LE RHAMADAN. — DANSES SOUDANIENNES
croyais être à trois mille lieues de la France, et, lorsque le commissaire me rappela à la réalité, la nuit était déjà bien avancée.
Je remerciai avec effusion le chef des nègres, lui achetant, en souvenir, une paire de ces curieux karakobb's qu'il me fixa lui-même aux mains, en m'expliquant la manière d'en faire usage, et je pris congé de lui, le laissant tout au plaisir du festin qui allait commencer et se prolonger probablement jusqu'au jour, car l'indigène, assez sobre pour se contenter souvent de quelques épis glanés dans le champ, sommairement égrenés entre les mains, ou de cinq ou six figues en reserve au fond du capuchon, ne connaît plus de limite quand il s'agit d'un repas de fête.
Voici le menu d'une diffah offerte à dix de nos collègues de passage à Djoûab :
Chorbah: potage farine, abricots, au poivre rouge.
Souksou: kouskoussou de froment et millet avec mouton bouilli.
Chita: viande sauce rouge au piment.
Makroot: gâteau farine miel et beurre.
Méchoui: mouton rôti.
Haimz : poulets en sauce.
Ysemel: gâteaux.
Rahris: crêpes au miel.
Bjélben: fromage de chèvre.
Dattes, nèfles, fruits.
L'hospitalité des Arabes est proverbiale, et la diffah en est l'expression la plus solennelle vis-à-vis de l'étranger
Une autre cérémonie religieuse a lieu ici chaque année, aux environs du 18 mars. Une affluence considérable se rend, en procession, avec chants, cierges,
bougies et lanternes, d'un effet très pittoresque, au tombeau de Sidi-el-Kebir. Lorsque tout le peuple est réuni, un prêtre s'introduit dans le mausolée et, simulant un entretien avec le saint marabout, fait entendre les accents lugubres d'une voix caverneuse, auxquels répondent les prières des croyants.
Cette fête, qui se reproduit, pendant une semaine, dans toutes les villes arabes, présente, à Blidah plus qu'ailleurs, un grand caractère, le marabout de Sidiel-Kebir étant classé parmi les plus renommés de l'Algérie.
Bouffarik. — Plaines de la Mitidja. — La fée Mitidja.
— Cultures du Tell. — Grandes fermes de M. Arlès- Dufour. — Domaine de M. le comte de Richemond.
— Les vins d'Afrique.
Aujourd'hui 14 avril, jour de l'ouverture du Congrès, je me mets en route pour Alger, et malgré l'heure matinale, je retrouve à la t gare mon commissaire. Il m'attendait depuis longtemps, et sa figure était radieuse.
— Permettez-moi, monsieur, de vous offrir ce petit souvenir, dit-il, en me présentant un paquet soigneusement enveloppé.
C'étaient de belles armes kabyles (flissas et yâtâgâns) d'un travail et d'un fini remarquables.
— Vous êtes mille fois aimable, mais je ne saurais accepter ce précieux cadeau.,
— Croyez-moi, ajouta-t-il, ces armes pourront vous servir, si vous réussissez à pénétrer chez les Kroumirs, et, au cas où quelque obstacle s'opposerait à la réalisation de votre projet, elles vous seront encore utiles dans vos chasses aventureuses. Je ne saurais mieux vous exprimer tout le plaisir que m'a causé votre rencontre.
Il était difficile de refuser une offre faite de si bon cœur, et, après avoir chaleureusement remercié cet excellent homme, et lui avoir promis de le recommander tout spécialement à M. le préfet, à cause de la façon extra-régulière de son service policier, je montai en wagon; il était temps, le train partait.
La contrée que nous traversons est remarquable par sa fertilité, et Bouffarik, situé au milieu de la Mitidja, est devenu le centre colonial de cette plaine célèbre. Avec ses rues larges, arrosées par des eaux limpides, et ombragées de superbes platanes, Bouffarik a déjà très grand air, et sa population de 8,000 habitants s'accroît sans cesse, en raison de l'importance des cultures environnantes.
Une vieille légende avait fait de la plaine qui l'entoure un ravissant séjour où la fée Mitidja attirait par ses charmes le voyageur égaré. Là, dans un palais féerique, entouré de fontaines, de bosquets et de fleurs, la perfide enchanteresse, secondée par un essaim de nymphes et de sirènes, torturait le malheureux en lui faisant subir ce supplice que le Prophète réserve dans son paradis aux plus fervents de ses adeptes, puis renvoyait ensuite sa victime complètement anéantie.
