LE RUISSEAU DES SINGES
de ma découverte, mais ils accueillent cette nouvelle avec la parfaite indifférence de gens qui voyagent sans éprouver le moindre désir de voir, et il y en a beaucoup de cette catégorie. Je m'asseois alors sous un gros micocoulier, au bord d'une cascade mugissant dans des rochers moussus, et je commence à déjeuner, maugréant contre les touristes qui ne voulaient pas chercher les singes, et contre les singes qui ne voulaient pas venir jusqu'à eux.
Vers la fin du repas, les étrangers se sont ravisés; ils ont tenu conseil, et, reconnaissant qu'ils étaient parfaitement ridicules de négliger un spectacle qui les avait attirés de si loin, ils viennent me prier de les accompagner.
Nous remontons les gorges dans la direction de Médéah, examinant avec attention chacun des gros arbres dominant la forêt; mais les animaux s'étaient déplacés, et nous allions revenir sur nos pas, quand un des touristes, en aperçoit un, puis deux, puis cent; il croit même un instant voir apparaître sous le feuillage la tête d'une once ou d'un lynx occupé à leur donner la chasse.
La route formait un coude à cet endroit ; à notre droite, et contre nous, s'élevait la haute falaise surplombant la gorge; à gauche, la Chiffa roulant sur son lit de roches, au pied de la montagne couverte d'épais buissons; dans ce maquis et à cent mètres, une bande de singes s'ébattait gaîment, sans le moindre souci des importuns dont ils étaient séparés par un abîme.
A ce moment, je pus contempler un tableau que je n'oublierai jamais.
D'un côté du ravin, des singes, de vrais singes sauvages, des lynx, des chacals courant sous les fourrés, se dissimulant au passage des clairières; de l'autre,
une société des plus raffinées, touristes rangés sur le talus de la route, femmes charmantes, fraîches toilettes, effets d'ombrelles, de manchettes et de cols, calèches confortables, chevaux richement harnachés.
Je demeurai quelque temps, plongé dans un profond étonnement, t Trop, trop de civilisation ! soupirai-je tout bas » Je voulais bien voir les singes, mais pas la belle route, ni les touristes, ni la coquette auberge, ni les chevaux de luxe.
Tout cela était déplacé en cet endroit.
Lorsque je reviens à l'hôtel, mon premier soin est d'examiner les deux captifs enchaînés à l'arbre. Ils appartiennent au genre macaque (pitheciis innuus), singe de taille assez élevée (80 centimètres). Sa face, légèrement allongée, a des abajoues très développées, dans lesquelles il cache les fruits; ses lèvres sont minces, son visage livide, le corps robuste et dépourvu de queue, la partie postérieure très calleuse. Le magot vit dans le nord de la Barbarie, en Egypte, au Maroc; il existe aussi dans les rochers de Gibraltar.
Cette faune, insolite en Europe, sur un point éloigné de l'Afrique de 15 kilomètres à peine, est tout une révélation. Il est bien probable que la fiction d'Hercule séparant les montagnes d'Abyla et Calpé pour donner passage aux eaux de l'Océan dans la Méditerranée, n'est qu'une allusion à l'ancienne réunion du continent à l'Afrique ou simplement au massif de l'Atlas, dans l'hypothèse d'une mer Saharienne, et les colonnes du héros, une légende destinée à perpétuer le souvenir d'un phénomène géologique dont les anciens avaient recueilli la tradition.
Mais si, remontant plus haut que les Grecs, on