dont nous ne rendrons pa*

compte au lecteur. Notre qualité d'historien nous donne le double privilège de l'entretenir , parfois, de choses dont il ne se soucie guère , et de ne point parler quand nous n'avons rien à dire. Catherine, pendant tout ce temps, donna de nouvelles marques de bonté : chaque jour la régularité de sa conduite démentait les calomnies répandues par ses ennemis.— Hé bien, disait Michel à Rapineau, son digne maître, savezvous que si mon fils revenait à présent, il serait bien difficile d'empêcher son mariage avec cette petite sournoise? Çà commence à ne plus avoir l'air si honteux, et voilà déjà bien des imbéciles, qui sur la foi de M. Bernard son amant, vous assureraient , avec serment, qu'elle est la plus sage de toute la paroisse, -~ Ah, mon dieu, dans six mois, je

ferai* aussi parler de ma vniu, si cela m'était b6n à quelque < bose.

."NI, lis votre fils n'est pas prêt à revenir. l}ère Michel, on ne donne pas

de congés tous les ans. Ainsi ^ comme nous avons du temps devant nous, voici ce qu'il faut faire. Cette guerre est sanglante : je vais écrire une lettre qui vous annoncera la mort de votre fils : je la ferai trouver a la poste avec le timbre d'une ville il Espagne. Vous tiendrez cette nouvelle secrète, afin qu'elle se répande plus vite; et comme vous ne passez pas pour être très-sensible, vous ne montrerez pas une grande affliction, parce que tout le monde croirait que c'est une comédie. — Et cette fille, vous croyez peut-être qu'elle va mourir de chagrin ! — Au contraire :

des qu'elle aura perdu l'espoir d'e-

puuser votre fila qui est un très ricbi

parti, elle épousera tout de suite le premier-venu; peut-être Bernard; qui sait ? — Bernard en est capable; quand ce ne serait que pour nous donner un démenti. Mais, le lendemain de ses noces, vous lui direz comment elle est faite. Ah , mon dieu , comme je rirai si Bernard 1 epouse ! C'est bon, c'est bon : faites tout comme vous l'avez dit. —

En effet, la lettre perfide fut reçue de Michel, et la nouvelle répandue dans tout le canton. Mais Catherine l'ignora pendant quelque temps, parce qu'elle ne voyait guère d'étrangers, et qu'il n'y avait point de méchans dans la maison de Bernard.

Le brave homme finit cependant par se résoudre à lui apprendre , avec ménagement la perte quelle venait de faire. La pauvre fille était tellement accoutumée au malheur, que 3

M»! \ ELLE iy. an

des les premiers mots, elle devina, non pas la vérité) mais du moins ce que l'on voulait lui dire. Elle pâlit, et m elle retint ses plaintes, elle ne

put retenir ses larmes qui s échappèrent en deux sources brûlantes.

Sa première idée fut de se reprocher d'avoir traité Martial avec tant de sécheresse et de n'avoir pas même voulu recevoir ses adieux. Enfin , elle faillit presque à .se reprocher sa vertu. Elle remit tout de suite à nard le peu d'argent qu'elle avaitj en lui disant: — Mon bon maître, veuillez bien faire dire quelques messes, pour le repos... pour le repos... de son âme! Je voudrais bien aussi qu'on lui lit un service* li« la , il a péri loin de tous ceux, qui 1 .limaient! Nous n'avons pu le secourir dans ce monde : tâchons de le • e anir dans l'autre ! — - Je ferai ce

2ia CATHERINE.

que yous désirez, lui dit Bernard:

votre peine me touche... et beaucoup... et beaucoup. J'espérais que...

je désirais... un jour... je le suivis quand il partit, et je lui en parlai — - S'il ne s'agit que d'une petite dot, monsieur le militaire , elle Taura , morbleu! — enfin, la Providence ne l'a pas voulu. Elle a ses raisons, la Providence; mais nous, qui ne les savons pas, il nous est permis de regretter ce brave garçon. Il faut lui faire un service : cela peut lui faire du bien , et cela ne peut sûrement pas lui faire de mal. — Catherine le remercia de sa bonté; puis elle se hâta de vaquer à ses travaux, afin de rester seule avec sa douleur : elle ne murmurait pas : le cœur aimant et bon supporte à lui seul toute sa peine, sans accuser jamais ni les hommes qui Vont frappé, ni Dieu qui

KOI vi i.i ! i \ .

la pjfflljf* PMI èlte, tel ïi;mt<-

prairi. I, et le « n^.il <!« s «aux, 1. wrdiuv d*fl boi)S ( I la/i.r des ( \r\\\ , venaient de se couvrir des voih la mort. Les campagnes de l'espérance B^étaien'tierméea, et si les joufs die Catherine n'étaient point encore écoulés, il semblait «lu moins <ji vie lût rféjè e.msim!

