MÉDÉAH
recherche la primitive origine d'Hercule, on reconnaît que cette fiction devient une réalité dont la source doit être puisée chez les Phéniciens mômes.
En effet, lorsque ces intrépides conquérants furent maitres du West-Europe, ils nommèrent des gouverneurs de leurs colonies nouvelles, comme nous l'avons fait en Algérie, et les appelèrent yar-cull, littéralement gouverneurs de l'ouest. Les Grecs, chez lesquels leur renommée parvint, crurent que leurs exploits étaient l'œuvre d'un seul héros, dont ils firent un demi-Dieu, Hercule.
Les colonnes, dites d'Hercule, seraient donc des colonnes triomphales commémoratives de la conquête des yar-cull.
Ce seul fait dont la preuve est fournie par la signification des mots de la localité ( Calpe, chauve ), tous phéniciens, démontre que les faits de la mythologie ne sont pas de vains produits de l'imagination poétique orientale, mais bien des allusions, des allégories qui, comme les légendes du moyen âge, sont des superfétations nous voilant des faits historiques, souvent fort difficiles à démêler.
Un mot, en terminant, sur la façon fort singulière dont on prend les singes en ce pays.
Après avoir introduit un fruit dans une carafe, on la fixe à un arbre; le singe, gourmand autant que malin, arrive, glisse le bras dans le vase, saisit l'appât, mais, sitôt qu'il le tient, sa main pleine devenue trop grosse, se refuse à sortir du récipient; plus il fait d'efforts et plus il se cramponne à l'idée de ne pas lâcher sa proie. Victime de sa cupidité, il reste attaché à l'arbre; l'homme arrive, et s'en empare.
Je quitte le Ruisseau après avoir admiré de charmantes fresques simiennes, peintes sur les murailles
de l'hôtel par M. de Girardin, capitaine aux chasseurs d'Afrique, et je me dirige vers Médéah, dont tout l'intérêt consiste à avoir été élevée sur l'emplacement d'une ancienne ville romaine. Comme la plupart des postes importants, elle est entourée d'une muraille crénelée.
Médéah, située au centre d'un pays de vignes et de céréales, a fait naître ce dicton:
t Si la famine y pénétre le matin, elle en sortira le soir »
Ce titre à la célébrité en vaut certainement bien un autre.
Les Jardins de Blidah. — Les orangeries. —Le maire député de Blidah, M. Mauguin. — La fête du Bois Sacré. — Le commissaire. — Le Rhamadan des Noirs. — Danses soudaniennes. — Le tombeau de Sidi-el-Kebir.
Un chemin de fer allant moins vite que les diligences me conduit de la Griffa à Blidah. Les wagoûs, il est vrai, regorgent d'excursionnistes. Les employés sont d'une politesse exquise, nous rappelant sans cesse que nous voyageons à demi-place.
Des plaines bien cultivées sont arrosées régulièrement au moyen de rigoles côtoyant le chemin. L'absence de taupes et de campagnols en Afrique facilite singulièrement ce travail d'irrigation, en évitant les pertes d'eau dans les galeries souterraines. On récolte ainsi le tabac, le maïs, l'orge et le blé ; plus loin des forêts d'orangers, dont les suaves senteurs embaument l'atmosphère, annoncent le voisinage de Blidah dans laquelle on pénètre par une avenue bordée de haies de géraniums chargés de fleurs.
A mon arrivée dans la ville, je me rends chez le maire, M. Mauguin, actuellement député, où je suis très gracieusement accueilli ; il me propose même de
m'expédier à Paris une caisse d'oranges de choix, ce que j'accepte, après quelque cérémonie ; il me donne en outre un employé arabe pour me faire visiter . les curiosités.
Je sortais de chez ce fonctionnaire, suivi de mon indigène, quand, au détour d'une rue, je me croise avec un monsieur européen qui s'arrête et me toise en me fixant d'un œil investigateur.
Ces sortes de rencontres sont toujours assez désobligeantes, car, en Afrique comme en France, l'on n'aime généralement guère à être considéré de trop près.
Voici une petite affaire, medis-je; allons-y vivement, cela fera bien dans mes impressions de voyage.
— Monsieur a sans doute quelque chose à me communiquer, car cette façon de regarder le monde me semble...
— Rien absolument, monsieur.
