‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 18 sur 88 · LE RUISSEAU DES SINGES · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU DES SINGES

il doit arriver demain quinze cents voyageurs; vous m'entendez : quinze cents!

(L'aubergiste commence à soulever sa casquette.)

— Je suis envoyé en reconnaissance pour m'assurer si, oui ou non, il y a des singes au Ruisseau. Or, donc, si d'ici à une heure je n'ai pas vu de singes,

(Il se découvre complètement) vous me comprenez, n'est-ce pas?

(Il s'arrache quelques cheveux) Pas un voyageur ne viendra demain.

— Oh! monsieur, que me dites-vous là? je vous jure...

( Une sueur froide perle sur sa face blême.)

— Ne jurez pas, mais montrez les singes.

— Je vous jure qu'il y en avait bien deux cents sur sur ces arbres, ce matin.

Ici l'aubergiste, profondément ému, se laisse tomber sur une chaise, saisit sa tête entre ses mains nerveuses et fait mine de la creuser; puis, se dressant tout-à-coup avec une figure inspirée, il me montre la forêt et s'écrie en se frappant le front.

— J'ai une idée! venez avec moi; ces animaux, vous le savez peut-être, vivent en grandes troupes, laissant à quelques sentinelles isolées le soin de les prévenir à la première alerte, tandis qu'ils s'ébattent joyeusement à l'ombre des fourrés; comme ces bois sont remplis des fruits dont ils font leur nourriture, les singes ne sauraient être bien loin, et si nous pouvons apercevoir une vedette sans lui donner l'éveil, nous aurons bientôt découvert le reste de la bande.

Aussitôt, abandonnant voyageurs et fourneaux, il se met à escalader les rochers, grimpant vers la forêt où je le suis avec beaucoup de peine. Après quelque temps d'une marche excessivement fatigante, levant toujours

la tête, sans veiller à mes pieds, ce qui me faisait tomber sur le nez, je vois l'hôtelier se tourner rapidement de mon côté, et me désignant un arbre du doigt :

— Tenez ! tenez I me dit-il tout bas, croyez- vous que je vous aie trompé ?

Alors, suivant des yeux son regard, j'aperçois, avec une indicible émotion, une grosse guenon se cramponnant d'une main aux branches d'un carroubier, et de l'autre, aidant son petit à détacher un fruit. Je restai bien cinq minutes à savourer cette scène pleine de charme. Bientôt, d'autres singes viennent à passer, ils sont en nombre considérable, courant sur terre, sautant dans les broussailles; quelques-uns même approchent â trente mètres de moi, me considèrent avec surprise, puis rentrent dans le fourré.

Il y en avait de toutes tailles et de toutes nuances, depuis le fauve clair, jusqu'au brun le plus foncé, il y avait aussi un assortiment de grimaces des plus divertissantes : bouches en cœur ou dents menaçantes, airs langoureux, têtes inclinées sur le côté; clignotements de paupières; lèvres pincées avec gros dos; puis, des colères soudaines, succédant à la plus hypocrite quiétude; des gestes provocateurs; des cris effarés, des sauts, des bonds dans le feuillage; enfin, tout ce que l'imagination peut rêver de plus grotesque, de plus fantastique.

Un instant, j'ai l'intention d'en tirer un qui me passe à portée, mais je ne m'en sens vraiment pas le courage et puis l'aubergiste craint, avec raison, que le bruit ne mette la bande en fuite; alors, que montrera-t-il aux quinze cents personnes attendues demain !

Je retourne en toute hâte à la maison, où je retrouve les mêmes touristes sous la tonnelle; je leur fais part

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