‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 13 sur 88 · ORIGINES PHÉNICIENNES · texte numérisé non relu

ORIGINES PHÉNICIENNES

puisque ces racines se trouvent dans la langue phénicienne, comme dans celle des Ariens que Ton veut substituer aux Phéniciens dans l'œuvre colossale de la colonisation de l'Occident.

Cela posé, que la population du Nord de l'Afrique ait été implantée seulement au temps d'Aram (Araméens), l'un des descendants de Sem, elle n'en est pas moins sémitique et non japhétique, et si elle a perdu le type originel caucasique, cela vient du mélange des races conquérantes successives dont les invasions ont laissé des traces si remarquables encore, même en France, notamment jusqu'à Arles.

Du reste, nous aurons occasion de revenir sur ce sujet, à propos des monuments mégalithiques semés en profusion dans le nord de l'Afrique, principalement dans la province de l'est.

Cimetière arabe. — Les nasses à perdrix* — Les Halfahtiers. — Cascades d'El Ourit. — Aïn fezzan. — Excursion en cacolets. — Grottes des Hal-el- Oued.

Plus on pénètre en Algérie, et plus on est frappé du soin avec lequel l'administration française s'est efforcée de mettre en communication entre eux, par des routes larges et bien entretenues, les points les plus éloignés de cet immense territoire.

Celle que nous suivons aujourd'hui a dû coûter des sommes fabuleuses ; mais rien n'arrête nos habiles ingénieurs : ni les collines que l'on perfore, ou que l'on contourne en corniche, ni les torrents sur lesquels on jette des ponts, véritables travaux d'art, aussi solides que gracieux ; ils ajoutent au pittoresque de ce paysage déjà si accidentée un charme que l'imprévu rend encore plus saisissant.

Ici, c'est un cimetière arabe avec petites pierres tombales orientées comme le corps : est, ouest; c'est-à-dire la tête tournée vers La Mecque. Quelques femmes sont là, couchées ; en signe de deuil, elles s'arrachent les cheveux, se déchirent le visage, poussant des cris lamentables. Plus loin, des douars de nomades entourés

CASCADES D'EL-OURIT. 49

de troupeaux dont les tons dorés s'harmonisent avec les chaudes nuances de la montagne; dans les rochers, abris des chevriers, de petites corneilles font entendre leur croassement monotone; de grosses poules de Carthage, au superbe plumage, s'envolent précipitamment du sein des épaisses broussailles, et des perdrix rouges, effrayées à notre passage, fuient & tire-d'ailes vers les plaines d'halfah. Elles y trouveront peut-être moins de sécurité, car les indigènes brûlent sans cesse ces moissons naturelles, afin de rajeunir la plante et d'obtenir de nouvelles pousses dont leur bétail est si friand ; d'ailleurs elles sont braconnées ici comme en France.

Dans chaque bande de coupeurs d'halfah, il y a un chef et des agents espagnols, qui mettent & profit leurs heures de surveillance en confectionnant, avec les tiges du textile, d'immenses filets semblables à des nasses à anguilles. La perdrix sans défiance entre dans ce défilé, large de plusieurs kilomètres à son ouverture. Elle marche toujours ; peu à peu la gorge se resserre et, quand l'oiseau arrive à l'extrémité, ces hommes avides, embusqués sur les côtés de la nasse, s'en emparent et le tuent.

Toutefois, quelques jours après notre passage, les choses ont bien changé; les malheureux halfatiers, échappés aux massacres de Chellalah, ont quitté en toute hâte leurs chantiers pour retourner en Espagne; les 300,000 hectares d'halfah appartenant à la Compagnie franco-algérienne ont été abandonnés, et le chemin de fer spécial de Saïda à Ârzew, qu'alimentaient cinq cents chameaux, a suspendu son exploitation.

Les épais fourrés qui bordent la route sont peuplés de sangliers, de lapins et de porcs-épics, mais nous ne pouvons en apercevoir, faute de chiens.

Des cantonniers arabes élaguent les haies d'agaves,

et notre conducteur avisé ramasse des fragments de feuilles pour confectionner des moches à son fouet.

Nous arrivons en un lieu escarpé, hérissé de rochers, dont les énormes blocs noircis s'échelonnent à une hauteur prodigieuse et, décrivant autour d'un torrent une vaste enceinte, rappellent dans des proportions plus grandioses le cirque de Gavarnie aux Pyrénées; ce sont les cascades d'El-Ourit formées par le Safsaf qui se jette dans la Tafna.