— Eh bien î alors, que signifie ?
— Ah ! pardon ; mais je suis le commissaire, et vous êtes un étranger.
Quelle amère déception î pensai-je, j'aurais préféré autre chose ; enfin, voilà une police qui ouvre l'œil ; heureusement, j'ai mes papiers.
— Enchanté, monsieur le commissaire, de faire votre aimable connaissance. Veuillez donc me conduire dans cette jolie ville que l'on nomme dit-on séjour de plaisir (Kabah la courtisane). Je vais congédier mon chaouk, afin de pouvoir causer avec vous plus à l'aise.
— Monsieur arrive sans doute de France.
— Oui, et je vais recevoir mon préfet à Alger. — - Comment, votre préfet ?
— Mais certainement, mon préfet.
— Vous voulez dire mon préfet, à moi ?
BLIDÀH. 75
— Pardon, c'est bien le mien ; c'est mon propre préfet.
-* Mais enfin, monsieur, je vous répète que c'est le mien.
— Ah ! oui, je comprends ; une petite plaisanterie, n'est-ce pas ? Oui, oui, j'y suis. Votre préfet, parce que vous êtes d'Alger ?
— Non, pas du tout, mon préfet de l'Eure, M. Firbach, un homme charmant.
— Veuillez vous expliquer sur l'heure, car je ne comprends pas du tout.
— Je suis de Tourny, monsieur, un bourg important de la haute Normandie; je me nomme Chevallier ; j'ai quitté mon pays depuis quatorze ans.
— Alors, disons : notre préfet. Et moi, je suis le maire de votre chef-lieu.
— Comment ! M. de Pulligny ! que puis-je faire pour vous, monsieur? Disposez de moi, je suis à vos ordres.
— C'est aujourd'hui, repris-je, le premier mercredi après l'époque du Nissam, jour de l'Aid-el-Foul, fête solennelle du Bois sacré dans la religion des Nègres ; dès demain, il leur sera permis de cuire les fèves. Déjà ils ont égorgé le mouton traditionnel après la célébration de la fatha (prière), et les pronostics tirés de la chute de la victime par les augures sont favorables aux enfants du Soudan.
Je sais, Monsieur le commissaire, car je suis parfaitement renseigné, que vous avez interdit le vieil usage delà derboucka et des karakobb's, de peur que le bruit de ces instruments sauvages n'excite les Arabes, en réveillant chez eux le souvenir des beaux jours de l'indépendance ; il me serait agréable de voir la danse du Bois sacré avec toute la mise en scène que comporte ce divertissement national.
— La danse aura lieu oe soir, selon votre désir, me repond-il;je vais donner des ordres en conséquence; attendez-moi un instant.
A son retour, il me fait visiter la ville, les promenades et les jardins publics, dont l'un est remarquable par une collection d'arbres classés parmi les plus rares : figuiers aux troncs énormes, et surtout arancarias de l'île de Norfolk (A. Excelsa\ d'une grande élévation; l'autre où se trouvent de superbes oliviers, bien antérieurs à la conquête.
D'après la tradition, les piquets de la tente de Mohammed {le Prophète) furent faits avec le bois de ces arbres, et, pendant bien des siècles, les femmes arabes ■ suspendirent aux branches des débris qu'elles arrachaient à leurs vêtements, après avoir longtemps prié sous l'ombrage de la futaie vénérée.
— Cette cité est ravissante, et surtout merveilleusement tenue, lui dis-je; comment a-t-on pu obtenir ce résultat après les frais occasionnés par sa reconstruction à la suite du tremblement de terre de 1867, et surtout avec les charges énormes dont les villes sont ordinairement grevées?
— Blidah, Monsieur, a plus de 350,000 francs de rentes, en partie fournies par l'octroi de mer ; le commerce, en outre, est très florissant ; nous avons deux cents hectares de plants d'orangers en plein rapport ; on récolte aussi des limons, des cédrats, des citrons, des mandarines et tous ces produits sont expédiés sur les marchés de Paris où ils sont accueillis avec faveur.
Les oranges de Blidah sont très appréciées, car elles sont fines et savoureuses ; il y en a de plusieurs sortes et en quantité, ce qui permet de les livrer à un prix excessivement minime.
— M. le maire me Ta expliqué ce matin ; il a promis