Quoique ses actions n'eussent plus aucun but sur la terre, elle continua de remplir léfl devoirs avec le nif-nie zèle. EHe était comme la branche de bois coupée pour la féte rameaux : séparée de la terre, c'est pOUV le Ciel qu'elle consent- longtemps encore 80 verdure. Catherine aida son maître à cueillir la vendante; et la gaieté, qui l'entourait alors, sembla redoubler la triste-

de son cœur. La famille , reunie pendant les longues \rillées de lïii-

ai4 CATHERINE.

ver, n'entendit point ses chants; elle répondait toujours avec la même douceur , et ne parlait guère san6 être interrogée.

Le printemps vint ranimer les champs, et ne put la ranimer. Bernard avait espéré que le temps apporterait quelque soulagement à sa peine. Il s'étonnait de la voir toujours aussi triste. Il aurait voulu la consoler, mais il finit par sentir que la perte d'un ami si tendrement aimé , ne pouvait être réparée , et que la mort seule offre un asile contre les coups dont elle nous a frappés, dans l'unique objet de nos affections. 11 renferma dans son cœur, pour quelque temps encore, ses projets bienfaisans.

Il est bon de remarquer ici que parmi les gens de campagne, la douleur et les regrets ne sont pas

ordinairement de longue durée. Des travaux pénibles et continus, des besoins toujours renaissons, reportent sur eux-mêmes cet intérêt et cette pitié que l'homme satisfait, au milieu de ses loisirs, éprouve pour ses semblables. Le laboureur, qui a perdu son épouse , au retour des funé.

railles, est emmené dans un cabaret partes parens et ceux même de sa moitié. La , comme il lui faut absolument une femme pour tenir son ménage et soigner ses cnf'ans, les uns et les autres examinent quelle est celle qui pourrait lui convenir.

11 ne délibère pas; mais il profile de onaeilfl qui le déterminent dans un choix quelques mois après.

Bçrnard, à lui tout seul, avait tenu conseil pour Catherine. Après ayoir long-temps respecté sa douleur, il se décida enfin à l'instruire de sel

-2i6 CATHERINE.

vues. L'homme bon est irrésistiblement appelé à faire le bien , comme l'arbre du verger à porter ses fleurs et ses fruits. Un soir, donc, quelle avait ramené ses brebis un peu plus tôt qua l'ordinaire , il l'appela dans son petit jardin qui dominait ses prairies, et il la fit asseoir sous l'ombrage frais d'une vigne soutenue par de rustiques piliers. — Ma fille , lui dit-il , je ne te parle pas souvent , parce que tu es jeune et jolie ; mais j'ai pris de l'affection pour toi. Tu ne peux pas toujours regretter Martial. Il n'était pas ton mari, peutêtre ne l'eût-il jamais été. D'ailleurs, la Providence a voulu que no s peines eussent un terme proportionné à la durée de cette courte vie. Si tu pleures toujours, tu ne te marieras jamais. Moi, je te propose d'épouser un jeune homme d e mes pareil s,

ffOl v i .1.1. r iv. 217

qui n'est pa tune Je con-

îmis déjà sa façon de pen >er là deswm : i<- puis te répondre de 1011 con- !.i , <■{ même de sa reom- ■ ttssaocé. Usait que je te destina une petite «lot, en récompense c(e tes services, et surtout de tes soids pour mes enfims. Mon bien leur reviendra tuut entier; maïs quant au frai!

«le mes économies, j'aime mieux leur laisser les bénédictions des malheureux, {jutante bouwe pleine d'argent. — Catherine se jetant «'■ >ieds : — Ne sera-ce point mal reectaaéHre tant de générosité, lui ditelle, que de n'accepter ni le mari, ni le^ bienfaits epic vous m'offrez V mais vous ne vuulcz pas mon malheur : d'autres vœux remplissent mon àmc , et je ne suis point desti au mariage, puisque celui qui dispose de tout ne m'a pas Lai t. n« 19

a,8 CATHERINE.