Bientôt nos voitures s'arrêtent à un point nommé Aïn-Fezzan, petit village en création; il n'y a plus de chemin praticable, mais le général, toujours plein d'attentions et de prévenances, a envoyé, pour m'être agréable, une douzaine de mulets escortés de soldats et sellés de cacolets; les touristes qui m'accompagnent sont ravis de cette surprise.

Rien de plus drôle que le cacolet appliqué au civil : ce sont deux bancs & dossier disposés sur les flancs du mulet; dans l'armée, on les emploie à transporter les blessés et les malades. Pour s'en servir, on se place un de chaque côté de la bête, et l'on dit :

Une, deux, trois : en bât.

Alors, on escalade simultanément, car si l'un montait avant l'autre, la selle tournerait de son côté. Il en est de même pour la descente. Il faut bien choisir son partner ; s'il est plus lourd, il vous entraîne ; plus léger, c'est le contraire, et vos pieds se heurtent contre les rochers. Vous êtes libre, il est vrai, de rétablir l'équilibre en prenant un gros pavé sur vos genoux. Pour moi , je pensai trop tard à cet expédient, et je fis le supplice de mon voisin, dont les longues jambes rabotaient constamment le sentier.

Notre caravane est très pittoresque; nous avançons

EXCURSION EN GAGOLETS. 51

dans la montagne, à la file indienne, en colonne de plus de deux cents mètres de profondeur ainsi organisée : d'abord des Arabes montés, les excursionnistes, les soldats et des Arabes à pied fermant la marche.

Nous commençons à gravir lentement des rampes abruptes, dont les pierres roulantes présentent peu de danger, vu la solidité de nos montures. Des lauriersroses chargés de fleurs, des groupes de figuiers sauvages viennent rompre la monotonie des palmiers nains et des lentisques. Sous cette flore algérienne, un tapis de fleurs de nos pays rappelle les climats tempérés du centre de la France ; des vipérines, des muscaris, des valérianes, des renoncules semblent ignorer que le soleil d'Afrique n'est pas fait pour leurs fragiles corolles.

Plus loin, le paysage change ; il devient sévère : un amphithéâtre, formé de roches calcaires, se dresse devant nous, il faut le franchir ; enfin, après avoir parcouru six à sept kilomètres, j'aperçois une multitude d'Arabes levant les bras en l'air, et nous faisant signe d'arrêter; nous étions arrivés. Aussitôt mettant pied à terre, je me dispose à aller reconnaître l'entrée des grottes, pendant que les touristes descendent de leurs cacolets.

J'avais à peine fait quelques pas qu'une foule d'indigènes m'entoure et, se portant vivement en avant, me barre l'ouverture de la caverne.

— Que signifie tout cela? dis-je à un grand gaillard bien musclé, qui semblait être le chef de cette bande.

— Tu n'entreras pas, me répondit-il, si tu ne conviens de prix d'avance.

— Comment ! coquin, n'a-t-il pas été arrêté que nous donnerions 1 franc par homme pour nous conduire dans

les souterrains? Eh bien! j'ai mes vingt hommes, c'est 20 francs ; que me veux-tu donc de plus ?

— Nous sommes ici deux cents, tu vois ; ils ont tous préparé leurs torches de diss, tu dois les payer tous.

— Holà! vous autres, criai-je aux soldats de l'escorte à cette réponse inattendue, venez donc un peu par ici. Quant à vous, messieurs les Européens, je vous engage à sortir de ces groupes hostiles et à vous joindre à nous.

Hé ! gredin, continuai-je en m'adressant au chef, qui comprenait fort bien le français, veux-tu, oui ou non, nous laisser entrer, hein? Et je commence à faire un pas en avant.

 ce moment, la foule houleuse et menaçante s'agite en levant les torches , quelques-uns montrent leurs matraques (gros bâton de voyage).

— Faut-il taper, me crient tous à la fois mes petits troupiers pleins de cœur et de dévouement?

— • Gardez-vous en bien, mes enfants, tant qu'ils se borneront à vociférer; mais s'ils viennent à lever la matraque, alors nous jouerons de nos instruments pour accompagner la danse.

J'étais décidé à passer outre. Je dispose ma petite troupe sur les flancs de la colonne des touristes, et prenant la tête, je m'apprête à donner le signal : En avant ! lorsque, me retournant une dernière fois, j'aperçois quelques dames dont le visage pâle et la physionomie émue présageaient une crise prochaine. Je compris qu'il fallait transiger. Saisissant alors le chef par son burnous, je le tire à moi, et lui dis :

— Arrive ici, mais toi seul, espèce de sauvage; tu vas renvoyer la moitié de ces brigands, et je donnerai en tout 30 francs au lieu de 20 ; entends-tu (trente) !

— 30 francs ! tu ne voudrais pas, donnes-en 100.

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