‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 21 sur 88 · BLIDAH · texte numérisé non relu

BLIDAH

de m'envoyer une caisse de ces fruits, et il a ajouté qu'il les cueillerait lui-même aux arbres, afin d'avoir le premier choix.

Tout en conversant ainsi, nous avions regagné la porte de mon hôtel, où le commissaire me quitte, promettant de venir me prendre le soir à neuf heures. En effet, au moment convenu, il se présente accompagné d'un agent indigène, et nous nous mettons de suite en route pour la fête du Bois sacré.

Nous traversons la grande rue, la place d'Armes, entourée de maisons à arcades, et nous nous engageons dans un dédale de ruelles et d'impasses formant le quartier arabe; puis, après bien des détours, nous arrivons au seuil d'une porte basse solidement verrouillée.

On frappe.

— Qui est là? répond en langue arabe une voix dont le son paraissait étouffé.

— C'est nous, ouvrez.

La porte s'entre-bâille mystérieusement, nous descendons quelques marches menant à un passage obscur, et, franchissant une arcade, cintrée en ogive mauresque, nous pénétrons dans une vaste cour brillamment éclairée... par le reflet de la lune.

Quarante à cinquante Nègres sont accroupis sur des nattes, contre la muraille; plus loin, une large chaudière remplie de kouskoussou , et placée sur un feu très vif, est entourée de femmes occupées à rajuster leur haïk, qu'elles ont jeté précipitamment sur leur tête, eii nous entendant entrer. Au centre de la cour, flotte le drapeau du désert, en mémoire de la plus grande fête de l'année, le Rhamadan des populations soudaniennes.

Après quelques mots de bienvenue, le commissaire fait signe au chef de la derdéba (musique), et tandis

que ces nègres apprêtent leurs instruments, les autres se rangent en rond* fixant vivement à leurs doigts, par des lanières de cuir, de lourdes castagnettes en fer forgé, nommées karakobb's. Alors commence une danse circulaire, dont le rythme paraît assez facile à saisir.

D'abord la cadence du pas est soutenue par le cliquetis des quatre-vingts karakobb's; la mesure précipitée peut se traduire par la répétition de trois notes, deux noires et une blanche ( 1 1 *] 1, 1, 2); de loin, on croirait entendre une formidable légion de grenouilles coassant dans un étang.

Peu à peu, la vitesse augmente (J^f 1/3 T)» le pas se change en course, et les instruments accélèrent leur mesure. Bientôt, aux mandolines, se joignent les derbouckas ou tambourins ; la danse prend un nouveau caractère : elle devient à la fois collective et individuelle, c'est la figure des bâtonnets.

Chaque noir saisit d'une main une baguette de bois dur, et, agitant de l'autre les castagnettes, reprend sa course circulaire. Tout en exécutant un tour sur luimême, et, sans modifier son allure, il lève le bâtonnet et le frappe bruyamment contre celui de son voisin, qui en fait autant,et ainsi de suite, à la ronde.

Le bruit strident des baguettes, mêlé à celui des karakobb's, des derbouckas, et aux joyeux you-you des femmes voilées, retirées à l'écart, produit l'effet le plus saisissant.

Pendant ce temps, la lune dans son plein, éclairait les nègres d'une vive lumière, colorant leurs formes blafardes de teintes étranges, et le feu, pétillant sous la chaudière, projetait contre les murailles les grandes ombres des Arabes rangés autour de l'âtre.

Je ne pouvais détacher les yeux de ce tableau ; je

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