1 ami de mon enfance et de ma vie entière. — Que diantre venx - tu donc faire ï explique- toi ; car , sur mon honneur, je n'y comprends rien. — Comme il la relevait : — Oui, reprit-elle, je me crois appelée à d'autres devoirs que ceux du mariage. Votre bonté serait-elle encore la même , pour m assister en d'autres projets? — Oui, s'ils sont raisonnables. — Oh ! c'est alors, surtout, que je vous bénirai tous les jours de ma vie , et vous aurez donné plus de puissance à mes bénédictions. Tout ce que désire, et ce qui occupe toutes mes pensées , c'est la constante volonté de vous être utile , 6 mon bon maître ! c'est de me voir reçue parmi les sœurs de la charité. — Ma foi, ce serait dommage î tant de filles qui ne sauraient trouver de maris, soigneront les malades aussi-bien que

toi , et peut - être beaucoup mieux.

le parie que M. le curé lui - même ferait de mon avis : — Je veux bien m'en rapporter a lui.

11 faisait un beau clair de lune :

Bernard sortit aussitôt pour aller eb relier le digne pasteur, qui se rendit sans peine à sa demande. 11 désira de parler à Catherine pendant un seul moment, et dès qu'il feut entendue , il engagea Bernard à lui accorder ce qu'elle définit. — Songez, mon ami, lui disait-il, songez que cette jeune fille parait avoir la volonté la plus décidée, et que ses vœux ne l'engageront que pour un an — Ali î oui, quand elles l'auront, elles la garderont. Ne sais -je pas ce qu il m'en coûte à me séparer d'elle. Puisque c'est moi qui la tiens , je ne la laisserai point partir. — Malgré toute l'obstination de

22o CATHERINE.

Bernard, le pasteur, qui avait un certain empire sur lui , parvint à le fléchir, et se chargea d'écrire à la supérieure de l'hôpital de Limoges.

Le bien qu'il avait dit de sa protégée y ne permettait pas de balancer.

Aussi la proposition fut-elle promptement acceptée. Comme le pasteur devait bientôt faire un voyage à la ville , on fixa ce moment pour le départ de Catherine. Pendant quelques jours Bernard ne lui parla presque point, ou tâcha de prendre avec elle un ton plus rude qu'à l'ordinaire. Mais les bons ne semblent jamais meilleurs que lorsqu'ils voudraient déguiser leur bonté , comme les médians sont plus terribles encore sous le masque de la bienfaisance.

Pendant tous les repas , Bernard s'efforçait de retenir ou de cacher

Nôl S El 11 1\. im

larmes , el l 'était surtout m i( les sentait couler, qu'il se ut de prendre sa grosse voix (pour parler comme des » ni, tus. ) Par fois il disait : — On s'attache aux personnes, et c'est pour les \<>ir partir! — - Le sacrifice qu'il avait voulu faire, en donnant une dot à Catherine, était désintéresse* , sans doute , mais au lieu de s'en séparer ainsi pour toujours, il la mariait • lans son voisinage, et c'est pour la bienfaisance un prix bien doux que le spectacle des heureux qu'elle a faits. 11 n'y a que les créatures célestes qui soi< bt tout-à-fait au - dessus de semblables mol mais Bernard était uiv ture terrestre. Un soir que la jeune servante ramenait le troupeau Que vont-ils devenir à présent moutons, lui dit le bon bomm< ?

Mais vous ne vous embarrassez pas plus de vos moutons que du reste ; qui n'aime rien , ne regrette rien.

— Hélas! je regrette tout ce qui m'environne , et ces brebis avec lesquelles je passe ma vie, et mon chien, qui m'aime tant ; et ces chers petits-enfans, et par- dessus tout, le bienfaiteur qui m'a tirée de la plus affreuse détresse , et qui , par un bienfait plus grand mille fois , lorsque je ne peux plus exister pour le monde, me permet de me consacrer à Dieu et aux pauvres.. O mon cher maître! jamais une prière ne sortira de ma bouche, sans que votre nom ne soit prononcé ! la bénédiction des malheureux est la seule récompense qui soit digne de vous. — N'en dites pas davantage, car je suis si bête... Je neveux pas pleurer, moi;

NOUVELLE IV. a25

non, morbleu ï sais- tu bien que je ne te laisserai point partir!

