‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 17 sur 88 · LES GORGES DE LA CHIFFA · texte numérisé non relu

LES GORGES DE LA CHIFFA

— Dam ! elles sont assez rares. Cependant la hyène est commune, elle a passé, dans la rue hier matin; et moi, M'sieu ajoute un autre, elle m'a mangé quatorze petits cochons.

— Et des singes, ai-je quelque chance d'en voir ?

— Ah! M'sieu, ça dépend; pt'êtrebenqueoui, pt'être ben que non î si vous les cherchez, vous n'en verrez pas; si vous n'en cherchez pas, vous en trouverez.

Sur ces indications assez vagues, je me dirigeai vers les gorges, véritable merveille surpassant ce que j'avais visité jusqu'ici.

Qu'on se figure un déchirement à pic dans les rochers, sur une longueur de 25 kilomètres, avec une route suspendue à l'une des parois, et surplombant un torrent pendant tout son parcours. A la moindre secousse, d'énormes blocs d'un schiste excessivement friable, semblable à de l'ardoise, roulent à l'improviste, encombrant la chaussée de leurs mille débris. Tantôt le roc dénudé se dresse à une prodigieuse hauteur; tantôt une forêt descend jusqu'à vos pieds, couvrant le paysage d'un profond mystère; ça et là sous les fourrés des lignes sombres indiquent de larges fissures, d'où tombent, de cent mètres d'élévation, des cascatelles dont l'eau rejaillit arrivant au torrent à l'état de poussière.

Au centre de cette route sauvage, au bord d'une forte source appelée le Ruisseau des Singes, on a construit une petite auberge où je m'arrête pour déjeuner. Pendant les préparatifs du repas, et afin de mettre le temps à profit, je questionne chacun ; je regarde de tous côtés, je sonde la profondeur des bois: pas de singes.

Il y avait bien là une soixantaine de touristes qui, attablés sous des tonnelles, se payaient consciencieusement la vue de deux gros magots enchaînés au pied d'un arbre, leur donnant du biscuit, des oranges,

fort peu soucieux de trouver leurs congénères à l'état sauvage.

Ils étaient au Ruisseau des Singes, en avaient vu deux apprivoisés, ils se déclaraient satisfaits; et puis, il pourrait y avoir fatigue à en chercher. A quoi bon ? Un singe n'est jamais qu'un singe, on peut en trouver chez ses amis, et si, par hasard, il y a parenté, elle est si éloignée , on en néglige souvent de plus proches ! Quant à moi, je ne me contentais pas du tout de cette monnaie de singe, car, en somme, nous n'étions pas au jardin des plantes.

•— Ah çà ! monsieur l'aubergiste, dis-je enfin, fatigué de mes vaines recherches, c'est une véritable mystification que vos singes; où donc sont-ils, s'il vous plaît?

— Si vous passez la journée ici vous en verrez peutêtre.

— Comment peut-être ! mais savez-vous que je viens de Paris exprès pour en rencontrer !

— C'est très fâcheux ! il faudra revenir !

— Rester chez vous, serait encore possible, mais revenir, oh, pour cela ! non. Il y a trop de choses à voir sur cette terre, aussi je me suis fait une loi de ne jamais retourner sur mes pas, ni visiter deux fois le même pays.

— - Vous ignorez sans doute, ajouta-t-il, que si vous les cherchez, vous n'en verrez pas.

— Non, je le sais, et si je n'en cherche pas, j'en trouverai; phrase convenue: on me l'a déjà dite à la Chiffa.

— C'est la pure vérité, reprend-il d'un ton légèrement moqueur.

— Eh bien ! mon cher Monsieur, écoutez-moi bien :

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