SIDI-BEL-ABBÈS. — L'HÂBRA
système a pour résultat d'éviter de reconstruire la ville après quelques années, ainsi que je l'ai maintes fois observé en Amérique, le premier projet ayant été conçu sur un plan trop exigu.
Quant à la dispersion de ces centres, elle a été établie suivant les concessions de terres, et toujours à proximité d'un cours d'eau, d'une source ou de puits faciles à creuser. Les six cents villages agricoles existant dans toute l'Algérie sont presque tous construits d'après ce principe; aussi mes notes sont-elles muettes sur la plupart de ceux que j'ai visités et n'ai-je marqué que les plus importants.
La Moricière est un joli endroit, néanmoins peu approvisionné; on y a mangé de la panthère- toute la semaine, mais, comme il n'en reste plus aujourd'hui, il faut aller dîner ailleurs.
Sidi-Bel-Abbès est un curieux exemple de la puissance colonisatrice et un spécimen de ces villes qui naissent d'un rayon de soleil.
Il n'y a pas trente ans, un jeune sous-lieutenant, actuellement général Cérez, faisait couper les broussailles pour établir sa tente dans un lieu absolument désert : aujourd'hui, une cité de seize mille âmes a remplacé les buissons. De longues avenues d'ormes et de platanes abritent de vastes chaussées fort bien construites ; on y distingue deux quartiers : militaire et civil ; le premier comprenant des casernes, un hôpital, et un cercle d'officiers ; l'autre l'église, l'hôtel-de-ville, le tribunal, la sous-préfeture, le bureau des postes et le télégraphe.
Une superbe halle voûtée en pierre, fait face à un grand théâtre, où l'on donne ce soir (c'est imprimé sur l'affiche) la Muette de Portici, plus trois comédies. Je suis allé à la dernière intitulée : L'amour queue
qu' c'est qiïça, et j'y ai vu de charmantes actrices dont le français douteux et les lazzis équivoques étaient salués par les hurrah frénétiques d'un public enthou-
Un chemin de fer, aussi confortable que nos lignes françaises, relie Oran à Alger, avec embranchement sur Sidi-Bel-Abbès; il passe à Sidi-Brahim, une de ses annexes, dont les terres fertiles sont arrosées au moyen de retenues datant de l'époque de la domination arabe, laisse Sainte-Barbe de Trélat, lieu de bifurcation, et arrive à Saint-Denys-du-Sig.Cet endroit est célèbre par son barrage en pierres de taille que le génie militaire a su rendre indestructible, en le rattachant habilement au banc de calcaire cristallin formant le seuil de la rivière.
Un travail de même genre, mais bien plus important, se voit au sud de Perrégaux, près de la route de Mascara. Cet ouvrage considérable, élevé au confluent de rOued-El-Hamman et de l'Oued-Fergoug, porte le nom de l'Habra. Une muraille de 40 mètres d'épaisseur et autant d'élévation s'étend sur une longueur de près de 500 mètres, formant derrière elle un lac immense dont les eaux s'écoulent par des vannes puissantes et vont fertiliser toute la contrée. La contenance du bassin est de quatorze millions de mètres cubes, et les frais de construction se sont élevés à plus de quatre millions de francs.
Actuellement, tout est bouleversé î
Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis mon passage, quand tout-à-coup, sans aucun indice précurseur, cette superbe levée s'est effondrée avec un épouvantable fracas, et la monstrueuse masse d'eau s'est précipitée dans la campagne, engloutissant les récoltes, les plantations, ensablant ou arrachant les terres
LE CHÉLIFF. — ORLÉÀNSVILLE. 59
fertiles, entraînant les villages avec leurs habitants qui n'ont même pu prendre la fuite, tant le sinistre a été instantané.
J'ignore à qui peut incomber la responsabilité d'un pareil désastre, mais il semble qu'on pourrait l'éviter à l'avenir, en opposant à la poussée de l'eau la surface externe d'une muraille cintrée, puisque la résistance et la cohésion d'une voûte augmentent en raison directe de la pression exercée sur elle. On en trouve un exemple frappant aux* cataractes du Niagara, dont la digue naturelle, assise en forme de fer à cheval, nô s'est pas sensiblement modifié depuis des siècles. Un mur droit, même en glacis avec éperons et contreforts, ne présente, malgré toute son épaisseur, qu'un obstacle incapable de résister à la longue aux efforts répétés d'une masse considérable, sans cesse en mouvement.