Cette légende était une figure, car les premiers colons mouraient ici comme des mouches, et les plus épargnés restaient affectés de terribles fièvres paludéennes. Mais, grâce aux travaux d'assainissement, les marais ont disparu, et de superbes récoltes couvrent ce sol privilégié.
La plaine de la Mitidja, sur une étendue de cent kilomètres, est formée d'un sol profond et fertile, de nature argileuse et argilo-marneuse, mélangé de silice dans les parties d'alluvions. Ces terres fortes reposent sur les diverses couches du terrain tertiaire, et quelquefois les
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étages moyens et inférieurs de la craie, disposition qui se rencontre dans presque toute la région tellienne, t c'est-à-dire sur une bande de 300 lieues courant parallèlement à la mer.
Les cultures les plus diverses occupent ce vaste territoire et de puissantes exploitations ont rendu célèbres en Algérie les noms de MM. Beudon àDuperré, Mercurin à Charaga, Gros-Leroux, docteur Miergues, Chiris, les Trappistes de Staouéli et tant d'aulres à Blidah, àBouffarik, à Mostaganem, à Orléansville.
A rOued-el-Alleug, sur une propriété de deux mille hectares (certaines parties de la Mitidja valent 8 et 10,000 francs l'hectare), M. Arlès-Dufour a résolu les problèmes les plus délicats de l'agronomie moderne. Aidé d'un puissant capital, il a pu créer de grandes fermes où l'on rencontre des bergeries de mille moutons, des étables de deux cent cinquante vaches, des écuries de soixante chevaux ; ses terres, abritées contre le mistral et le sirocco par de quadruples rangées d'arbres, sont assainies par des fossés de drafnage ou arrosées par des eaux artésiennes, suivant que leur nature est humide ou sèche ; elles sont desservies par un réseau de routes empierrés, et reliées par des fils téléphoniques à la direction centrale.
Avec un assolement triennal, M. Arlès-Dufour obtient des rendements moyens de quinze quintaux métriques de blé à l'hectare, de vingt quintaux d'avoine et de vingt-six de maïs (le quintal métrique pèse cent kilogrammes); cinq mille kilogrammes de foin et un excellent pâturage d'octobre à décembre pour les luzernes non arrosées, et jusqu'à quinze mille pour celles qui ont été irriguées. ' Grâce à de pareils résultats multipliés par le nombre
de terres en pleine exploitation sûr la surface du Tell,
l'Algérie qui, en 1848, recevait de la France pour vingtquatre millions de céréales, peut non seulement se suffire aujourd'hui, mais encore trafiquer sur un^ certaine échelle, assez faible toutefois pour la mettre à l'abri des funestes effets du libre échange, qui ruine la culture en France et fait de la condition si libérale, si noble du cultivateur, un métier de mercenaires où d'habiles agronomes sont réduits à se faire régisseurs à gages, en attendant le régime norjnal delà protection qui leur permettra de vivre honorablement du fruit de leurs labeurs.
Les blés les plus recherchés en Algérie sont les blés tendres (Tuzell)très estimés dans la minoterie du Midi, et les blés durs barbus d'un rendement bien supérieur aux blés glacés ordinaires.
Après les céréales, d'autres cultures moins importantes, mais tout aussi productives, procurent à nos intelligents colons des ressources sans cesse croissantes.
Le tabac, dont le trafic est libre en Algérie, rapporte un bénéfice net de 6 à 900 francs par hectare ; le lin, outre le textile, fournit à l'exportation annuelle près de 40,000 quintaux de graine ; le chanvre commun, celui de la Chine atteignant jusqu'à vingt pieds de hauteur, rivalisent avec l'halfah, le chamœrops et l'agave, ces moissons naturelles des hauts plateaux, pour alimenter les fabriques de tissus communs, de vannerie, de crin végétal, de sparterie, de corderie, de papier et d'étoffes usuelles ; le china-grass, vulgairement ramie {rusticm utilis), appelé suivant les cas à remplacer le lin, le chanvre, le coton et même la soie, donne quatre coupes par an et rapporte en moyenne 800 francs de l'hectare.
Nous ne dirons rien du coton dont la culture, si florissante au temps de l'occupation turque, ne peut