‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 14 sur 88 · GROTTES DES HÀL-EL-OUED · texte numérisé non relu

GROTTES DES HÀL-EL-OUED

— 100 francs, allons donc! tu veux rire, quant à moi, je n'en ai pas envie; acceptes-tu 30 francs? tu n'auras rien de plus; allons, décides-toi.

Cependant la foule faisait un vacarme plus significatif ; l'inquiétude commençait aussi à se peindre sur la figure des paisibles voyageurs. Ils ignoraient que la première chose dans toute contestation avec les Arabes, est de ne pas céder, et de bien leur faire sentir que l'on n'a pas peur d'eux, quitte à tirer ensuite le meilleur parti de la situation.

— Tiens, je me ravise, il y aura en outre les gratifications personnelles, ce qui te fera probablement plus que tu n'espérais recevoir ; mais, voyons, vas-tu te décider? il faut en finir ; et, impatienté, je mets la main sur l'étui de mon revolver; cet argument que je réservais pour la fin, coupa court la discussion.

Quelques paroles brèves du chef prononcées en langue arabe firent écarter, comme par enchantement, cette multitude.

Alors, ainsi qu'un tableau magique, apparut & nos yeux une caverne, d'une majestueuse élévation et d'une profondeur pleine de mystère, entièrement revêtue de cristallisations calcaires de l'effet le plus saisissant.

Au-dessus de nos têtes, un dôme festonné du guipures rocheuses est soutenu par des centaines de colonnes naturelles, faites de faisceaux de stalactites, qui, formés par l'eau tombant goutte à goutte depuis des siècles, se sont soudés à leurs bases de stalagmites, en prenant des proportions colossales. Derrière chaque colonne, ou groupés sur les rochers écroulés de la voûte, les Arabes brandissent de chaque main une longue torche de diss qu'ils agitent en poussant des exclamations; leurs cris, les burnous, les haîks et les gandouras (tuniques) que la course fait flotter en l'air, l'effiroi des femmes, et jus-

qu'à la fumée se dégageant de ces deux cents torches produisent un effet indescriptible. D'une seule voix, nous nous écrions tous :

Enfoncé! Halanzier. Enfoncé! Vaucorbeil.

L'émotion et la chaleur sont si vives que nous sortons du souterrain à moitié suffoqués, la plupart traînés par les Arabes, dont les pieds nus adhèrent mieux au sol glissant que nos chaussures européennes. Nous réglons le prix convenu sans nouvelles difficultés, la parole donnée étant à peu près sacrée chez ces indigènes ; quelques touristes ajoutent un appoint pour payer des stalactites emportés en souvenir de la grotte (chose du reste que je blâme vivement, car un artiste a toujours horreur de voir mutiler un monument quelconque, même naturel) ; puis, interpellant une dernière fois le chef:

— Tu me donneras bien enfin, lui dis-je, l'explication de cette comédie que tu nous a jouée à l'entrée de la caverne?

— Il n'y a pas eu de comédie, voici ce que s'est passé: quand les Arabes du douar ont eu connaissance de l'arrivée des cacolets, chose excessivement rare, ils ont pensé qu'il allait venir ici une très nombreuse caravane de gens haut placés et riches ; aussitôt ils sont partis à cheval prévenir les douars environnants; ceux-ci, attirés par l'appât du gain, sont accourus en toute hâte, de plusieurs lieues, faisant les torches de diss pendant le trajet. Ce n'était pas une comédie, comme tu le vois.

— Non, mais un odieux chantage, et tu t'y es prêté complaisamment.

— En agissant autrement, j'eusse perdu mon autorité sur tous ces hommes, et puis, au lieu de quarante torches, n'en as-tu donc pas eu deux cents, qui t'ont procuré un plus beau spectacle ?

Page 1