Une diligence, desservant tous les jours Perrégaux, permet de visiter Mostaganem, ville forte bâtie près de la mer et divisée en deux parties par un ravin, l'Aïn- Seufra : Matmore à l'est et Mostaganem proprement dite à l'ouest.
Des rues à arcades, des promenades, des places, dont une nommée place des Cigognes devant l'ancien fort des Mehal, un théâtre, de beaux édifices publics, distinguent ce chef-lieu d'arrondissement élevé dans le voisinage de Mazagran, si célèbre par le souvenir d'une héroïque résistance.
De retour à l'Hillil, on reprend la ligne et laissant Relizan et Inkermann, on atteint l'Oued-Merdja, la dernière station de la province d'Oran. Nous suivons le cours du Cheliff, l'oued (rivière) qui a le plus d'eau de l'Algérie; or, on en trouve à peine six pouces en ce moment. Des maquis de lentisques et de pistachiers, d'un mètre de hauteur, couvrent les contreforts de
l'Atlas d'une teinte sombre, sur laquelle tranche le vert éclatant des scilles maritimes, aux énormes oignons sortant complètement de terre. Quelques eucalyptus bordent la route; plus loin, elle se perd dans les steppes de palmiers nains.
Orléansville est au centre d'un pays très fertile mais malsain après un hiver pluvieux ; très sain mais stérile dans le cas contraire ; néanmoins les colons y affluent, et nous pouvons admirer en passant les belles cultures de ces immenses plaines du Chéliff. Elles sont séparées de celles de la Mitidja par la chaîne du Petit-Atlas, et seraient certainement les plus productives de l'Algérie, si l'administration ne s'obstinait à réserver, sans aucun profit, l'eau de la rivière qui traverse ce territoire sur plus de cent lieues de parcours.
Les riverains offrent cependant, jusqu'à quinze francs de redevance, par chaque hectare de terre arrosée ; pourquoi ne pas donner une solution favorable à leurs légitimes réclamations ?
Quoi qu'il en soit, Orléansville augmente chaque jour, et ses rues bien alignées, ses avenues de carroubiers, ses fontaines, ses places, seront certainement insuffisantes, le jour où le Chéliff voudra bien donner ce que l'on est en droit d'attendre de lui.
Nous sommes ici à moitié chemin d'Oran à Alger, et, bien que cinquante lieues nous séparent encore de la capitale, les membres du Congrès arrivent déjà en foule de tous les points de la contrée. De charmants collègues, pleins d'esprit et d'humour, remplissent notre wagon.
Un jeune étudiant, tout heureux de ses anciens succès au collège, nous raconte qu'il a fait huit années d'anglais, il a même occupé plusieurs fois, dans cette branche de l'instruction, le second et le premier rang. Justement,
MILIANAH. — HAMMAN R'fflRÀ. 61
Tin Anglais se présente à la portière, et notre érndit ne peut parvenir à lui expliquer que le compartiment est réservé pour les fumeurs.
Hilarité générale à laquelle, tout le premier, il prend part de la meilleure grâce; retraite de l'insulaire furieux ; il croit qu'on se moque de lui.
Un autre est entomologiste; il a déjà recueilli un grand nombre d'insectes. Vient à passer une sauterelle.
— Oh ! messieurs, dit-il, tout joyeux, voici l'éclaireur de la colonne ! penchez-vous vite en dehors. Vous allez voir au loin un nuage de plusieurs kilomètres de ces insectes. Quelle chance! nous allons pouvoir étudier la profondeur des couches, les progrès de l'invasion qui va porter la misère et la ruine jusqu'aux extrémités de cette belle colonie, etc., etc.
Cependant, toutes les têtes ne pouvaient sortir à la fois, et je m'étais résigné à rentrer le cou, contemplant, d'un regard distrait, l'animal que je tenais entre les doigts.
— C'est singulier, repris-je à mon tour, où est donc ce fameux criquet du désert? Ceci est une vulgaire locuste.