Cependant, au jour marqué les trois voyageurs partirent de grand matin pour se rendre à la ville. Lorsque Catherine perdit de vue le clocher, et quelle se trouva sur des terres qu'elle ne connaissait pas, elle sentit sou cœur tellement oppressé, qu'elle ne pouvait plus respirer. Il lui semblait perdre une seconde fois son ami, en abandonnant peut-être pour jamais ces lieux où elle avait passé près de lui son enfance, où elle s'était flattée de passer avec lui tous les instans de sa vie. Ceux qui devaient s'écouler jusqu'à sa mort lui semblaient encore si longs, qu'elle avait voulu commencer de mourir en allant se cacher dans l'ombre du cloître. Le pasteur l'entretenait des devoirs de son nouvel état, sans trop

sfc4 CATHERINE;

penser à conduire son cheval., et Bernard lui savait presque mauvais gré de n'avoir pas détourné' cette pauvre fille d'un genre de vie si différent du sien. Il les suivait d'un air triste, et branlait la tète à la fin de chaque période , comme s'il eût dit à la bergère : Tu verras si tu seras plus heureuse que chez moi.

On aperçut enfin la ville ? et Catherine, après avoir fait neuf lieues de pays , croyait avoir^ traversé le monde. Peu après son arrivée, ses deux compagnons de voyage la conduisirent à l'hôpital , et furent introduits chez la supérieure. A travers l'humilité de son état, elle conservait une certaine dignité , que chacun a pu remarquer sur le visage de ceux qui commandent aux autres. Elle dit à Catherine qui restait près de la porte , par respect : —

;\<>r\ ! LLE iv. a2r>

Asseyez-vous , ma fille : cette maison est confiée à mes soins , mais toutes les servantes de celui qui lavaM les pieds des pauvres sont égales entre «lies. — La supérieure avait derrière elle une vieille mère qui aï ait été religieuse, et qui conservait à l'hôpital toutes les habitudes du couvent. Sa longueur totale était de cinq chapelets, à la mesure de la première institution; mais bien loin quelle tirât vanité dune pareille stature, sa longue taille formait un angle avec ses autres os. Elle était sourde au point de ne savoir jamais ce que Ton disait autour d'elle; mais par un effet des compensations de M. km us, et par un autre effet de la e du Seigneur, elle savait toui <us mieux que personne les nonreliée de la ville et même du paj I.

D'ailleurs, la bonne mère St. Fran>

cois possédait tellement les vertus de son état, que rien au monde ne lui inspirait autant d'horreur que le mariage. — Adorable Sauveur, ditelle en voyant la jeune paysanne, voilà une jolie enfant! Elle a les cheveux de Ste. Madelaine et les yeux de la bienheureuse Ste. Agnès.

Il aurait été bien dommage quelle se fût mariée. Mais^ grâces au Ciel, la voici dans un port où le souffle du démon ne pourra l'agiter. — Et lui donnant de sa main sèche et noueuse un petit coup sur la joue :

— Cest moi qui suis chargée des jeunes personnes, ajouta-t-elle. Demain matin je vous apporterai un habit complet. Il sera fort bien fait ; nous en avons de toutes les tailles ; et fussiez - vous aussi grande que moi, nous ne serions pas embarrassées.

WOl TELLE IV. 2?7

Le pasteur lit un grand éloge de Catherine; et dès que Bernard osa parler, il assura que personne ne

gouvernait mieux un troupeau. — Quand une brebis a passé par ses mains, (lisait le bon liomme, il ne lui reste pas tant seulement une once de laine; et cela, sans lui faire une piqûre. Quant aux bœufs , bien qu'elle ne jure presque pas, elle les conduit aussi-bien que moi, qui jure comme un païen, sauf votre re^; Pour battre le blé, je ne crains personne, morbleu! Eh bien, madame, elle ne me craint pas! Oh, c'est un trésor pour votre maison; mais c'est une grande perte pour la mienne.

— Il en aurait dit bien davantage, mais heureusement il était si étnu que la voix lui manqua. Le pasteur et lui remplirent les formalités accoutumées , et se retirèrent aussitôt,

2â8 CATHERINE.

en demandant la permission de venir le lendemain matin. Ils trouvèrent Catherine habillée en sœur grise, et plus jolie encore dans ce costume.

Bernard , qui avait toujours des idées un peu mondaines , la plaignit sincèrement de passer sa vie avec des malades. Il visita tout l'établissement, il admira l'ordre et la propreté qui régnaient partout. — Si mes bœufs étaient soignés comme cela, disait-il!