En effet, la sauterelle verte (locusta viridissima) diffère assez de l'autre (acridium peregrinum), pour qu'il ne soit pas permis, même & un entomologiste amateur, de les confondre.
— Ah ! la bonne plaisanterie î mais la preuve, la preuve, me crie-t-on de toutes parts?
— La preuve ! la voici, messieurs : j'ai eu la bonne fortune, en 1878, de diriger la classe des insectes utiles et nuisibles, au Trocadéro, lors de la dernière exposition, et j'ai manié pendant six mois assez de ces insectes pour être en mesure d'affirmer que la sauterelle verte
n'est pas plus un criquet qu'une cigale, malgré l'assertion d'un grand fabuliste dont vous connaissez tous le nom ; or, je le répète, je ne vois pas ici le plus petit criquet.
'— C'est juste, observe mon aimable et très érudit voisin, M. Letaste, car, en sa qualité de président de la Société de zoologie, il devait nécessairement prendre la parole dans ce débat qui paraissait passionner l'assistance ; quant à lui, les poches remplies de reptiles, il nous fait une instructive dissertation sur ses intéressais pensionnaires.
Le temps passe vite dans cette aimable société, et nous arrivons, sans nous en douter, à Affreville, puis à Milianah, l'une des places fortes de l'Algérie où nos soldats ont eu à supporter les plus rudes épreuves. Incendiée par Abd-el-Kader en 1840, elle fut reconstruite depuis à l'européenne, et l'on affecta aux services militaires les mosquées échappées aux ravages du feu ; trois seulement sur les vingt-cinq existant alors ont été rendues au culte musulman.
Milianah, assise sur le flanc d'un rocher, offre, grâce à sa position escarpée, un panorama splendide de la vallée du Chéliff.
Nous traversons un territoire dont l'étonnante fertilité est due à de nombreux cours d'eau, coupés par une multitude de chutes, faisant marcher autant de moulins à farine.
Sur les routes, d'interminables files d'ânes, montés par des Arabes accompagnés de leurs femmes soigneusement voilées, s'en vont, trottinant, dans la direction du Hamman R'hira, ancienne station thermale qui, du temps des Romains (aquœ calidœ), était regardée comme l'une des plus efficaces de l'Algérie.
Arrivés là, les pèlerins se plongent dans la propre
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piscine où l'empereur Claude prenait ses bains; ils brûlent de l'encens et allument des cierges sur l'eau, chantent des cantiques et poussent des clameurs que les voix féminines rendent plus stridentes par les accents prolongés de leurs notes aiguës.
Nous arrivons à la Chiffa où je vais m'arrêter pour visiter le Ruisseau des Singes ; tous mes collègues, plus ou moins transformistes, s'empressent, à l'unisson, de m'expliquer leur descendance ou de m'afflrmer leur parenté avec ces curieux quadrumanes ; je promets les compliments d'usage pour les membres de leur famille, et, après force poignées de mains, je descends, laissant ces facétieux disciples de Darwin tout attristés, comme je le suis moi-même, d'une séparation qui, je l'espère, ne sera pas de longue durée.
Les Gorges de la Chiffa . — Le Ruisseau des Singes.
— Le Macaque de Gibraltar et la Mer Saharienne.
— Medeah.
La Chiffa est une petite commune toute récente, car un tremblement de terre, survenu il y a quatorze ans, a complètement rasé l'ancien village; toutefois, les habitants, avec la persistance qui caractérise les populations exposées à ces sortes de sinistres, ont reconstruit leurs maisons sur les mêmes fondations.
Lachambretteoù je couche est plafonnée en planches, aussi je ne cours pas grands risques, si le phénomène vient à se renouveler, mais je n'aurai pas cette chance.
Je me rappelle, à ce propos, qu'un de mes amis étant aux Eaux-Bonnes, dans les Pyrénées, entendit un jour un craquement épouvantable, accompagné des cris :
Sauvez- vous ! Sauvez-vous ! lui arrivant de tous les
points de la ville. Vite, il court à son guide Joanne,
et constate avec bonheur que le pays est sujet aux tremblements déterre; c'est alors seulement qu'il quitte la maison et se trouve dans la rue au moment où, pour la seconde fois, tout s'écroulait avec fracas.
— Avez-vous des bêtes sauvages, dis-je à un habitant de la Chiffa?