— Il assura Catherine qu'il reviendrait pour la voir dans le cours de l'année, ajoutant que si elle ne pouvait s'accoutumer à ce nouveau genre de vie, elle serait reçue chez lui comme l'enfant de sa maison. Après toutes ces assurances qui partaient du fond du cœur, il retourna sans compagnon dans son pays, le pasteur étant venu passer huit jours en retraite au séminaire. *

\ol VI 1J.1 iv. ,2<J

I .,i jeune su'ur , habituée aux plus rudes travaux , m ploj .1 sans peine à ceux de s.i nouvelle profession. (Je

qui lui coûtait le plus, c'était de ne pas vivre dehors , et de ne pas voir

i 1. Les personnes qui ont toujours resté dans les cliam ps è\ m >u ven t un certain malaise quand ell voient renfermées entre des murailles. La mère Si* François, qui

riait toujours en amitié les

nièrés venues, trouva celle-ci fort intelligente pour soigne ries malades, et toutes les fois qu'elle lui donnait des éloges , ils finissaient par ces Jeu rendrai compte à madame. — M u<* bienveillance et cette protection, comme c'était une petite paysanne, comme elle était forte et de bonne volonté , profitait un peu de ce qu'elle «tait la dernière des novic< s , pour lui r. 11,

25o CATHERINE.

confier les emplois les plus pénibles ou les plus désagréables. Les pauvres cessaient de déplorer leur triste condition , en se voyant servis avec tant d'égards et de douceur. La mère St.

François la dirigeait. — Fiez-vous à ma parole, disait-elle; j'ai vu trépasser plus de malades qu il ne me reste de cheveux sur la tête ; et quoique je ne les montre jamais, j'en ai plus que la mère Ste. Ursule, qui ne manque pas une occasion de les laisser voir.

Les plaisanteries de la bonne mère étaient loin de ramener la gaieté dans le cœur de sa pupille. Lorsque, dans un pareil séjour, sa pensée pouvait se détourner de ce qui l'occupait malgré tous ses efforts , elle se fixait sur des objets graves ou déplorables. Si c'était à son tour de veiller dans la salle des malades et des b!es-

NOUVELLE IV. rti

ses, leurs plaintes venant à rompre un morne silence remplissaient d'effroi son cœur trop faible encore.

Osait-elle lever les yeux? elle distinguait Jans le fond de la salle, à la faible lueur dune clarté vacillante, un grand tableau qui représentait St. Sebastien expirant sous les traits de ses meurtriers. Déjà les genoux du jeune martyr fléchissaient , sa figure pâlissait, et sa tète s'inclinait sur son sein ; iî n'était plus soutenu que par les liens qui se pressaient contre l'arbre ensanglanté. Elle détournait les yeux ; il n'était point de trépas qui ne lui représentât cette mort, dont elle ignorait tout, excepté la certitude même de son malheur.

Des images plus douloureuses devaient bientôt frapper ses yeux. Des prisonniers espagnols, attaqués d'une tievre pestilentielle, furent envoyés

à l'hôpital de Limoges, et quelques soldats qui les escortaient , atteints du même mal , reçurent la même destination. Le nombre de ces malheureux était tel qu'on ne savait où les placer, et quelque signalée que fût alors la bienfaisance des habitans de Limoges, elle ne pouvait y suffire. C'était une terrible épreuve pour les sœurs de la charité, mais leur courage et leur zèle furent aussi grands que le danger. Les malades furent partagés en plusieurs classes, afin que les plus désespérés n'entraînassent point les autres dans leur tombe. Le hasard seul décida du sort de chacune des sœurs. Elles se dévouaient avec une telle promptitude, que la supérieure n'avait pas le temps de leur assigner leur place.

Catherine espéra que Dieu recevrait en cette occasion le sacrifice de ses

\Ol \ I t.1.1 1\.

■ ■mpagnes exposaient leurs w< \s avec résignation :

^ lit la sienne avec |). m grandi efforts n'obtenaient pourtant pas le succès qu'ils eussent m rite'*. Los victimes semblaient fre prolonger leur existence que ponT répandre autour d'elles la redoutable contagion , et leurs funérailles, difulement de quelques jour$j, n'étaient pas moins meurtri* leurs douleurs. La ville avait déjà quelques perles à pleurer parmi les sœurs île L'hôpital, les médecins et prêtres. Le mal ne lut pas ien- • long-temps d ma I < nceinte consacrée « l'humanité souffrante*:

il se réparidit dans le faubourg; il % fil lès proigrès leis plu* rapides et les is. î *a cloche funèbre de

poinl de retentir. I *e 20,

noir fut arboré sur les tours de la

cité gémissante.

Le nombre des sœurs hospitalières était déjà réduit à la moitié. La supérieure elle-même ne tarda pas à succomber , victime d'un dévouement trop outré peut-être. A ses derniers momens , et de son lit de mort , elle dirigeait encore les soins qu'il fallait rendre à ses malades. — Je quitte sans regret cette vie de douleurs, disait-elle, mais si j'avais osé demander à mon juge autre chose que le salut de mon âme , j'aurais désiré qu'il prolongeât mes jours jusqu'à la fin de cette affreuse épidémie; puisqu'il les trouve assez longs , que sa volonté soit faite ! — Comme elle avait demandé , pour l'assister , la moins expérimentée de toutes les hospitalières , Catherine était auprès

d'elk« — Si j'ai mérité qurlque chose de vous et de uoa saurs j lui ditelle en expirant, demandez -leur de prier pour moi, quand elles auront rempli leurs devoirs auprès de nos pauvres prisonniers! — La jeune sœur lui dit : — Le Ciel est à vous : donnez-moi votre bénédiction ! — La sainte l'ayant bénie, mourut aussitôt.

Il en fut de même de presque toutes les personnes qui étaient venues donner des secours aux prisonniers, surtout dans les premiers momens, lorsqu'on ne savait pas encore toutes les précautions qu'il fallait prendre. On rapporte un fait qui prouvera combien la contagion était rapide et funeste. 11 manquait un carreau de vitre dans une des salles , et Le froid était rigoureup. Aucun ou- \rier n'osant pénétrez en ce lieu, un

pauvre menuisier consentit à monter sur une échelle, en dehors du bâtiment, pour mettre à cette fenêtre un carreau de bois. A peine eut-il retiré quelques linges qui fermaient l'étroite ouverture , quil se sentit suffoqué par de mortelles exhalaisons : il acheva de remplir sa tâche; mais dès le soir même il fut saisi par un frisson qui ne cessa que le lendemain, à l'instant de sa mort.

Un jour, au milieu de toute cette désolation , comme si ce n'était pas assez encore, il arriva dans la cour de l'hôpital une charrette chargée de malades, ou plutôt de mourans : — Vous les voilà ? dit le charretier ! j'ai été forcé de les conduire ici , mais il eût été plus tôt fait de les conduire au cimetière. Ils n'ont pas remué pendant toute la route ; ils n'ont pas ouvert la bouche, et quand nous avons

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mangé f avoine à IkusmimI, ils n'ont seulement pas roulu boire an | coup d'eau-de-vie. ( î*esl un trisU chargement que j'ai là. Faites^en ce que vous ?ou Irez. Mais dépêchons-1 mous : les chevaux sont fatiguée Allons, allons î il doit y avoir de la place : je n'avons pas envoyé de fourrier ; m lis c'est la mort qui a fait le logement.— En effet, on emporta ces malbeureuxdanaune sall< et une chambre basse dont tous h s malades avaient p ii.( euxquisèmblaient plus désespérés furent placés dans la chambre, avec Catherine auprès d'eux. C'était la premier* qu'elle se trouvai! chai malades

aussi SOtlffranS, sans avoir avec elle une hospitalière plus ai* iénne pour la diriger. Mais toul s< cours d nait désormais inutile pour ceux-* i, et le nombi i ' m mis , ftit teli<

ment diminué . que même en se sacrifiant , elles ne pouvaieut suffire à tout.

D'ailleurs Catherine se souvenait très-bien de ce qu'elle avait déjà pratiqué tant de fois. Elle appliqua ce même traitement à chacun de ces malheureux ? selon les progrès de la maladie. Elle remplit ces respectables et pénibles devoirs avec tout le zèle qu'on devait attendre d'une bonne âme y et plus de discernement qu'on n'en pouvait supposer à une pauvre bergère.

Long-temps , elle ne fut occupée que d'eux seuls; mais en écoutant ces trois malheureux se plaindre et frissonner pendant toute la durée d'une longue nuit , elle ne put se défendre de songer que Martial avait souffert aussi , peut-être , et sans être à portée de recevoir les mêmes

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